Logo_Bulletin




[Nyeleni - Food sovereignty - Newsletter, Bulletin, Boletin]

Accueil > Les bulletins Nyéléni en français > Bulletin n° 33 - Les enfants et la Souveraineté Alimentaire > Sous les feux de la rampe

Bulletin n° 33 - Les enfants et la Souveraineté Alimentaire

Sous les feux de la rampe

vendredi 2 février 2018, par Manu

La place de la nutrition infantile dans la souveraineté alimentaire

Dans notre travail politique de sensibilisation, d’éducation et de mobilisation pour la souveraineté alimentaire, quelle importance accordons-nous à la question de l’alimentation de nos filles et fils autour de nous ? S’agit-il d’une question mineure qui n’intéresse que les mères de famille ? Nous proposons ci-dessous quelques réflexions sur les raisons pour lesquelles le thème de la nutrition de nos enfants et leur participation active à notre mouvement est vital pour l’avenir de la souveraineté alimentaire.

De la malnutrition à l’obésité infantile - quel est le discours dominant ?

Le discours public sur la nutrition et l’enfance a été dominé par une approche médico-scientifique : pendant des décennies, la principale préoccupation a été la dénutrition, de sorte que le débat a principalement tourné autour des mesures anthropométriques telles que les statistiques sur l’indice de poids pour l’âge, l’indice de taille pour l’âge et la carence en vitamines. Ces derniers temps, c’est le taux de surcharge pondérale qui a commencé à attirer l’attention du public en raison de sa hausse spectaculaire. Le dernier rapport SOFIde la FAO sur L’État de l’insécurité alimentaire dans le mondeindique que, bien que les taux de malnutrition continuent à diminuer, le taux de surpoids continue d’augmenter. La question de l’obésité infantile est donc susceptible de devenir une question prioritaire à l’ordre du jour des politiques des agences internationales.

L’obésité et la surcharge pondérale étaient souvent considérées comme des problèmes dans les pays à revenus élevés. Toutefois, la prévalence de ces troubles augmente dans les pays à revenu faible et intermédiaire, principalement dans les zones urbaines. En Afrique, le nombre de filles en surpoids et obèses a doublé, passant de 5,4 millions en 1990 à 10,6 millions en 2014. En 2014, environ la moitié des filles en surpoids provenaient d’Asie, alors qu’au Mexique, on estime qu’environ 30 % des filles sont en surpoids.

Quels sont les facteurs qui expliquent cette pandémie ? Il existe différentes approches. D’une part, les institutions et agences internationales propagent une approche individualiste et moraliste qui reproche subtilement aux familles de ne pas bien nourrir les enfants et de les laisser regarder la télévision ou Internet toute la journée au lieu de faire du sport. Dans ce discours, le mode de vie urbain, avec son organisation de la journée, ses types de travail et ses relations sociales, change les habitudes alimentaires pour leur substituer des habitudes plus modernes, engendrées par un soi-disant développement. La solution proposée par cette approche consiste à mieux informer et éduquer les consommateurs afin qu’ils fassent des choix alimentaires plus sains dans les rayons des supermarchés et à les encourager à faire de l’exercice.

La géopolitique du régime "occidental"

Évidemment, cette approche ne s’interroge pas sur les déterminants historiques, politiques, socio-économiques et culturels qui conditionnent le type d’aliments produits ni sur les facteurs qui façonnent les habitudes alimentaires des communautés. C’est une approche qui ignore les relations de pouvoir, l’oppression et la discrimination. Elle ne demande pas qui a décidé et comment a été imposé au monde entier le régime alimentaire urbain ou "occidental", riche en graisses, sucres, glucides raffinés, viande et produits animaux mais pauvre en légumes, légumineuses et céréales secondaires. L’augmentation de la consommation de ces produits est étroitement liée aux politiques agricoles menées par les grandes puissances agricoles mondiales. Ces politiques ont instauré une série d’incitations (subventions à la production, recherche publique, aides à l’exportation) qui ont conduit à concentrer la production sur les céréales de base (blé, maïs, riz) ainsi que les oléagineux. D’autre part, la libéralisation du commerce des produits agroalimentaires et de la pêche, ainsi que la promotion des investissements étrangers dans l’ensemble de la chaîne alimentaire, ont joué un rôle central dans l’expansion des sociétés transnationales tout au long de la chaîne alimentaire. C’est grâce à ce système alimentaire mondial que le régime alimentaire composé de "malbouffe" ou d’aliments comestibles ultra-transformés - comme les frites de pommes de terre, les pâtes blanches, les hamburgers et les boissons sucrées - a pu se propager à aussi grande vitesse à travers le monde.

Le régime alimentaire "occidental" ne s’est pas seulement imposé à travers des facteurs physiques comme la géopolitique et l’économie. Il a également besoin d’une superstructure culturelle qui lui permet de modifier les mentalités et donc changer les habitudes alimentaires et culturelles afin de les rendre favorables au système alimentaire agro-industriel. Il suffit de voir les publicités agressives des grandes entreprises dont le but est de capter l’attention des enfants et des jeunes afin former leurs goûts et leurs habitudes alimentaires dès leur plus jeune âge. Cela est illustré par le tableau ci-dessous sur la situation en Colombie.

Les cantines scolaires et l’agriculture paysanne

Jusqu’à présent, le principal point de rencontre entre la nutrition infantile et la souveraineté alimentaire a été les cantines scolaires et les politiques publiques de promotion de l’agriculture paysanne. Les programmes publics d’alimentation scolaire font partie de la politique sociale dans plusieurs pays du monde. Bien que ces programmes se soient avérés avoir un effet positif tant sur la régularité de la fréquentation scolaire que sur l’amélioration de l’état nutritionnel, sa couverture reste relativement faible et est estimée à 15 % de la population enfantine. Des pays comme l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud ont d’importants programmes d’alimentation scolaire. Dans le cas du Brésil, la politique publique d’alimentation scolaire vise à garantir le droit des élèves à une alimentation saine et, pour cette raison, elle a été conçue dans le cadre de la politique publique d’encouragement à l’agriculture paysanne locale en établissant un quota obligatoire pour la fourniture à chaque école d’au moins 30 % d’aliments provenant de l’agriculture paysanne. Des systèmes similaires existent au niveau municipal en Europe et aux États-Unis. Voir ci-dessous l’expérience sur l’île méditerranéenne de Sardaigne.

Le sens de l’alimentation infantile

Une alimentation saine et nutritive est essentielle au bon développement et à la croissance des enfants dès leur gestation. C’est peut-être à ce stade de la vie que l’alimentation est la plus importante dans la vie des êtres humains : non seulement elle jette les bases de tout développement physique et spirituel ultérieur, mais elle donne du goût, de l’arôme, de la saveur, de la couleur et de la texture aux liens les plus profonds qui nous relient, via l’alimentation à nos familles et nos communautés, ainsi qu’à notre pays natal.

Malgré ce sens transcendantal, le mouvement pour la souveraineté alimentaire n’a que peu réfléchi sur la question de la nutrition des enfants. Est-ce que c’est parce que ce thème est perçu comme ne faisant pas partie de la sphère traditionnelle "masculine" et de pouvoir mais plutôt rattaché aux domaines associés à la question de la féminité et de la reproduction/charge d’enfants ?

Le fait est que l’interprétation de cette dimension de l’alimentation est entre les mains des institutions et des professionnels de la santé. Plus récemment, l’alimentation et la nutrition sont devenus les domaines privilégiés "d’investissement" des grandes initiatives de nutrition venus du milieu de l’entreprise, comme par exemple la Fondation Gates.

Plusieurs questions se posent alors : quelle est notre compréhension de la nutrition infantile dans une perspective de souveraineté alimentaire ? Comment construire cette perspective dans le dialogue avec les enfants eux-mêmes, avec les enseignants, les cuisiniers, les agriculteurs, les vendeurs, les sages-femmes, les éducateurs de santé et autres responsables de nos pratiques alimentaires et de santé communautaire ? Comment aborder entre mères et pères une répartition équitable des soins génésiques pour nourrir nos enfants de façon saine et nutritive ? Au sein de notre mouvement, il est temps de donner à la nutrition infantile l’importance qu’elle mérite.