Logo_Bulletin




[Nyeleni - Food sovereignty - Newsletter, Bulletin, Boletin]

Accueil > Les bulletins Nyéléni en français > Bulletin n° 18 - Acquisition de connaissances > Bulletin n° 18 - Encadrés

Bulletin n° 18 - Encadrés

lundi 16 juin 2014, par Manu

Encadré 1 : Décoloniser la recherche et les relations : revitaliser les routes commerciales traditionnelles

Des spécialistes autochtones et des détenteurs des savoirs traditionnels en Colombie-Britannique, au Canada, mettent au point un protocole de recherche visant à orienter leur recherche collaborative. Le groupe de travail sur la souveraineté alimentaire autochtone (WGIFS) (http://www.indigenousfoodsystems.org/about) réunira d’importants spécialistes autochtones et des détenteurs des savoirs traditionnels autour du sujet des Grease Trails (routes commerciales traditionelles) afin de solliciter des contributions et des orientations pour développer sa stratégie et son protocole de recherche. Le projet de recherche Revitalizing Grease Trails (revitaliser les routes commerciales traditionnelles) a fait suite à une série de réunions de planification stratégique et au grand nombre de propositions de recherche reçues de nombreuses organisations et institutions consacrées à la recherche au Canada.
Un atelier pour discuter de la stratégie et du protocole de recherche tracera les grandes lignes des critères qui permettront au WGIFS d’entreprendre des recherches qui soient dans la ligne stratégique de la vision, des valeurs et des objectifs des communautés. Le protocole tracera les grandes lignes d’un processus éthique pour mener un travail interculturel (entre les cultures autochtones et non-autochtones) afin de décoloniser les méthodologies pour analyser la littérature sur le sujet et réaliser, au sein de la communauté, des entretiens qui feront la lumière sur des questions, des préoccupations, des situations et des stratégies pertinentes. Les stratégies de décolonisation des méthodologies vont des pratiques quotidiennes qui favorisent davantage de cultures, récoltes et partages des aliments autochtones, à un enjeu plus complexe de pensée critique et de refonte des cadres institutionnels et des méthodologies de recherche. Dans ce contexte, l’atelier constituera un espace et un temps pour concentrer le dynamisme et les idées qui mèneront au développement d’un modèle de protocoles culturellement pertinents pour placer les visions, voix, paradigmes et priorités autochtones dans les cadres institutionnels pour la recherche et le développement communautaire. La stratégie de recherche conduira à la génération d’un ensemble de connaissances qui, au final, permettront aux communautés autochtones de mener des recherches selon leurs propres termes et de répondre plus efficacement à leurs propres besoins en aliments adaptés à leur culture.

Encadré 2 : Alliance ONG-universitaires pour la recherche sur le genre, la nutrition et le droit à l’alimentation

Alors que de si nombreuses voix appellent à inclure les femmes et à considérer la perspective du genre dans la sécurité alimentaire, pourquoi le statut des femmes et des filles ne s’améliore toujours pas ? Cette question a conduit à la création d’une alliance entre les ONG et les universitaires afin de développer une approche ciblée sur le genre, la nutrition et le droit humain à une alimentation adéquate et à la nutrition. Les organisations de la société civile (FIAN International et l’Association Genevoise pour l’Alimentation Infantile (GIFA), membre du réseau international des groupes d’action pour l’alimentation infantile (International Baby Food Action Network, IBFAN)) ont une longue expérience de recueil d’informations sur des cas de violations et d’atteintes au droit à une alimentation adéquate et à la nutrition, en collaboration avec les communautés touchées et les mouvements sociaux, et avec les compétences théoriques et en matière de recherche sur le sujet du groupe de recherche sur les droits à la nutrition et le genre, constitué de chercheurs de l’université de Syracuse en coopération avec l’université de Hohenheim. Leurs travaux ont constaté que le cadre pour la sécurité alimentaire existant pour le droit à une alimentation adéquate et à la nutrition ne permet pas d’identifier les causes structurelles de la faim et la malnutrition sous toutes ses formes, et ne permet donc pas de proposer les politiques publiques adéquates ni les programmes nécessaires pour en venir à bout. À partir des débats tenus lors de deux ateliers publics, un cadre conceptuel élargi [1] pour le droit à une alimentation adéquate et à la nutrition a été proposé. Ce cadre élargi pour le droit à une alimentation adéquate et à la nutrition, fondé sur le cadre pour la souveraineté alimentaire et qui prend en compte les aspects de la détermination selon le sexe, des droits des femmes et de la nutrition, vise à soutenir les luttes des peuples contre l’accaparement des terres et contre les poids lourds de l’industrie agroalimentaire, entre autres. Il cherche également à aiguiser les outils de défense des droits humains, en les ajustant aux défis actuels afin de fournir des mécanismes adéquats pour garantir à chaque être humain, et en particulier aux plus défavorisés et marginalisés dans nos sociétés, de vivre dans la dignité.

Encadré 3 : Équilibrer les forces par la recherche pour la souveraineté alimentaire

La recherche pour la souveraineté alimentaire vise à renforcer le rôle des acteurs les plus faibles (paysans et producteurs marginalisés, femmes...) dans la production et la validation des savoirs [2]. La recherche qui équilibre les forces vise à intervenir tout au long de l’ensemble du cycle de recherche et développement (R&D). Considérer l’ensemble du cycle de R&D (y compris la recherche scientifique et technologique, les évaluations des résultats et des conséquences sur la recherche, le choix de priorités stratégiques en amont pour la R&D, et l’encadrement des grandes politiques), cela permet de passer des concepts étroits de la recherche participative qui confine les non-chercheurs à une tâche qui se trouve à la fin du développement de la technologie (par exemple, sélection variétale participative), à une approche plus inclusive où les paysans et d’autres citoyens peuvent définir en amont les priorités stratégiques de recherche et les régimes de gouvernance.
À cet égard, les facteurs déterminants suivants sont importants lorsqu’ils sont associés :
Consentement préalable libre et éclairé, règles d’engagement établies conjointement, et un code de déontologie ayant fait l’objet d’un accord mutuel entre les producteurs d’aliments et les chercheurs. Constitution d’espaces sûrs – des espaces qui ne soient pas intimidants, où les paysans et paysannes et les autres acteurs impliqués puissent être en confiance, débattre, analyser, se mobiliser et agir sur la base d’une vision partagée.
Renversement des pratiques et rôles professionnels normaux. Par exemple, recherche menée par et avec les producteurs d’aliments eux-mêmes, – avec des professionnels externes pour faciliter et soutenir ce travail. Les paysans et paysannes marginalisé(e)s se trouvent au centre du processus, à la place des agriculteurs plus aisés, des centres de recherche, des scientifiques, des théories abstraites, et sans biais pro-urbains.
Justice cognitive – reconnaissance du droit à l’existence de différents systèmes de connaissance. L’idée de justice cognitive met l’accent sur le droit à ce que différentes formes de connaissance – et de pratiques, modes de subsistance, façons d’être et écologies qui y sont associées, coexistent.
Examen par les pairs élargi. Les agriculteurs à petite échelle comme les scientifiques doivent être impliqués dans la co-validation des connaissances et des résultats des dialogues interculturels. Nous devons reconnaître là qu’il existe beaucoup de perspectives légitimes pour chaque sujet. Chaque acteur, qu’il soit paysan ou scientifique, a des connaissances partielles et incomplètes. L’examen par les pairs “élargi” est nécessaire à une époque où “l’on ne sait pas ce que l’on ne connaît pas” et où partout, chacun fait face aux incertitudes d’un monde qui change rapidement (changement climatique et environnemental, marchés instables...).
La communication pour le changement ne devrait pas être vue comme un droit exclusif des professionnels de la communication qui travaillent dans les instituts de recherche scientifiques et politiques ainsi que dans les entités de développement de agricole. Il est nécessaire de renouveler les pratiques en matière de communication et d’allocation des ressources, afin qu’elles renforcent la décentralisation et la dispersion du pouvoir. Les progrès dans les nouvelles technologies de la communication (caméra vidéo numérique, radio, internet) ainsi que le théâtre populaire, l’élaboration de cartes et les techniques de visualisation offrent de nouvelles opportunités de décentralisation et démocratisation de la production du savoir et des messages de communication – en permettant que même des communautés paysannes vivant dans des villages isolés puissent partager des récits et des messages qui peuvent influencer les programmes de recherche, les politiques et les pratiques aux niveaux local, national et international.

Encadré 4 : Recherche agricole pour la souveraineté alimentaire en Afrique de l’Ouest

Dans le cadre de l’initiative Democratising Food and Agricultural Research (“Démocratisation de la recherche sur l’alimentation et l’agriculture”, voir www.excludedvoices.org), une série de jurys citoyens ont été organisés au Mali au cours des sept dernières années. Leur objectif était de permettre à des simples paysans et d’autres producteurs d’aliments, hommes et femmes, de faire des recommandations de politiques après interrogatoire de témoins spécialistes appartenant à différents milieux. Trois jurys citoyens ont examiné les thèmes suivants :
1. OGM et l’avenir de l’agriculture au Mali.
2. Quel type de connaissances et de recherche agricole les petits producteurs et transformateurs d’aliments veulent-ils ?
3. Comment démocratiser la gouvernance de la recherche sur l’alimentation et l’agriculture ?
Les jurys citoyens ont été guidés par un groupe de supervision afin de garantir que l’ensemble du processus soit crédible, représentatif, sérieux, juste, et qu’il ne soit pas récupéré par un groupe défendant un intérêt ou une perspective particuliers.

Les jurés paysans ont, en tout, fait plus de 100 recommandations sur les priorités et la gouvernance de la recherche agricole pour l’Afrique de l’Ouest. Les recommandations ont porté sur des questions telles que les modèles de production agricole, le régime foncier et les droits de propriété, les marchés alimentaire et agricole, ainsi que des questions de financement de la recherche, d’organisation, de pratiques et de gouvernance.

Lors du suivi de ce processus de délibération unique, les paysans d’Afrique de l’Ouest ont demandé à entretenir un dialogue politique avec l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA) et ses principaux bailleurs de fonds. Les paysans voulaient avoir une discussion face à face avec l’AGRA sur les priorités de la recherche parce que l’AGRA est un acteur majeur dans l’élaboration du programme de la recherche agricole pour le développement de l’Afrique de l’Ouest. Ce dialogue politique a eu lieu à Accra (Ghana) du 1er au 3 février 2012. Cette rencontre de trois jours a été présidée par le Rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation, Olivier de Schutter, et des représentants de communautés agricoles d’Asie, d’Afrique de l’Est et d’Amérique latine y ont assisté également. Une connexion vidéo avec Londres a permis aux bailleurs de fonds et députés britanniques de participer eux aussi. Les paysans et l’AGRA ont présenté chacun leur vision pour la recherche agricole en Afrique. En général, l’analyse des paysans et les politiques qu’ils ont recommandées étaient sensiblement différentes de celles défendues par l’AGRA. Par exemple, les paysans ouest-africains étaient clairement opposés à la recherche qui conduit à la privatisation des semences et aux technologies semencières brevetées qui permettent aux entreprises de contrôler le secteur des semences. Les paysans ont également estimé que l’AGRA voyait à tort les semences paysannes locales comme étant non améliorées – niant ainsi que les paysans et paysannes effectuent un travail de sélection et d’amélioration des semences et des variétés.

Surtout, l’AGRA et les paysans africains ont situé leurs programmes de recherche respectifs dans des visions radicalement différentes de l’alimentation et de l’agriculture. Les paysannes et paysans ont affirmé qu’une vision de l’agriculture qui déconnecte et sépare la production cultivée des autres secteurs (élevage, pêche, sylviculture) est inacceptable. En faisant de la production cultivée sa seule priorité, l’AGRA provoque un déséquilibre que les paysans veulent éviter en Afrique de l’Ouest. Les paysans rejettent le modèle de développement de l’AGRA et le type d’agriculture qu’elle soutient qui, selon eux, promeut des exploitations plus grandes et la disparition des petites fermes familiales, tout en empoisonnant la terre, l’eau et la population. Les paysans ouest-africains en appellent plutôt à un programme de recherche qui soutient l’agriculture familiale et la souveraineté alimentaire.

Encadré 4 sources :
Pimbert, M.P, B. Boukary, A. Berson et K. Tranh Thanh, 2011. Democratising agricultural research for food sovereignty in West Africa. IIED, Londres. http://pubs.iied.org/pdfs/14603IIED.pdf ?
APPG on Agroecology, CNOP, Kene conseils, Centre Djoliba, IRPAD et IIED, 2012. High level policy dialogue between the Alliance for a Green Revolution in Africa (AGRA) and small scale farmers on the priorities and governance of agricultural research for development in West Africa. Un reportage photo est disponible en anglais (http://pubs.iied.org/pdfs/G03349.pdf ?) et en français (http://pubs.iied.org/pdfs/G03389.pdf ?).


[1Ce cadre conceptuel élargi est proposé dans l’ouvrage d’Anne C. Bellows, Flavio L.S. Valente, et Stefanie Lemke. (Eds.) Gender, Nutrition and the Human Right to Adequate Food : towards an inclusive framework. New York : Taylor & Francis/Routledge. (Date de publication prévue : 2014).

[2Ces réflexions se basent sur des actions et recherches participatives en cours avec des communautés autochtones et locales dans l’Altiplano andin (Bolivie et Pérou), en Asie (Inde, Indonésie, Népal et Iran), en Europe (France, Italie, Royaume-Uni) et en Afrique de l’Ouest (Mali) où la recherche est faite avec, pour et par les populations – plutôt que sur la population – afin d’étudier comment on peut maintenir des systèmes alimentaires riches d’une biodiversité contrôlée localement. Voir Pimbert, 2012, http://pubs.iied.org/pdfs/G03396.pdf ?