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Bulletin n° 37 - La numérisation du système alimentaire

Sous les feux de la rampe

dimanche 15 septembre 2019, par Manu

La numérisation des aliments

Registres fonciers numériques ; séquençage et édition de gène ; capteurs dans les machines agricoles robotisées ; robots utilisés pour la cueillette des fruits ; blockchains [1] assurant la traçabilité dans les chaînes de valeur mondiales ; contrôle sanitaire du bétail 24 heures sur 24 ; protection des droits de propriété intellectuelle (DPI) sur les plateformes numériques ; Intelligence artificielle (IA) en sélection végétale ; localisation des ressources halieutiques par satellite et attribution des droits de pêche ; commerce et distribution automatisés ; e-commerce de produits alimentaires ; nutrition et mise en forme personnalisées avec des applications pour smartphone—le "meilleur des mondes" (en référence au roman dystopiste d’Aldous Huxley) des technologies numériques transforme tous les aspects de nos systèmes alimentaires pour le meilleur et pour le pire. Cette liste incomplète est un petit échantillon de la gamme d’applications des technologies numériques. Au cours des dix dernières années la numérisation est devenue de plus en plus visible et influente dans la production, la transformation, le stockage, le conditionnement, la vente au détail et le commerce des produits alimentaires.

Acteurs, initiatives et récits

Les gouvernements, les entreprises et les institutions politiques présentent la numérisation dans l’alimentation et l’agriculture comme une solution aux principaux problèmes auxquels le monde est confronté. Les entreprises et les financiers pour leur part y voient une formidable opportunité de générer des profits.

Au cours des dix derniers mois, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a organisé deux événements internationaux sur la numérisation et la technologie [2]. En 2018, « l’e-agriculture » était à l’ordre du jour des conférences régionales de la FAO pour l’Europe et l’Asie centrale. La Banque mondiale a consacré des panels spéciaux sur la numérisation et la technologie blockchain pour l’administration des terres lors de ses conférences annuelles sur les terres et la pauvreté [3]. Des méga-fusions entre les plus grandes entreprises de semences et de produits agrochimiques du monde (notamment la fusion Bayer-Monsanto) ont sensibilisé le public à la concentration élevée d’entreprises dans la chaîne alimentaire industrielle et aux investissements massifs des grandes entreprises dans les secteurs de l’agrochimie, les machines agricoles et la distribution alimentaire et TIC [4]. Dans plusieurs pays, des géants du commerce électronique tels qu’Amazon, Uber, Walmart, Alibaba et GRAB se sont étendus à la vente au détail de produits alimentaires en ligne. La concurrence entre les entreprises pour la vente au détail de produits alimentaires en Inde [5] et la bataille pour le contrôle de la technologie 5G entre la Chine et les États-Unis sont révélatrices des importantes sommes d’argent en jeu dans les technologies et l’infrastructure numériques.

La récente poussée en faveur de la numérisation découle de la quatrième révolution industrielle (4IR), promue agressivement par les entreprises dans le cadre du Forum économique mondial (WEF), qui la décrit comme une « fusion de technologies qui brouille les frontières entre le physique, le numérique et les sphères biologiques [6]." Tandis que 4IR va au-delà de l’alimentation, il a remplacé le paradigme de la « révolution verte », qui avait été légitimée par la nécessité d’accroître la production agricole. Les technologies numériques et les mégadonnées sont des aspects essentiels du nouveau paradigme car ils permettent de renforcer le contrôle exercé par les entreprises sur le système alimentaire mondial.

La numérisation de l’agriculture alimentaire va d’applications relativement simples, telles que les drones pour la cartographie des terres et le marketing direct en ligne, à l’agriculture numérique plus complexe. Le terme agriculture numérique fait ici référence à l’intégration de technologies de pointe (intelligence artificielle, capteurs, robotique, drones, etc.), d’appareils et de réseaux de communication dans un seul système, et à leur application à la production, à la gestion, au traitement et au marketing. Ce nouveau paradigme nous promet des miracles : une plus grande efficacité dans la production alimentaire et l’utilisation des ressources et de l’énergie, la durabilité, la transparence, la précision, et la création de nouveaux marchés et d’opportunités économiques. Les pays en développement, en particulier les pays africains, sont séduits par les promesses des donateurs, des agences internationales et des fondations d’entreprise selon lesquelles la numérisation leur permettra de « faire un bond en avant » en s’engageant dans des voies respectueuses du climat. Toutefois la technologie et l’infrastructure nécessaires à ce scénario optimiste proviennent bien évidemment d’entreprises qui recherchent à réaliser des bénéfices pour leurs actionnaires et non pour le bien public.

Implications pour l’homme et l’environnement

Les partisans de la numérisation soulignent ses avantages supposés pour les personnes marginalisées et les petits producteurs d’aliments : l’administration foncière numérisée augmentera la sécurité du bail ou de la tenure ; l’attribution des droits de pêche par satellite assurera la transparence et la sécurité des pêcheurs artisanaux ; des blockchains relieront directement les producteurs aux consommateurs éliminant ainsi l’exploitation par des intermédiaires ; l’agriculture numérique réduira les coûts d’intrants et augmentera l’efficacité de l’irrigation et de la production. Le commerce électronique est largement présenté comme la passerelle pour la création de nouveaux marchés et la commercialisation des produits agricoles [7].

Certes les petits producteurs d’aliments et les groupes marginalisés peuvent tirer un avantage considérable des technologies numériques. Mais il ne faut pas oublier que ces technologies sont déployées dans un contexte de fortes inégalités nationales-globales en matière d’accès aux biens et services essentiels, ainsi qu’aux technologies de l’information et au numérique (fracture numérique) [8]. À moins de remédier efficacement à ces inégalités, les nouvelles technologies reproduiront et approfondiront les schémas de discrimination existants. De plus, la fabrication et l’utilisation de matériel informatique et d’intelligence artificielle (micro-puces, semi-conducteurs, écrans à cristaux liquides, téléphones portables, ordinateurs, batteries, etc.) ont de grands impacts sur l’environnement. Ceux-ci incluent l’exploitation minière, les émissions de composés volatils, les vapeurs acides, les solvants et les métaux dans l’air et l’eau, une consommation d’énergie élevée, la production et le traitement de déchets et les émissions de gaz à effet de serre provenant du transport et du stockage.

Les communautés locales expérimentent également avec les nouvelles technologies pour affirmer et renforcer leurs droits. Au Brésil femmes autochtones utilisent des drones dans le cadre de leurs stratégies de cartographie et de protection de leurs territoires. D’autres communautés utilisent des images satellite pour surveiller et attirer l’attention du public sur la déforestation par les entreprises agroalimentaires [9]. Aux États-Unis, les petits exploitants voient un potentiel dans l’utilisation de capteurs, de puces (qui sont devenues nettement moins chères ces dernières années) et de logiciels open-source pour éliminer les avantages d’échelle de l’agriculture industrielle sur les petits producteurs. Dans certains pays d’Asie du Sud-Est les petits producteurs vendent des produits agroécologiques aux consommateurs par le biais de la vente au détail en ligne.

Le développement et l’application rapides des technologies numériques ont des incidences importantes sur les conditions de vie, le travail, la production, les interactions sociales, le commerce, l’environnement, les politiques publiques et la gouvernance. Afin de formuler des stratégies pour traiter la numérisation, nous devons améliorer notre propre compréhension et engager des réflexions et des débats critiques.

Nous espérons que les questions ci-dessous stimuleront ces processus.
1. Qui sont les acteurs développant les technologies numériques et à quelles fins ?
2. Qui a accès aux technologies numériques, qui les contrôle, et à quelles fins ?
3. À qui appartiennent les énormes quantités de données créées chaque jour par nous tous et qui a le droit de les utiliser et d’en tirer un avantage économique ?
4. Comment les applications et les impacts des technologies numériques devraient-ils être surveillés et évalués ? Comment ces technologies devraient-elles être régies et réglementées pour le bien public ?
5. Comment faut-il évaluer les risques découlant des technologies numériques et surveiller leur application ?
6. Comment pouvons-nous remettre en question le discours dominant qui associe l’innovation à la technologie, afin de mettre en valeur et promouvoir les innovations, les pratiques et les connaissances paysannes et autochtones [10] ?
7. Quels sont les liens entre les innovations, les pratiques et les connaissances paysannes et autochtones et les technologies numériques ?
8. Comment pouvons-nous utiliser les technologies numériques pour faire progresser la souveraineté alimentaire et l’agroécologie ? Quel type de technologies ? Dans quelles conditions ? Comment devraient-elles être régies ?

Ce sont des questions complexes et leur trouver des réponses nécessitera du temps, de l’énergie, une réflexion critique et une pensée créative. Cependant, le moment est venu de relever ce défi.


[1Pour une définition des blockchains et d’autre termes clés, voir le glossaire (en anglais) page 6 et 7 du rapport du groupe ETC, Blocking the Chain, 2018 https://www.etcgroup.org/content/blocking-chain

[2Symposium international sur l’innovation pour l’agriculture familiale, Novembre 2018, Séminaire international sur la transformation de l’agriculture numérique, Mai 2019.

[3Des experiences ont lieu au Brésil, en Géorgie, en Ukraine, en Suède, en Inde, en Australie, à Dubai, au Honduras, aux États Unis, et au Ghana. Graglia, J.M., Mellon, C. “Blockchain and Property in 2018 : at the end of the beginning”. Document présenté à la Conférence annuelle de la Banque mondiale sur la terre et la pauvreté, 2018. Disponible en anglais : www.conftool.com/landandpoverty2018/index.php/02-11-Graglia-864_paper.pdf?page=downloadPaper&filename=02-11-Graglia-864_paper.pdf&form_id=864&form_version=final

[5La face changeante de la vente au détail de denrées alimentaires en Inde in Dématérialisation de l’alimentation. Aborder de front les défis de l’ère numérique - https://www.righttofoodandnutrition.org/fr/la-face-changeante-de-la-vente-au-detail-de-denrees-alimentaires-en-inde

[7Se référer, par exemple, à : http://www.fao.org/3/ca4887fr/ca4887fr.pdf

[8https://opendocs.ids.ac.uk/opendocs/bitstream/handle/123456789/14147/Emerging%20Issues_LNOBDW_final.pdf?sequence=1&isAllowed=y. La Banque mondiale reconnaît qu’il existe un triple fossé : ruralité, le genre et l’accès au numérique.

[9La transformation des terres en un actif financier mondialisé in
Dématérialisation de l’alimentation. Aborder de front les défis de l’ère
numérique - https://www.righttofoodandnutrition.org/fr/la-transformation-desterres-
en-un-actif-financier-mondialise

[10Voir le bulletin 36 de Nyéléni, L’agroécologie : véritable innovation réalisée par et pour les peuples - http://www.nyeleni.org/ccount/click.php?id=135