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Bulletin n° 39 - La souveraineté alimentaire à l’ère de la résurgence autoritaire et fasciste

Encadres

mardi 31 mars 2020, par Manu

Encadré 1 : Violence et capitalisme

La violence et le capitalisme ne sont pas étrangers l’un à l’autre, ils sont même jumeaux. Les conditions nécessaires à l’émergence du capitalisme aux XVe et XVIe siècles reposaient sur l’expulsion violente des paysan.ne.sdes terres communales en Europe ainsi que sur le pillage, le génocide et l’esclavage colonial dans l’hémisphère sud. Ce mélange toxique a produit ce que Marx appelle « l’accumulation primitive » de la richesse, qui a elle-même engendré le capitalisme.

De nos jours, à travers ce qui a été décrit comme « l’accumulation par la spoliation », la quête du profit à l’échelle mondiale voit un déploiement de la force dans le but de transformer en marchandises les terres et les ressources détenues en commun et qui pendant longtemps ont résisté au processus. Qu’il s’agisse des peuples autochtones en Amazonie, des petits exploitants agricoles au Honduras, des Massaïs protégeant leurs terres contre l’accaparement promu par le gouvernement dans le Serengeti, en Tanzanie, ou des millions d’Adivasis, ou peuples tribaux, qui défendent les forêts en Inde, l’alliance funeste entre l’expansion capitaliste et l’action de l’État conduit au déplacement de millions de personnes.

Le recours marqué à la force ne se produit pas uniquement lorsque le capitalisme s’étend et qu’il faut chasser les petits exploitants et les peuples autochtones se trouvant sur son chemin. Quand les populations ont la possibilité de faire appel à des institutions démocratiques pour obtenir des réformes de façon pacifique, les élites capitalistes et étatiques emploient souvent des méthodes sortant du cadre constitutionnel pour renverser le processus et préserver leur hégémonie économique et politique. S’en suit souvent un massacre, comme en Indonésie en 1965 et 1966, lorsque les efforts en faveur de la réforme agraire et d’une évolution parlementaire pacifique poussèrent les élites, dirigées par les militaires, à massacrer entre 500 000 et 1 million de personnes. Au Chili, dans les années 1970, les militaires noyèrent dans le sang la voie pacifique choisie par l’Unité populaire en tuant des milliers de personnes. Dans ces deux pays, même si la violence était tout aussi terrible dans les zones urbaines que rurales, elle était singulièrement brutale dans les campagnes et, ce, particulièrement à l’encontre des Indiens mapuches qui défendaient leurs terres communales au Chili.

Aujourd’hui, l’expansion capitaliste, la marchandisation et la préservation des systèmes d’hégémonie politique capitaliste s’associent pour promouvoir une nouvelle vague de violence mondiale. Aux Philippines, les consommateurs de drogues sont désignés comme boucs émissaires responsables des problèmes frappant le pays, lesquels découlent de l’alliance entre économie néolibérale et inégalités agraires extrêmes. Environ 27 000 d’entre eux ont ainsi été soumis à des exécutions extra-judiciaires au cours des trois ans et demi depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement Duterte. En Inde, les Musulmans ont été désignés « ennemis » de la « civilisation hindoue » par le BJP, scellant ainsi l’union entre économie néolibérale et nationalisme hindou et donnant lieu à des actes de violence collective contre les Musulmans, y compris de macabres affaires de lynchage.

Il est malheureux que de larges pans des classes moyennes aient adhéré à la rhétorique et l’idéologie du bouc émissaire promues par les forces de droite. Ce soutien de la classe moyenne, et même de la classe ouvrière, en faveur des forces racistes de droite s’accroît également dans l’hémisphère nord, où il cible les migrants, considérés comme responsables de la destruction des emplois, des inégalités et de la pauvreté qu’engendre la mondialisation menée par les entreprises. Le danger est que ce ressentiment des masses à l’encontre des migrants soit transformé par des démagogues tels que Donald Trump, les partisans du Brexit, Marine Le Pen en France ou Viktor Orban en Hongrie, en des mouvements similaires à ceux du fascisme traditionnel qui ont ravagé l’Europe dans les années 1930.

Plus que jamais, les exigences de justice et de paix nécessitent la création d’un front le plus large possible pour se dresser contre la violence capitaliste et fasciste.

Encadré 2 : Contre le conservatisme : nous résistons pour vivre, nous marchons pour transformer !

Le conservatisme est essentiel à la montée de l’extrême-droite. Sa progression, au sein des gouvernements autoritaires du monde entier, joue sur l’idéal de la famille hétéro-patriarcale pour renforcer la division sexuelle du travail et la responsabilité des femmes dans le travail de reproduction de la vie. Les forces de l’extrême-droite s’en prennent au droit à l’avortement, persécutent les sexualités dissidentes, encouragent la violence et le harcèlement à l’encontre des femmes, institutionnalisent le racisme. Il s’agit d’un programme antiféministe qui, dans certains pays et territoires, est associé au discours contre l’Occident. Dans d’autres régions, il qualifie de « désordres » les actions menées par les femmes organisées au sein des mouvements de base. Ensemble, ces régimes exercent une violence brutale contre les femmes qui dirigent des processus de résistance.

Le capitalisme avance en piétinant le corps des femmes, leur travail et la nature, tout en renforçant le pouvoir des entreprises et en étendant la militarisation. Dans de nombreuses parties du monde, les femmes se trouvent au premier rang de la résistance. Elles ont prouvé leur grande capacité de mobilisation : le défi consiste à amplifier l’organisation permanente et populaire. Pour le relever, il faut lutter contre le capitalisme autoritaire et construire des processus capables de réorganiser l’économie, en plaçant au centre la durabilité de la vie. Et opposer au nationalisme notre internationalisme et la solidarité entre les peuples.

Pour les femmes, qui sont aujourd’hui la cible d’attaques, forger des alliances est plus important que jamais. Le néolibéralisme se présente en effet sous diverses formes, fragmentant les identités et dépolitisant des luttes historiques. Le féminisme n’est pas destiné à quelques-unes ; c’est un projet d’égalité, de liberté et d’autonomie pour toutes, réalisable seulement en opérant une transformation systémique, en garantissant la souveraineté et l’autodétermination des peuples. Les femmes se reconnaissent dans la résistance qui sauve des vies et préserve la communauté commune. C’est pourquoi le slogan choisi par la Marche mondiale des femmes pour la 5ème Action internationale en 2020 est « Résistons pour vivre, Marchons pour transformer ! »

Encadré 3 : Réseaux sociaux : favoriser la haine tout en optimalisant les profits et le contrôle social

Fausses informations, manipulation de données, promotion de la haine, du racisme et de la misogynie. Il est de plus en plus clair que l’utilisation et les abus perpétrés par l’extrême droite sur les réseaux sociaux s’inscrivent dans sa stratégie de pouvoir. Non seulement pour remporter des élections, mais également dans le but d’encourager la normalisation de la violence en tant qu’élément de bon sens dont a besoin le capitalisme autoritaire pour s’imposer en détruisant les valeurs démocratiques.

De telles utilisations et de tels abus se produisent au sein d’infrastructures d’entreprise auxquelles se connecte une partie importante de la population, comme Facebook. Ces espaces ne sont ni publics ni démocratiques. Bien au contraire : algorithmes et portées sont définis par une entreprise pratiquant l’opacité et dont la richesse s’appuie sur la collecte et la manipulation des données. Son fonctionnement n’est ni rendu public ni remis en question, tandis que les utilisateurs sont tenus d’« accepter » les conditions générales de service alors qu’ils savent bien que Facebook se livre à des expérimentations en manipulant les sentiments, les besoins et les opinions, et en encourageant les extrémismes.

Les données sont transformées en capital. Or, les données ne sont pas là pour être collectées ; elles sont le fruit de la vie et des relations entre les personnes. Que ce soit à travers les applications pour téléphones portables ou les capteurs installés en ville, la surveillance de masse, coordonnée par les États et les entreprises, fait partie de l’optimisation des bénéfices. À ce titre, elle n’est donc pas isolée mais systémique.

Le racisme et la haine envers les pauvres et les femmes ne se multiplient pas seulement en tant qu’idées ; ils se retrouvent également au quotidien et génèrent une situation de fascisme social. Le virtuel se nourrit des vies concrètes de personnes luttant tous les jours contre des conditions de vie où la précarité et la violence sont croissantes. Le virtuel s’appuie sur une base matérielle, qui génère et a besoin de l’extractivisme, de l’énergie et des territoires pour stocker et traiter toutes ces données.

Développer une contre-hégémonie exige de notre part bien plus qu’une bonne stratégie de communication sur les réseaux sociaux. Il s’agit d’une bataille de longue haleine qui passe par l’élargissement de nos alliances anticapitalistes de sorte à collaborer avec celles et ceux qui luttent dans le domaine du numérique, dénoncent l’opacité et développent des technologies libres et non propriétaires.

Plus d’informations sur ce thème dans la newsletter Nyéléni num 37 sur La numérisation du système alimentaire http://www.nyeleni.org/ccount/click.php?id=138

Encadré 4 : La production paysanne d’aliments, caillou dans la chaussure du système capitaliste.

Défis et possibilités de lutte en faveur de la souveraineté alimentaire face à la vague conservatrice qui frappe le monde

C’est dans les champs, dans la production d’aliments, que se livre une partie importante de la lutte contre le système capitaliste. La montée de l’extrême droite dans plusieurs régions du monde entraîne une multiplication des menaces et des violations très graves des droits humains que subissaient déjà auparavant celles et ceux qui travaillent la terre.

Au Brésil, pays qui occupe la première place des taux de violence contre la population rurale, 1 678 paysan.ne.s ont été assassiné.e.s entre 1985 et 2003, selon les chiffres publiés par la CPT (Comissão pastoral da terra, Commission pastorale de la terre). Pour sa part, Global Witnessa indiqué que 2017 a été l’année la plus meurtrière dans le monde rural, depuis que cette ONG a commencé son travail de recensement, puisque 207 paysan.ne.s, militant.e.s de base, autochtones et écologistes furent tué.e.s.

Ces dernières années, l’agro-industrie est devenue la cause principale des conflits dans les campagnes. Les grandes multinationales agroindustrielles, la faiblesse des États (par inaction ou connivence) et les abus commis par les entreprises dans chaque pays ont renforcé plus encore un processus sanguinaire qui assoit le contrôle du capital sur les biens naturels avec la nouvelle vague fasciste mondiale.

« Si nous ne récupérons pas le contrôle sur nos communautés et territoires et si nous n’arrachons pas aux entreprises le pouvoir sur nos aliments, alors nous ne parviendrons pas à la souveraineté alimentaire » a averti le leader paysan Carlos Marentes, figure historique de La Vía Campesina (LVC) et représentant de l’organisation Proyecto de los Trabajadores Agrícolas Fronterizos (Projet pour les travailleurs agricoles frontaliers) en Amérique du nord.

Selon l’agronome féministe Miriam Nobre (Marche mondiale des femmes, Brésil), le néofascisme est représenté dans l’alliance unissant l’agro-industrie au trafic de drogues et à la militarisation, qui menace et spolie en permanence les populations locales, démantèle les politiques publiques et prétend revenir au modèle familial patriarcal pour que les femmes et les jeunes cessent d’être des acteurs clés du changement de système.

En Afrique australe, région confrontée aux régimes répressifs et aux autorités traditionnelles qui contrôlent les territoires et prennent des décisions retirant aux personnes leurs moyens d’existence, Mercia Andrews (Rural Women’s Assembly, Assemblée des femmes rurales) souligne qu’« il est important que les organisations, les mouvements paysans et les mouvements d’agriculteurs luttent contre ce niveau de violation de leurs droits. Dans beaucoup de cas, l’Assemblée des femmes rurales s’unie aux mouvements d’agriculteurs et paysans, et nous avons rejoint plusieurs campagnes revendiquant notre droit à dire NON. »

En Europe, le mouvement fasciste propose un « faux protectionnisme » et la xénophobie, prévient Andoni García, membre du comité de coordination ECVC. « À l’inverse, la souveraineté alimentaire constitue un frein au mouvement fasciste puisqu’elle parle de droits, de politiques publiques conçues à partir du droit à protéger les agricultures locales, les cultures paysannes, tout en respectant les droits individuels et collectifs, dans un esprit de solidarité et non de confrontation », ajoute-t-il.

Ce faux protectionnisme, qui bien souvent renvoie à des nationalismes exacerbés, Roma Malik y fait aussi référence et ajoute qu’il est important de relier la lutte en faveur de la souveraineté alimentaire menée par les organisations paysannes au droit à la terre. « Les entreprises [multinationales] arrivent en nombre, construisent des barrages, des centrales électriques, privatisent les rivières, abattent les forêts, assassinent les personnes ou les expulsent de leurs terres et de leurs maisons. En ce sens, la lutte pour le droit à la terre est aussi une lutte contre les gouvernements fascistes », indique-t-elle.

Carlos Marentes ajoute également que la souveraineté alimentaire « est l’un des objectifs pour faire face à la guerre lancée contre les pauvres, dans un système plus sauvage et prédateur que jamais qui s’emploie à veiller à ce que les multinationales contrôlent la production alimentaire, les moyens de production et la nature ».La clé réside dans le travail d’organisation et d’éveil des consciences pour défendre le droit à la vie, à l’alimentation, à la terre et à protéger les ressources naturelles.

Pour lire les entretiens dans leur intégralité, reportez-vous à la section « Aux premières lignes » de ce bulletin, page 4.