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Bulletin n° 22 - Sous les feux de la rampe 1

lundi 15 juin 2015, par Manu

Le droit de l’homme à une alimentation adéquate ne peut être réalisé pleinement que dans le cadre de la souveraineté alimentaire

Il n’y a rien de plus primaire pour l’être humain que de respirer, se nourrir, et d’étancher sa soif. Ces activités sont fondamentales et sont garanties par l’eau, la nourriture et l’oxygène présents dans notre corps, et dans les aliments, boissons et air que nous consommons. Sans ces éléments, nous ne pouvons grandir, nous devenons faibles, malades et mourons. Les luttes des populations contre l’exploitation, la discrimination, la famine et la malnutrition ont contribué à l’obtention du droit de l’homme à une alimentation adéquate pour tous (parmi d’autres droits), dans le contexte de la souveraineté alimentaire et de celle des peuples.

Manger et nourrir sa famille et les autres sont des actions qui reflètent profondément la richesse et la complexité de la vie de l’homme en société. Nos habitudes alimentaires proviennent de notre nature humaine ; mais elles sont également des produits de l’histoire, ainsi que des luttes et des vies de nos ancêtres. Elles reflètent l’existence de nourriture et d’eau dans notre environnement local, les relations de pouvoir et la capacité à la fois économique et physique d’accéder à la nourriture.

Les débats sur la nourriture sont inséparables de ceux sur l’alimentation et la santé, dans le contexte des droits des femmes et de la souveraineté alimentaire. Ces débats devraient parler de la diversité, quantité, composition nutritionnelle, qualité et type de production alimentaire ; de qui produit quoi, comment et où, et de qui prend ces décisions. On devrait également aborder le sujet de l’accès et du contrôle des ressources productives et de l’accès physique et économique à la nourriture et à l’eau ; ainsi que des méthodes de préparation, de l’information sur la diversité et les régimes alimentaires conseillés ; de la définition d’habitudes alimentaires saines et des risques de consommation de nourritures variées, tels que les aliments ultra-transformés, graisses saturées et aliments génétiquement modifiés, parmi d’autres.

De plus, la définition d’un régime alimentaire sain ne peut être réduite à une ration équilibrée d’aliments de base. La nourriture et la nutrition intègrent de la créativité, de l’amour, de l’attention, de la socialisation, de la culture and de la spiritualité. Ainsi, un régime équilibré est un régime qui répond à toutes ces dimensions et contribue à créer des êtres humains en bonne santé, conscients de leurs droits et responsabilités en tant que citoyens de leur pays et du monde ; conscients de leurs responsabilités environnementales et de la qualité de vie de leurs descendants.

La nourriture pour les Hommes signifie beaucoup plus que l’acte instinctif de rassembler des aliments et de chasser ; acte qui provient exclusivement de la faim. L’idée de nourriture dépasse la simple prise de substances nutritives présentes dans la nature, que nous digérons, et qui se transforme en corps et en vie. A travers son évolution, l’Homme a développé un rapport étroit avec les procédés alimentaires, les transformant en riches rituels qui relient les Hommes à la nature, imprégnés des caractéristiques culturelles de chaque communauté et famille. Lorsqu’ils mangent des plats typiques de leur enfance et de leur culture avec leurs amis et famille, les individus renaissent dans leur dignité humaine, ils réaffirment leur identité, et encore plus à d’autres niveaux qui vont bien au-delà de la consolidation de leur santé physique et mentale.

Le développement de tout être humain dépend du soutien de ses parents, famille, communauté et société depuis le moment de sa conception. Ce soutien se manifeste par de l’amour, de la chaleur, de l’attention, de la stimulation, de l’éducation et de la sécurité, parmi d’autres. Il est inconcevable de séparer la valeur individuelle de chacun de ces facteurs. Les meilleures habitudes alimentaires pour les nourrissons et enfants en bas âge, tel que l’allaitement exclusif jusqu’à l’âge de six mois et encore ensuite jusqu’à l’âge de deux ans ou plus ; combiné à l’introduction opportune de compléments alimentaires adéquats, sont vitales et impliquent toutes ces dimensions. Dans ce sens, il est essentiel de renforcer la responsabilité collective (dans un premier temps au niveau étatique) afin de s’assurer que les conditions appropriées qui permettent aux femmes d’allaiter de façon optimale sans se voir imposer des fardeaux supplémentaires, soient respectées. Dans un tel environnement favorable, les droits des femmes et des enfants sont protégés et respectés, et l’allaitement peut ainsi être accompli comme acte premier de la souveraineté alimentaire.

Promouvoir la souveraineté alimentaire, avec pour objectif la pleine réalisation du droit de l’homme à une alimentation adéquate ainsi que l’alimentation pour tous, requiert forcément la pleine réalisation des droits humains des femmes. L’impact de la violence structurelle contre les femmes et jeunes filles, et les violations systématiques de leurs droits à l’alimentation ont été dissimulées par la vision hégémonique de la sécurité alimentaire et de l’alimentation. Les cas de malnutrition chez les femmes et enfants peuvent être largement attribués à une discrimination sexuelle omniprésente en ce qui concerne l’accès à l’éducation et à l’information, le poids disproportionné des tâches ménagères, le mariage des enfants et les grossesses précoces. En tant que la source de soutien principale, les familles et en particulier les mères sont également les premières cibles de la commercialisation malveillante de produits alimentaires malsains, tels que les substituts de lait maternel et les aliments à fort taux de sucre ou graisse ; et donc reçoivent des informations inadéquates et déroutantes à propos de la manière de nourrir leur famille. Enfin, les politiques et programmes de sécurité alimentaire ne s’attaquent pas de manière efficace à ces problèmes structurels et, au nom de la « promotion de l’égalité des sexes », finissent par accroître davantage le fardeau qui pèsent sur les femmes, en leur donnant encore plus de responsabilités qui, en réalité, devraient être partagées de manière collective.

Cette conceptualisation holistique de la nourriture et de l’alimentation nous fait comprendre que la faim et les différentes formes de malnutrition ne sont pas des processus « naturels ». Ils sont en réalité le résultat d’une exclusion et d’une exploitation à la fois économiques et sociales, et en particulier de :

1. L’accaparement de terres et autres ressources naturelles, des connaissances et pratiques humaines, du travail, de la capacité productive et reproductive et des modes de vie.
2. Des salaires peu élevés et inégaux, et de piètres conditions de travail et autres violations des droits des travailleurs.
3. L’expansion sans discrimination (et la promotion publique) du modèle de production agroalimentaire, qui réduit la diversité et la qualité de la nourriture et qui empoisonne le sol, l’eau, les travailleurs, les communautés de paysans et qui encourage le réchauffement climatique.
4. L’accumulation de terres et de richesses entre les mains de quelques-uns.
5. La violence structurelle contre les femmes et les jeunes filles, y compris de leur droit à l’éducation, les limites imposées à leur autonomie et le contrôle de leur vie et de leur corps.
6. Les pratiques non règlementées de commercialisation qui encouragent la consommation d’aliments transformés tels que les substituts de lait maternel, les aliments génétiquement modifiés, les produits nutriceutiques, les suppléments alimentaires et produits enrichis, ainsi que leur distribution de plus en plus large.

Les luttes pour le droit de l’Homme à l’alimentation n’a pas seulement pour but de satisfaire notre faim et nos besoins nutritionnels, mais également de nous nourrir nous, notre famille, nos amis et même les étrangers, pour nous réaffirmer et nous aider les uns les autres en tant qu’êtres humains dans notre dimension physique, intellectuelle, psychologique et spirituelle. Ce n’est pas sans raison que toutes les fêtes familiales et communautaires ainsi que beaucoup de rituels spirituels impliquent la préparation de nourriture et sa communion. En faisant cela, nous réaffirmons notre identité et notre diversité culturelle dans le contexte de l’universalité d’être humains et nous réalisons notre souveraineté alimentaire.