L’écho des campagnes 1
Expulsions de pastoralistes en Tanzanie
Edward Porokwa, Forum des Organisations Autochtones Non Gouvernementales des Pastoralistes (PINGO), Tanzanie
Les pastoralistes des communautés Massaïs subissent des expulsions, des menaces et des violations de leurs droits. En voici quelques exemples.
En 2022, la création de la réserve de chasse de Pololeti a transformé 1 500 km2 de terres villageoises légalement reconnues en un site de conservation restreint. L’État a aussi élaboré une stratégie systématique « d’appauvrissement par amende » pour soutirer à la communauté son seul capital : le bétail. Les pastoralistes devaient payer pour éviter que leur bétail ne soit vendu aux enchères, après que les animaux avaient été saisis car ils paissaient dans des zones protégées. Une situation similaire s’est produite autour de la réserve forestière de Losimingori, où l’accès des pastoralistes aux pâturages et aux ressources forestières était entravé.
Une autre violation grave a eu lieu autour de l’aéroport international du Kilimandjaro, où plus de 20 000 habitants ont perdu leurs maisons, réservoirs de collecte d’eau de pluie et écoles, et ont été contraints d’accepter une maigre « compensation ». Des sites sacrés, tels qu’Endonyo Olmorwak et les services sociaux, se trouvent désormais dans le périmètre de l’aéroport.
Cela ne s’arrête pas là. Au moins 15 nouvelles zones sont proposées comme réserves de chasse, réduisant l’accès aux pâturages et aux zones d’établissement des populations. De plus, selon une étude du Forum du PINGO, le projet d’oléoduc de pétrole brut d’Afrique de l’Est (EACOP) n’a pas fait l’objet de processus complets de consultation ou de compensation et a déjà des impacts négatifs. Les villages Massaïs sont également ciblés par des projets de crédits carbone pour les sols, qui restreignent l’utilisation des terres pour le pâturage et la mobilité. En 2025, des organisations de la société civile autochtone ont appelé à un moratoire sur ces projets, mais les partisans ont continué à faire pression sur les communautés et les responsables des districts pour qu’ils signent des accords.
Ces pratiques d’application actuelles et futures ne font qu’accroître la vulnérabilité, la dépendance et l’insécurité à long terme des communautés pastorales.
L’écho des campagnes 2
Code pastoral au Tchad
Hindou Oumarou Ibrahim, Association des Femmes Peules et Peuples Autochtones du Tchad (AFPAT) Tchad – WAMIP Afrique centrale
Le Tchad fait partie des pays s’étant dotés d’un Code pastoral. Le Code a été censuré en 2015, car jugé inapproprié par de nombreux membres de la société. Il a donc été rejeté. Aujourd’hui, le code est à nouveau au cœur des débats, mais le ministère tchadien de l’Élevage a une vision différente concernant les pastoralistes, les nomades et les éleveurs.
Malgré cela, le Tchad applique de bonnes pratiques en matière de pastoralisme. C’est le seul pays d’Afrique à offrir une éducation spécialisée pour les enfants nomades. Ce système éducatif s’appuie sur une étude réalisée en 2010 grâce à une collaboration entre des experts des communautés pastoralistes, le ministère de l’Éducation et le ministère de l’Élevage.
Le Tchad dispose également d’un système de santé spécifique pour les pastoralistes, qui inclut les soins du bétail et des humains. Ils sont regroupés dans le système de santé afin de garantir que les besoins des communautés soient pris en compte.
Une autre initiative importante a été développée par l’AFPAT. Nous avons associé les connaissances des peuples autochtones issus des communautés nomades et semi-nomades ainsi que les connaissances scientifiques pour créer des cartes participatives qui aident à délimiter et établir les droits fonciers, ainsi qu’à gérer et partager les ressources naturelles. Plus de 600 leaders communautaires ont participé, et nous avons réussi à protéger plus de 500 000 hectares, y compris des villages, des moyens de subsistance nomades et des zones telles que les îles autour du lac Tchad. La cartographie participative nous a également permis de garantir des droits fonciers pour les femmes, de développer des activités génératrices de revenus et de réduire les conflits autour des ressources entre agriculteurs et pastoralistes.
L’écho des campagnes 3
Terres et exploitation minière : De nouvelles luttes pour les pastoralistes mongoles
Ariell Ahearn, Steps without Borders, Mongolie
La Mongolie abrite des milliers de familles pour lesquelles le pastoralisme nomade est une stratégie centrale de subsistance. Cependant, le développement minier dans de nombreuses régions du pays a de graves répercussions sur les pastoralistes.
Une femme pastoraliste de la province de Dundgovi nous a raconté son histoire. Elle est née et a grandi à Gurvanbulgiin Khets, à 50 ou 60 kilomètres de l’endroit où elle vit actuellement avec sa famille. Elle a tout appris de sa mère, puis a épousé un voisin et ils ont fondé leur propre foyer. Leur communauté dépendait principalement du bétail : « Pour bien vivre, il faut compter sur les bénédictions du bétail et de la terre. Si un éleveur travaille dur, la vie donne en retour, et le bétail génère plus de revenus. La vie d’une personne brille parmi les autres lorsqu’elle travaille et contribue à la communauté. » C’est ce qu’elle a enseigné à ses enfants et petits-enfants, et elle nous a expliqué qu’ils voulaient revenir et reprendre l’activité familiale, « hélas les compagnies minières nous encerclent et circonscrivent les pâturages ».
Depuis l’arrivée des compagnies minières, elle a remarqué que l’eau potable se faisait rare, que le climat était plus sec et que les terres avaient été creusées. Le bétail souffre lorsqu’il est forcé de quitter ses zones de pâturage : « Les larmes leur montent aux yeux, et ils s’enfuient. Quand ils reviennent à l’ancien pâturage, ils se roulent dans l’herbe : les terres d’origine manquent même au bétail. » Les éleveurs font aussi l’objet de menaces, de persécutions en ligne et d’intimidation s’ils dénoncent l’industrie minière.
Leur mode de vie traditionnel disparaît : les animaux ne peuvent plus paître librement, et les maladies se multiplient, notamment les problèmes pulmonaires. « Nous ne savons vraiment pas quel genre de dommages à long terme cela pourrait causer aux générations futures ou à la progéniture des animaux », nous a-t-elle dit tristement. Elle a elle aussi dû migrer avec son troupeau, parcourant plus de mille kilomètres de province en province jusqu’à trouver un endroit où s’installer.
La culture nomade n’a pas non plus été épargnée, mais les familles se battent pour sa survie : « Malgré la distance, nous nous efforçons toujours de revenir et d’accomplir les rituels. Si c’est une montagne sacrée, nous essayons de la visiter, de rendre hommage, puis nous repartons. Pour les éleveurs mongols, préserver ce mode de vie nomade est essentiel. Je ne pense pas que l’agriculture à l’occidentale fonctionnera en Mongolie. »
L’écho des campagnes 4
Initiatives de gestion des conflits au Cameroun
Ali Ali Shatou, Pastoralistes Mbororo (Cameroun), Association de Développement Social et Culturel Mbororo (MBOSCUDA), WAMIP Afrique centrale
Diverses initiatives ont été développées par les gouvernements, les organisations de la société civile et d’autres partenaires pour traiter les conflits agropastoralistes et renforcer la gouvernance pastorale.
L’Association de Développement Social et Culturel Mbororo (MBOSCUDA) a mis en place des plateformes de dialogue communautaire pour faciliter la communication entre agriculteurs, pastoralistes, leaders traditionnels et autorités locales. Ces plateformes ont apaisé les tensions, favorisé la coexistence pacifique et résolu les conflits d’utilisation des terres.
Une autre initiative importante est le projet Paix, Transhumance et Développement de l’Économie Pastorale autour du Lac Tchad, commun à plusieurs pays de la région, dont le Cameroun. Elle vise à renforcer les mécanismes de dialogue communautaire et à renforcer la coopération pour la mobilité pastorale transfrontalière.
Un cadre politique notable est la Déclaration de N’Djamena sur la transhumance de 2019, signée par les gouvernements d’Afrique centrale et de l’ouest. La déclaration appelle à sécuriser les corridors de transhumance, à promouvoir leur gestion durable, à améliorer la coordination entre les autorités de sécurité et environnementales, et à renforcer les mécanismes de prévention des conflits entre pastoralistes et agriculteurs.
Cependant, la participation des femmes reste limitée dans les discussions et les processus décisionnels. Même lorsque des femmes sont présentes, les normes culturelles et les dynamiques de pouvoir genré les empêchent souvent de contribuer au dialogue. Par conséquent, d’autres interventions cherchent à renforcer les moyens de subsistance pastorale et à réduire la vulnérabilité économique, en particulier chez les femmes. MBOSCUDA soutient les femmes dans l’intégration de la production de petits ruminants, les cultures et les jardins domestiques selon des pratiques agroécologiques. D’autres projets favorisent la valeur ajoutée, le développement de l’entrepreneuriat et le renforcement des connaissances en finance.
L’écho des campagnes 5
Rassemblement des femmes pastoralistes d’Asie – MERA+15
Megha Sheth, Alliance Pastorale d’Asie du Sud (Inde) et WAMIP Asie du Sud
En décembre dernier, plus de 350 femmes pastoralistes venues de neuf pays asiatiques se sont réunies à Guarat, en Inde, pour l’événement « Rising Recognition » (Renforcer la Reconnaissance), à l’occasion de 15 ans de la Déclaration MERA, issue du tout premier rassemblement mondial de femmes pastoralistes en 2010.
Ce rassemblement régional célébrait les femmes pastoralistes en tant que protagonistes économiques, gardiennes de la biodiversité et du savoir. Au cours de notre réunion de trois jours, nous avons réexaminé la Déclaration MERA, à travers de profondes discussions régionales et sous-régionales. La participation, la solidarité et le soutien nous permettent de reprendre collectivement l’espace, la mémoire et la voix, en particulier en cette Année internationale du pastoralisme et des pâturages (IYRP) et Année internationale des agricultrices (IYWF). Cinq thèmes sont ressortis : 1) la reconnaissance, la dignité et la protection des femmes pastoralistes ; 2) la défense de la mobilité, des pâturages et de la sécurité ; 3) la reconnaissance du rôle des femmes en tant que gardiennes de l’environnement ; 4) l’accès à la justice sociale et économique ; 5) le renforcement de notre gouvernance, de notre représentation et de notre leadership.
Après l’événement, nous sommes retournées dans nos communautés et avons poursuivi ces dialogues, partageant, affinant et renforçant nos perspectives. Enfin, nous avons adopté la Déclaration des femmes pastoralistes asiatiques : MERA+15, qui réaffirme que notre expertise doit façonner la gouvernance des terres, du climat et de l’environnement à tous les niveaux.
Notre espoir est de continuer à cheminer ensemble vers et au-delà du IYRP2026, en veillant à ce que nos voix soient entendues et valorisées. Nous revendiquons des droits sur nos vies, nos moyens de subsistance et nos territoires parce que c’est notre mode de vie.
Crédits : Groupe d’Action Rurale Maldhari (MARAG), Alliance Pastorale d’Asie du Sud et WAMIP
L’écho des campagnes 6
Les scientifiques en soutien au pastoralisme
Carlos Bolomey, Département d’Histoire et de Géographie, Université de Tarapacá, Chili/Collectif des universitaires-activistes agraires du Sud (CASAS selon l’acronyme anglais)
Le pastoralisme mérite que la science s’engage dans les luttes pastorales. Lorsque le pastoralisme est pratiqué, les scientifiques qui examinent ces réalités doivent œuvrer à identifier les manquements qui restreignent ces communautés et les empêchent de prospérer pleinement. Parallèlement, les scientifiques impliqués dans la formation des professionnels et l’enseignement des cours de premier et troisième cycle liés au développement rural et à la médecine vétérinaire doivent utiliser leur influence au sein de leurs institutions pour défendre l’inclusion des perspectives des pastoralistes. Cela peut passer par des approches ethnovétérinaires, de la sociologie rurale ou toute discipline qui permettra aux professionnels d’acquérir l’empathie et la sensibilité nécessaires lorsqu’ils travaillent dans ces milieux. Ainsi, ils seront moins susceptibles de reproduire des pratiques associées à la révolution de l’élevage[1], qui n’ont guère de sens dans les contextes pastoralistes.
Les scientifiques travaillant avec les communautés pastorales devraient reconnaître et rendre hommage à leur héritage, tout en tirant la sonnette d’alarme lorsque l’élevage intensif s’approprie et instrumentalise les connaissances et pratiques pastorales. Cela est particulièrement pertinent lorsque les entreprises industrielles d’élevage utilisent des appellations telles que « élevé en plein air » ou « nourri à l’herbe » pour promouvoir des méthodes de production qui restent néfastes sur le plan environnemental et social.
Étant donné que les institutions comprennent souvent mal ces communautés, la planification peut les exclure, exposant par la même les territoires pastoraux à l’accaparement des terres pour des parcs de conservation, des mines ou des projets d’énergies renouvelables. Dans cette optique, les scientifiques qui tissent des alliances avec les communautés pastoralistes devraient interagir directement avec les acteurs derrière ces menaces et adopter des approches fondées sur les droits en socialisant des instruments tels que l’UNDROP, la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT) ou des lois nationales visant à protéger les moyens de subsistance pastoralistes.
Le travail scientifique dans les territoires pastoralistes doit rester connecté aux besoins, préoccupations et revendications exprimés par les pastoralistes eux-mêmes. La science a la capacité d’éclairer le débat public et de sensibiliser à des questions polémiques qui, à première vue, peuvent passer pour des initiatives environnementales ou de développement. Cela inclut, par exemple, la protection légale des prédateurs sauvages sans considération pour les moyens de subsistance des pastoralistes, la création de parcs de conservation qui restreignent l’usage coutumier des terres ou les efforts de sédentarisation. En d’autres termes, il convient de freiner la science extractiviste qui cherche uniquement à publier des résultats académiques sans mettre en avant les préoccupations pastoralistes. La quête d’une action participative émerge comme une réponse applicable, car elle tend à favoriser l’autonomisation des acteurs locaux et à produire des connaissances socialement porteuses de sens. Dans le même temps, la science doit s’interroger sur ses propres pratiques. Cela pourrait impliquer d’approcher les communautés pastorales à travers des cadres transdisciplinaires qui placent « l’expertise scientifique » et le savoir des pastoralistes locaux sur un pied d’égalité.
[1] La « révolution de l’élevage » décrit à la fois l’augmentation rapide de la demande d’aliments d’origine animale dans le Sud mondial et la transition des systèmes de production animale passant de modèles polyvalents gérés par de petits exploitants à une production industrielle spécialisée, intensive et géographiquement concentrée.