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Bulletin n° 36 - L’Agroécologie, véritable innovation réalisée par et pour les peuples

Encadres

vendredi 3 mai 2019, par Manu

encadré 1 - L’innovation dont nous ne voulons pas

Le discours sur les solutions « innovantes » est en train de s’imposer au sein de différentes sphères politiques, sociales et économiques. Dans le débat sur l’Agroécologie, il existe un lien étroit entre les organisations des agriculteurs à grande échelle, certains universitaires, de grandes ONG, des philanthropes ainsi que des institutions et les intérêts de l’agro-industrie transnationale dans la promotion d’argumentaires soi-disant apolitiques présentés comme des options « triplement avantageuses » (triple win, en anglais) permettant d’obtenir des bénéfices économiques, atteindre la sécurité alimentaire et réussir l’adaptation au changement climatique et l’atténuation de ses effets. Ils cherchent à intégrer certaines pratiques agroécologiques au modèle agro-industriel dominant tout en maintenant les caractéristiques structurelles et les relations de dépendance qui ont amené à la crise mondiale actuelle.

Selon l’Organisation pour la coopération et le développement économiques (OCDE) et l’International Agri-Food Network, « l’agro-écologie consiste en l’étude de la relation qu’ont les cultures agricoles avec leur environnement ». En effet, le Comité consultatif économique et industriel auprès de l’OCDE (Business at OECD, en anglais) envisage l’Agroécologie au sens étroit de discipline scientifique apparue dans les années soixante, et critique celles et ceux qui la définissent comme un système de production agricole fondé sur des pratiques précises ou comme un mouvement social ou politique. L’argument avancé est que « cette variété risque de prêter à confusion et de détourner l’attention des discussions sur les modalités permettant d’atteindre les ODD ». Enfin, ces acteurs préconisent « un mélange de pratiques, d’outils et de technologies adaptés à chaque situation », y compris l’agriculture de précision et autres « approches innovantes ».

En tant que société, notre but ultime n’est pas seulement d’atteindre les ODD. Si nous souhaitons véritablement bâtir un monde juste pour les générations présentes et à venir, notre ligne de mire doit porter sur des changements structurels plus profonds. En outre, il est devenu évident, par exemple, qu’en restant dans le business as usual le monde n’atteindra absolument pas la cible fixée par les ODD d’éradiquer la faim d’ici 2030 [1].

Il faut vraiment faire attention aux multiples réinterprétations du concept d’Agroécologie proposées par différents acteurs et groupes d’intérêt. Agriculture industrielle et Agroécologie ne sont ni des concepts ni des pratiques interchangeables, et elles ne peuvent coexister. Elles représentent deux visions totalement différentes du développement, du bien-être et des rapports entre les êtres humains et leur environnement.

encadré 2 - Les propositions que nous rejetons

La numérisation de l’agriculture : Le prochain numéro du Bulletin sera consacré à cette inquiétante stratégie agroindustrielle !

L’agriculture intelligente face au climat ; elle renforce le statu quo : C’est en 2009 que la FAO a commencé à parler d’« agriculture intelligente face au climat ». Il s’agissait alors d’un moyen d’intégrer l’agriculture (et son rôle en termes d’atténuation, d’adaptation et de sécurité alimentaire) aux négociations sur le climat [2]. Lancée en 2014, l’Alliance mondiale pour une agriculture intelligente face aux changements climatiques (GACSA, de son sigle en anglais) [3] rassemble des gouvernements nationaux, des lobbies agroindustriels (dont la majorité représentent l’industrie des engrais) [4], le Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (CGIAR, le plus grand réseau au monde d’agronomes travaillant dans des instituts publics), des universités et des ONG. Le rapport publié en 2017 par le Panel international d’experts sur les systèmes alimentaires durables (IPES-Food) sous le titre Too big to feed montre que les grands groupes de l’agrochimie et leurs lobbies jouissent aujourd’hui d’une forte représentation dans les alliances et initiatives majeures en faveur de l’agriculture intelligente face au climat. Typique des remèdes technologiques, l’agriculture intelligente face au climat cherche à résoudre un problème créé par la technologie ratée des biotechnologies (cultures tolérantes aux herbicides) et à trouver un nouveau moyen pour transformer la nature en marchandise et se l’approprier. De plus, si elle prétend recourir à des approches agroécologiques (par ex., l’agroforesterie), l’agriculture intelligente face au climat n’exclut pas les pratiques et les technologies qui affaiblissent ou sont incompatibles avec ces mêmes approches. Pour en savoir plus : www.foei.org/fr/ressources/publications-fr/agroecologie-innover-pour-des-systemes-agricoles-et-alimentaires-durables

L’intensification durable : Alors que l’expression « intensification durable » existe depuis vingt ans, elle est employée couramment depuis peu et a aussi été intégrée à l’agriculture intelligente face au climat. Au départ, l’intensification durable a été conçue en tant qu’approche reposant sur trois postulats fondamentaux concernant la sécurité alimentaire et la production agricole au 21ème siècle. Premièrement, le monde a besoin de produire beaucoup plus d’aliments dans les décennies à venir pour nourrir une population croissante ; deuxièmement, on ne peut pas étendre les superficies de terres arables de façon significative ; et troisièmement, la production agricole doit devenir plus durable et plus efficace au niveau de l’utilisation des ressources afin de préserver le capital naturel dont dépend l’agriculture. Pris ensemble, ces trois postulats impliquent qu’il faut intensifier la production agricole réalisée sur les terres arables existantes de sorte à répondre à une demande plus forte mais sans nuire à l’environnement. Cependant, la première hypothèse ne tient pas compte des preuves, déjà mises en avant par la FAO et beaucoup d’autres, de l’importance des mesures visant à redistribuer les aliments et à réduire les déchets plutôt que celles visant à augmenter la production, ces dernières étant d’ailleurs liées à la très critiquée « Économie verte ». Pour en savoir plus : www.foei.org/fr/ressources/publications-fr/agroecologie-innover-pour-des-systemes-agricoles-et-alimentaires-durables

Le forçage génétique : Le forçage génétique est un nouvel outil permettant d’imposer des caractéristiques génétiquement modifiées à des populations entières d’insectes, de plantes et autres organismes. Cette technologie invasive représente une tentative délibérée de créer une nouvelle forme de pollution génétique. Il est possible que les forceurs génétiques poussent des espèces vers l’extinction et affaiblissent une agriculture et une alimentation équitables et durables. Pour lire l’appel signé par les leaders du mouvement pour l’alimentation du monde entier : www.etcgroup.org/sites/www.etcgroup.org/files/files/etc_ftfsignonletter113018frenchweb_1_0.pdf et lire le rapport du Groupe ETC intitulé Forcer l’agriculture : www.etcgroup.org/fr/content/forcer-lagriculture

CropLife International : Avec son réseau mondial, « voix et principaux défenseurs de l’industrie de la science des végétaux » et comptant parmi ses membres BASF, Bayer et Syngenta [5], CropLife International retient les six éléments principaux de l’Agroécologie en s’appuyant sur une vision qui parle des agriculteurs comme de simples récepteurs d’appui technique et utilisateurs de technologie (comme les produits biotechnologiques) qu’offrent ces entreprises [6].

Les méga-fusions : Certains acteurs se félicitent de la hausse soudaine de méga-fusions dans le secteur agroalimentaire ainsi que de la consolidation de la concentration des entreprises sur l’ensemble de la chaîne alimentaire industrielle (semences, agrochimie, engrais, génétique appliquée à l’élevage, produits pharmaceutiques vétérinaires et machines agricoles) car ils y voient la création d’un terrain dynamique propice à l’innovation. Toutefois, si les dépenses en R&D dans le secteur sont élevées (sept milliards de dollars en 2013), le champ d’application demeure restreint. En effet, l’industrie se concentre sur les cultures et les technologies offrant les rendements commerciaux les plus élevés ; par exemple, 40 % de la recherche privée en matière de sélection végétale ne porte que sur une seule culture, le maïs. Qui plus est, la tendance commune qui se dégage est que ces grands groupes achètent des marques émergeantes « saines » ou « durables » pour combler leurs lacunes en matière d’innovation et, dans le même temps, étouffent l’innovation et compromettent l’engagement envers plus de durabilité de la part des plus petites entreprises. Pour en savoir plus : www.ipes-food.org/images/Reports/Concentration_FullReport.pdf (en anglais uniquement)

encadré 3 - Le processus de la FAO sur l’Agroécologie

Lancé en septembre 2014, le processus de la FAO sur l’Agroécologie a compté avec la tenue de deux colloques internationaux (en 2014 et en 2018), plusieurs séminaires et réunions au niveau régional (en 2015 et en 2016) ainsi qu’une réunion entre la FAO et le Comité international de planification pour la Souveraineté Alimentaire (CIP) [7] et ses alliés (en 2017). À travers ce processus, les organisations et les mouvements sociaux œuvrant à la promotion de la Souveraineté Alimentaire ont pu porter leurs propositions et revendications en faveur de l’Agroécologie dans des espaces de dialogue avec les gouvernements, les institutions internationales, les universitaires et autres organisations sociales.

Mais, la FAO étant une hydre à mille têtes, il y existe aussi des tentatives pour arrêter définitivement la progression de l’Agroécologie. Citons, à titre d’exemple, la volonté de reproduire le processus suivi pour l’Agroécologie et de l’appliquer aux biotechnologies agricoles en 2016 et 2017. Grâce à la pression exercée par les organisations et les mouvements sociaux, unis au sein du CIP, nous avons réussi à le stopper mais les mêmes acteurs au sein de la FAO sont parvenus à ouvrir un autre front en relayant le discours sur l’innovation nécessaire en agriculture comme voie permettant de sortir des crises alimentaires, environnementales et climatiques qui frappent le monde.

C’est dans ce contexte que la question a été inscrite à l’ordre du jour de la réunion du Comité de l’agriculture de la FAO (COAG), qui s’est déroulée du 1er au 5 octobre 2018, et qu’un colloque international sur l’innovation agricole au service des agriculteurs familiaux a eu lieu à la fin du mois de novembre 2018, à Rome.

Un accent très important a été mis sur la promotion de l’innovation (entendue principalement au sens d’innovation technologique) pour parvenir à une agriculture et à des systèmes alimentaires durables et pour s’adapter au changement climatique. Au cours des prochaines années, l’innovation va devenir un cadre très pertinent. Ainsi, la plupart des gouvernements ont souligné le rôle central de l’investissement consenti par le secteur privé, négligeant totalement le fait que les femmes et les hommes engagé-e-s dans la production vivrière à petite échelle constituent les premiers investisseurs majeurs en agriculture, représentent des acteurs clés et innovent depuis des siècles. Cependant, sous la pression des mouvements sociaux, le COAG a reconnu, en 2018, que « l’innovation n’est pas un but en soi [et] certaines formes d’innovation peuvent contribuer à la dégradation de l’environnement, perturber les moyens d’existence ou accentuer les inégalités. Il convient de comprendre quels types d’innovation doivent être encouragés, où, comment et pour qui (…) ».

À présent, la FAO développe, en collaboration avec les organisations de la société civile et les universitaires, un cadre analytique pour réaliser une évaluation multidimensionnelle de l’Agroécologie ainsi qu’un guide sur son application, l’objectif étant d’accompagner la prise de décisions fondées sur des éléments concrets en matière d’Agroécologie.
Pour les organisations et les mouvements sociaux membres du CIP, les travaux pour combler les lacunes importantes concernant les données fondées sur des éléments concrets relatives à l’Agroécologie et les efforts visant à démultiplier l’Agroécologie et à la faire passer à l’échelle supérieure devraient être menés dans le cadre de la recherche-action participative et d’un dialogue rapproché avec les universitaires. Ils devraient encourager la capacité des personnes engagées dans la production vivrière et de leurs communautés à expérimenter, évaluer et diffuser les innovations ; et également contribuer à tisser des liens entre les différents systèmes de savoirs pour faire émerger des solutions systémiques en faveur de systèmes alimentaires et agricoles véritablement sains et durables.

encadré 4 - L’École paysanne multimédia

En novembre 2015, l’Association nationale de petits agriculteurs (ANAP) de Cuba, La Via Campesina International (LVC) et le Collectif Komanilel ont lancé la série de cours vidéo « L’École paysanne multimédia, un outil audiovisuel pour transposer l’Agroécologie à plus grande échelle ». L’objectif du cours est de contribuer à diffuser l’Agroécologie dans le monde entier. Il a été mis au point conjointement avec le réseau des écoles paysannes d’Agroécologie créé par La Via Campesina et présent dans pratiquement tous les pays où le mouvement compte des membres. La formation porte sur les dimensions techniques, politiques et méthodologiques. Les supports virtuels expliquent les concepts et les pratiques proposés par la méthode Campesino a Campesino (de paysan à paysan) pour disséminer l’Agroécologie, en s’inspirant de l’expérience réussie à Cuba. L’École paysanne multimédia est disponible sur Internet en anglais, en espagnol, en français et en portugais à l’adresse : agroecologia.espora.org


[2Voir l’article publié par la FAO « Une agriculture intelligente peut atténuer le changement climatique » à l’occasion du lancement de son rapport Food Security and Agricultural Mitigation in Developing Countries : Options for Capturing Synergies (2009), www.fao.org/news/story/fr/item/36913/icode/. S’en suivirent deux conférences de la FAO consacrées à l’agriculture intelligente face au climat, organisées par la Banque mondiale et un petit groupe de gouvernements, en 2010 et 2012.

[3www.fao.org/gacsa/en/ et liste des membres www.fao.org/gacsa/members/members-list/en/ (en anglais uniquement).

[4Soixante pour cent des membres du secteur privé au sein de l’Alliance représente l’industrie des engrais (GRAIN, 2015 ; CIDSE, 2015). « Les six géants (BASF, Bayer, Dow, DuPont, Monsanto, Syngenta) constituent les moteurs de l’agriculture industrielle. Avec un revenu cumulé de plus de 65 milliards de dollars dans les secteurs de l’agrochimie, des semences et des caractères biotechnologiques, ces entreprises contrôlent déjà les trois-quarts du marché mondial de l’agrochimie et 63 % du marché des semences commerciales. » (Groupe ETC, 2016).

[5croplife.org/about/members/ (en anglais uniquement)

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