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Bulletin n° 24 - Sous les feux de la rampe 2

mardi 15 décembre 2015, par Manu

La souveraineté alimentaire des Maoris

Aux yeux des Maoris [1] habitant Aotearoa (la Nouvelle-Zélande, en langue maorie), les mers, les poissons, la vie marine et les côtes jouent un rôle essentiel et sont intrinsèquement liés à notre culture, économie et identité. Il s’agit d’un ensemble, indissociable. À l’instar de bon nombre de peuples autochtones partout dans le monde, les Maoris se sentent fortement connectés à leur environnement, de façon historique et jusqu’à nos jours encore. Nos ancêtres nous ont transmis nos histoires ; celles-ci ont été préservées à travers la tradition orale du conte.
Avant d’entreprendre tout activité en lien avec la mer, nous prions Tangaroa, notre dieu des océans. L’océan nous donne beaucoup de choses : du poisson pour notre alimentation, notre nutrition mais aussi notre économie ; des coquillages pour fabriquer nos outils, nos instruments de musique et nos objets de décoration ; la vie marine, dont les baleines, les raies pastenagues et les dauphins qui ont, tout au long de l’histoire, indiqué la route à nos voyageurs et sont les gardiens de nos océans. Comme d’autres peuples autochtones, nous avons commercé entre nous et avec des visiteurs, et nous nous chargions de maintenir notre souveraineté alimentaire.

La souveraineté alimentaire maorie bouleversée

Depuis 1840, plusieurs lois et pratiques, apportées par la colonisation britannique, ont eu des effets sur la souveraineté alimentaire maorie. Bien qu’abrogée depuis, la Loi relative au fond marin et au littoral (Foreshore and Seabed Act [2]), promulguée en 2004, a eu des conséquences sur la souveraineté alimentaire maorie en modifiant nos droits liés à des pratiques culturelles, comme la pêche aux mollusques et crustacés. En effet, selon les termes de la législation, les Maoris devaient apporter les éléments prouvant qu’ils avaient utilisé, et utilisaient encore, certains endroits du littoral et du fond marin, sans discontinuité, depuis 1840. L’un des problèmes auxquels nous étions confrontés était que la récolte de mollusques et de crustacés ne se pratique pas de façon quotidienne mais est liée à des occasions spécifiques, comme les rassemblements officiels ou le décès d’une personne. Les Maoris pratiquant des activités durables, les mollusques ou les crustacés n’étaient récoltés qu’à certaines périodes de l’année pour permettre aux stocks de se reconstituer. Il ne s’agissait donc pas d’une activité permanente et il aurait été très difficile de satisfaire les critères fixés par cette loi. En 2011, elle a été remplacée par la Loi relative aux espaces marins et aux zones côtières (Marine and Coastal Area Act, ou Takutai Moana en langue maori [3]), qui a pour objectif l’équilibre entre les intérêts coutumiers des Maoris et les intérêts de l’ensemble des citoyens néo-zélandais. En vertu de cette loi, les Maoris doivent déposer une demande pour que leurs intérêts coutumiers soient reconnus et ont jusqu’en 2017 pour le faire. Toute la question est de savoir comment on parviendra à un équilibre entre les intérêts des uns et des autres.

Les marchés maoris locaux : la pêche aux alevins

La pêche est une activité importante pour l’économie maorie actuelle et fait partie intégrante des éléments qui nous relient à notre environnement. En ce moment, c’est la saison des alevins [4]. Traditionnellement, nous savons que lorsque certains arbres sont en fleur, l’alevin est abondant. Fruit d’une activité saisonnière, la pêche aux alevins est très prisés de tous et offre une source appréciable de nourriture pour nos familles ainsi qu’un complément ponctuel des rentrées d’argent au niveau local. Néanmoins, des tensions croissantes apparaissent : certains Maoris considèrent que cette ressource devrait être uniquement réservée à l’alimentation de nos familles, tandis que d’autres la pêchent de plus en plus pour l’écouler sur les marchés locaux. Or, les ressources d’alevins s’épuisent rapidement. Par conséquent, il existe un lien très important entre la souveraineté alimentaire maorie et l’économie maorie locale. À l’échelle nationale, il est possible de restaurer, en partie, la souveraineté alimentaire dont nous, les Maoris, jouissions autrefois ; mais, cela s’accompagne de compromis qu’il faudra traiter pour garantir la gestion durable d’une ressource saisonnière comme l’alevin dans les années à venir.


L’avenir de la souveraineté alimentaire maorie

La souveraineté alimentaire maorie actuelle s’est développée soit à partir de groupes ou de personnes, au niveau local, ayant préservé et développé les approches traditionnelles liées à la souveraineté alimentaire, soit grâce à de grandes entreprises contrôlées par des Maoris [5]. Dans l’un ou l’autre des cas, le lien avec les traditions et les valeurs maories (comme le kaitiakitanga, la gestion responsable, ou le mauri, la force de vie) est total, offrant ainsi une orientation et une norme à suivre pour contribuer à préserver les ressources naturelles. Nous sommes conscients qu’il est impossible de nous appuyer uniquement sur des ressources saisonnières et que nous devons réfléchir aux moyens de mettre à profit la production alimentaire à une échelle plus large.
Nous devenons plus innovants, en quête de possibilités permettant d’accroître le développement durable. Parmi elles, figure le Partenariat Maoris-État pour la croissance économique (Crown-Māori Economic Growth Partnership) ou He Kai Kei Aku Ringa (littéralement : la nourriture au bout de mes doigts) [6], passé entre le gouvernement et les entreprises maories pouvant servir de vecteur afin de renforcer le développement durable maori dans le domaine des ressources naturelles. Cette collaboration comptera avec l’engagement de la société, à tous les niveaux, afin de guider le processus et d’apprendre comment les objectifs peuvent être atteints, en partant de la base jusqu’à l’échelle nationale et le gouvernement ainsi que les instances internationales, comme le Comité de la sécurité alimentaire mondiale [7] qui pourrait s’avérer utile et pourrait être relié aux marchés locaux par le biais du Mécanisme de la société civile [8].

Anaru Fraser, Conseil international des traités indiens