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Bulletin n° 39 - La souveraineté alimentaire à l’ère de la résurgence autoritaire et fasciste

L’écho des campagnes

mardi 31 mars 2020, par Manu

L’écho des campagnes

1 -Les femmes jouent un rôle essentiel
Evangeline Gonzales, PANGISDA-Women (Progressive Alliance of Fisherfolk in the Philippines,Alliance progressiste des pêcheurs des Philippines), Philippines

La politique néolibérale conduite par l’administration du président Duterte porte atteinte au droit à l’alimentation en poussant à la destruction, à la récupération et à la privatisation des terres et de l’eau. Ces politiques (1) nous volent notre droit à produire notre alimentation, (2) privilégient l’importation comme principale approche pour répondre aux besoins alimentaires locaux, et (3) encouragent le monopole d’une poignée d’entreprises sur la production alimentaire, leur octroyant le pouvoir de dicter les prix des denrées dont la plupart est hors de portée des pauvres. Priver les peuples de leur droit à l’alimentation est une violation de leur droit à la vie. Les femmes sont les plus gravement touchées par ces politiques car elles ont la responsabilité principale de nourrir leurs familles.

Actuellement, un tiers des personnes pratiquant l’agriculture (34,3%) et la pêche (34%) sont considérées pauvres. Cette situation est aggravée par l’autoritarisme de l’administration Duterte. Le gouvernement exerce un harcèlement physique, émotionnel et psychique à l’encontre de tous ceux et de toutes celles qui s’opposent aux politiques de Duterte, comme en témoigne le nombre de dirigeants locaux tués, torturés, criminalisés et intimidés sous ce gouvernement. La confiscation de notre droit à l’alimentation, de notre droit à la liberté de parole et d’expression ainsi que de notre droit à une vie paisible reflète le fascisme de l’administration Duterte.

Nous devons vaincre la peur créée par la tyrannie du gouvernement actuel. Les femmes jouent un rôle essentiel. Elles ont la capacité, la sagesse et la force de contribuer à la lutte contre l’autoritarisme et le fascisme. Au temps de la dictature de Marcos, les gens ont surmonté leur peur et se sont unis dans la lutte pour renverser le gouvernement fasciste. Beaucoup furent tués, emprisonnés ou victimes de disparitions forcées. Pour lutter contre la dictature de Marcos, nous avons dû organiser et sensibiliser la population avec patience, application, prudence et détermination pour bâtir la solidarité et la résistance.

Nous devons encourager la solidarité et la résistance face aux lois et politiques pratiquées contre la population et qui exacerbent la pauvreté et les difficultés que nous connaissons. Une action concrète pour défendre la souveraineté alimentaire consiste à lutter contre des politiques telles que la loi de tarification du riz et les prétendus projets de développement comme la remise en état de la baie de Manille. Nous devons également partager et vulgariser les connaissances, les pratiques et les systèmes des populations en matière de gestion des ressources naturelles. Nous devons soutenir la production locale et contribuer à enrichir les valeurs et principes portés par la souveraineté alimentaire. Nous croyons fermement que les femmes se lèveront, se battront et lutteront pour nourrir leurs familles et leurs communautés, pour le droit des peuples à l’alimentation, pour la souveraineté alimentaire ainsi que pour l’avenir.

2 – Faire progresser l’unité populaire pour résister au conservatisme et construire la souveraineté alimentaire
Francisca« Pancha » Rodriguez, ANAMURI, Chili

Pendant des décennies, l’Association nationale des femmes rurales et autochtones du Chili (ANAMURI) a été au premier rang de la résistance face au néolibéralisme, mais aussi de la construction d’articulations sociales et populaires pour avancer vers la souveraineté de son peuple. Des décennies de construction d’organisations et de mouvements, à travers la formation politique et l’approfondissement de propositions en partenariat avec divers secteurs de la population pour inverser les désastres du « miracle » chilien.

Dire qu’aujourd’hui « le Chili s’est réveillé » ne saurait être expliqué sans le processus d’articulation populaire poursuivi au cours des dix dernières années, en commençant parles mobilisations étudiantes de 2011 jusqu’à la plateforme de lutte contre l’Accord de partenariat transpacifique (ou PTP), laquelle a permis de faire comprendre aux gens ordinaires les conséquences du PTP sur notre droit à l’alimentation et, partant, que la défense de notre souveraineté alimentaire n’est pas seulement l’affaire des paysan.ne.s mais de l’ensemble de la population organisée.

La réaction populaire si forte qu’a suscité l’oppression est le fruit de ce processus d’accumulation politique. En tant que projet de lutte contre le système s’opposant au conservatisme culturel, politique et religieux, la souveraineté alimentaire constitue un outil central afin de pouvoir travailler la souveraineté populaire à partir d’un lieu concret et différent pour la majorité des personnes.

3 - Les principes démocratiques étayent le droit des peuples à l’alimentation
Suraphon Songruk, SPFT (Southern Peasant’s Federation of Thailand, Fédération paysanne du sud de la Thaïlande), Surat Thani, Thaïlande

Les principes démocratiques étayent le droit des peuples à l’alimentation. Par opposition, si un pays est gouverné par un régime autoritaire, les habitants sont privés de leurs libertés politiques et civiles, ainsi que de leurs droits économiques, sociaux et culturels, y compris le droit à l’alimentation. Dans un tel contexte, les pouvoirs politiques et économiques sont concentrés entre les mains d’un régime autoritaire ou oligarchique qui maintient le monopole des productions et des systèmes alimentaires. L’autoritarisme mine les droits des peuples et le contrôle qu’ils exercent sur leurs terres, leurs forêts et leur eau en tant que sources de nourriture. La population perd alors tout droit d’accéder à l’alimentation et de définir son propre système alimentaire.

La souveraineté alimentaire promeut les droits humains et la dignité. Les mouvements populaires peuvent légitimement utiliser ce concept comme moyen, stratégie et objectif pour rassembler personnes et mouvements partageant les mêmes idées afin d’accroître leur pouvoir de négociation. Les habitants peuvent utiliser le concept de souveraineté alimentaire pour protéger leurs territoires et leurs ressources en tant que sources de production alimentaire. Il s’agit d’un concept progressiste qui renforce les luttes des peuples. Il garantit que les personnes puissent accéder à une alimentation sûre et crée un système respectueux de l’environnement.

La souveraineté alimentaire est le principe fondateur de la souveraineté des peuples.
La construction de la souveraineté alimentaire représente le point de départ permettant aux populations de se libérer de l’emprise des entreprises sur l’alimentation. En définitive, la souveraineté alimentaire donne aux mouvements populaires et aux producteurs et productrices d’aliments à petite échelle les moyens d’agir pour résister à l’autoritarisme.

4 - Les entreprises privées et l’armée travaillent ensemble
Monsieur Suon Sorn, village d’Ou Kansaeng, commune de Samraong, municipalité de Samraong, province d’Oddar Meanchey, Cambodge

Prétextant le conflit frontalier entre le Cambodge et Thaïlande, la dictature politique a mis en œuvre une ordonnance qui autorise l’armée à être basée à l’intérieur de nos forêts communautaires. L’armée rase les forêts et vend les terres à de puissants fonctionnaires hauts placés au sein du gouvernement, à des compagnies privées ainsi qu’à d’autres groupes privilégiés. Ces personnes volent aux populations les forêts, leurs ressources en eau et leurs systèmes alimentaires locaux, ce qui porte atteinte à leur droit à l’alimentation. Selon la structure de gouvernance du Cambodge, le contrôle et le pouvoir central appartiennent à l’armée, et il est très difficile pour les habitants de s’opposer aux militaires. Le gouvernement ne prête aucune attention aux problèmes de la population, dont les droits à l’alimentation, à la terre, à l’eau et aux ressources naturelles sont bafoués.

Entreprises privées et armée travaillent ensemble : les entreprises paient l’armée, et en retour l’armée les protège. Si nous restons dépendants de ces entreprises, nous courrons au désastre. La souveraineté alimentaire est un élément important pour soutenir et renforcer nos communautés ainsi que pour lutter contre ce qu’imposent les militaires et les entreprises. Ces dernières vendent des produits agricoles dangereux, notamment des engrais, des semences et d’autres intrants. Nous devons revenir à la voie naturelle et écologique. Si nous n’achetons pas les produits proposés par les entreprises, elles ne feront pas de bénéfices et ne seront plus en mesure de soutenir l’armée. Nous pouvons commencer par de petites actions, construire la solidarité et le partage au sein de la population, et contribuer à changer le système en partant du niveau local. Au Cambodge, l’idée de « souveraineté » peut être difficile à comprendre, au début, pour la société civile et les différentes communautés, mais grâce à l’éducation populaire, la formation, le partage des connaissances et les discussions sur les principes et les valeurs de la souveraineté alimentaire, de plus en plus de personnes rejoindront le mouvement.

5 - L’agriculture en Palestine, pilier de la solidité et de la souveraineté
Joseph Schechla et Murad al-Husani, HLRN (Réseau pour le droit au logement et à la terre), Palestine

Les paysan.ne.s palestinien.ne.s constituent la première ligne de résistance à l’occupation et la colonisation, bien plus efficace que de piètres négociations. En effet, selon les Accords d’Oslo, la majorité des terres agricoles en Cisjordanie (67%) est classifiée comme faisant partie de la « zone C ». Ces terres sont sous le contrôle direct de l’armée d’occupation. Dans cette région, les occupants cherchent à concentrer la population palestinienne dans les centres urbains des dénommées zones A (la croupe de l’État palestinien) de sorte à empêcher sa présence sur les terres.

Les forces israéliennes décrètent des ordonnances militaires qui se substituent à la loi souveraine (en violation directe de l’article 43 de la Convention de La Haye) et entravent tous les aspects du secteur agricole, ce qui empêche la population palestinienne d’accéder à ses terres et de les cultiver. Cela provoque l’abandon et la dégradation des terres agricoles, à la suite de quoi Israël impose un prétexte « légal » selon le quel ces terres sont « inexploitées ». Ce cercle vicieux doublé d’une impasse juridique conduit à transférer la propriété foncière à « l’État » (occupant). Les statistiques suivantes montrent l’ampleur et la férocité de l’attaque de l’occupation israélienne contre l’agriculture locale :

Ces statistiques indiquent clairement comment l’occupation s’emploie à supprimer l’agriculture comme moyen efficace de résistance contre la colonisation. Ce sont les mains fermes et constantes des paysan.ne.s plantant les oliviers emblématiques dans la terre occupée de Palestine, ce sont leurs pieds qui confèrent à la terre sa fertilité. Le souffle des paysan.ne.s apporte brillance et saveur aux fruits, car il existe une relation symbiotique entre le paysan palestinien et la terre qui crée une identité que rien ne saurait effacer.