L’écho des campagnes 

L’écho des campagnes 1

Expulsions de pastoralistes en Tanzanie

Edward Porokwa, Forum des Organisations Autochtones Non Gouvernementales des Pastoralistes (PINGO), Tanzanie

Les pastoralistes des communautés Massaïs subissent des expulsions, des menaces et des violations de leurs droits. En voici quelques exemples.

En 2022, la création de la réserve de chasse de Pololeti a transformé 1 500 km2 de terres villageoises légalement reconnues en un site de conservation restreint. L’État a aussi élaboré une stratégie systématique « d’appauvrissement par amende » pour soutirer à la communauté son seul capital : le bétail. Les pastoralistes devaient payer pour éviter que leur bétail ne soit vendu aux enchères, après que les animaux avaient été saisis car ils paissaient dans des zones protégées. Une situation similaire s’est produite autour de la réserve forestière de Losimingori, où l’accès des pastoralistes aux pâturages et aux ressources forestières était entravé.

Une autre violation grave a eu lieu autour de l’aéroport international du Kilimandjaro, où plus de 20 000 habitants ont perdu leurs maisons, réservoirs de collecte d’eau de pluie et écoles, et ont été contraints d’accepter une maigre « compensation ». Des sites sacrés, tels qu’Endonyo Olmorwak et les services sociaux, se trouvent désormais dans le périmètre de l’aéroport.

Cela ne s’arrête pas là. Au moins 15 nouvelles zones sont proposées comme réserves de chasse, réduisant l’accès aux pâturages et aux zones d’établissement des populations. De plus, selon une étude du Forum du PINGO, le projet d’oléoduc de pétrole brut d’Afrique de l’Est (EACOP) n’a pas fait l’objet de processus complets de consultation ou de compensation et a déjà des impacts négatifs. Les villages Massaïs sont également ciblés par des projets de crédits carbone pour les sols, qui restreignent l’utilisation des terres pour le pâturage et la mobilité. En 2025, des organisations de la société civile autochtone ont appelé à un moratoire sur ces projets, mais les partisans ont continué à faire pression sur les communautés et les responsables des districts pour qu’ils signent des accords.

Ces pratiques d’application actuelles et futures ne font qu’accroître la vulnérabilité, la dépendance et l’insécurité à long terme des communautés pastorales.

L’écho des campagnes 2

Code pastoral au Tchad

Hindou Oumarou Ibrahim, Association des Femmes Peules et Peuples Autochtones du Tchad (AFPAT) Tchad – WAMIP Afrique centrale

Le Tchad fait partie des pays s’étant dotés d’un Code pastoral. Le Code a été censuré en 2015, car jugé inapproprié par de nombreux membres de la société. Il a donc été rejeté. Aujourd’hui, le code est à nouveau au cœur des débats, mais le ministère tchadien de l’Élevage a une vision différente concernant les pastoralistes, les nomades et les éleveurs.

Malgré cela, le Tchad applique de bonnes pratiques en matière de pastoralisme. C’est le seul pays d’Afrique à offrir une éducation spécialisée pour les enfants nomades. Ce système éducatif s’appuie sur une étude réalisée en 2010 grâce à une collaboration entre des experts des communautés pastoralistes, le ministère de l’Éducation et le ministère de l’Élevage.

Le Tchad dispose également d’un système de santé spécifique pour les pastoralistes, qui inclut les soins du bétail et des humains. Ils sont regroupés dans le système de santé afin de garantir que les besoins des communautés soient pris en compte.

Une autre initiative importante a été développée par l’AFPAT. Nous avons associé les connaissances des peuples autochtones issus des communautés nomades et semi-nomades ainsi que les connaissances scientifiques pour créer des cartes participatives qui aident à délimiter et établir les droits fonciers, ainsi qu’à gérer et partager les ressources naturelles. Plus de 600 leaders communautaires ont participé, et nous avons réussi à protéger plus de 500 000 hectares, y compris des villages, des moyens de subsistance nomades et des zones telles que les îles autour du lac Tchad. La cartographie participative nous a également permis de garantir des droits fonciers pour les femmes, de développer des activités génératrices de revenus et de réduire les conflits autour des ressources entre agriculteurs et pastoralistes.

L’écho des campagnes 3

Terres et exploitation minière : De nouvelles luttes pour les pastoralistes mongoles

Ariell Ahearn, Steps without Borders, Mongolie

La Mongolie abrite des milliers de familles pour lesquelles le pastoralisme nomade est une stratégie centrale de subsistance. Cependant, le développement minier dans de nombreuses régions du pays a de graves répercussions sur les pastoralistes.

Une femme pastoraliste de la province de Dundgovi nous a raconté son histoire. Elle est née et a grandi à Gurvanbulgiin Khets, à 50 ou 60 kilomètres de l’endroit où elle vit actuellement avec sa famille. Elle a tout appris de sa mère, puis a épousé un voisin et ils ont fondé leur propre foyer. Leur communauté dépendait principalement du bétail : « Pour bien vivre, il faut compter sur les bénédictions du bétail et de la terre. Si un éleveur travaille dur, la vie donne en retour, et le bétail génère plus de revenus. La vie d’une personne brille parmi les autres lorsqu’elle travaille et contribue à la communauté. » C’est ce qu’elle a enseigné à ses enfants et petits-enfants, et elle nous a expliqué qu’ils voulaient revenir et reprendre l’activité familiale, « hélas les compagnies minières nous encerclent et circonscrivent les pâturages ».

Depuis l’arrivée des compagnies minières, elle a remarqué que l’eau potable se faisait rare, que le climat était plus sec et que les terres avaient été creusées. Le bétail souffre lorsqu’il est forcé de quitter ses zones de pâturage : « Les larmes leur montent aux yeux, et ils s’enfuient. Quand ils reviennent à l’ancien pâturage, ils se roulent dans l’herbe : les terres d’origine manquent même au bétail. » Les éleveurs font aussi l’objet de menaces, de persécutions en ligne et d’intimidation s’ils dénoncent l’industrie minière.

Leur mode de vie traditionnel disparaît : les animaux ne peuvent plus paître librement, et les maladies se multiplient, notamment les problèmes pulmonaires. « Nous ne savons vraiment pas quel genre de dommages à long terme cela pourrait causer aux générations futures ou à la progéniture des animaux », nous a-t-elle dit tristement. Elle a elle aussi dû migrer avec son troupeau, parcourant plus de mille kilomètres de province en province jusqu’à trouver un endroit où s’installer.

La culture nomade n’a pas non plus été épargnée, mais les familles se battent pour sa survie : « Malgré la distance, nous nous efforçons toujours de revenir et d’accomplir les rituels. Si c’est une montagne sacrée, nous essayons de la visiter, de rendre hommage, puis nous repartons. Pour les éleveurs mongols, préserver ce mode de vie nomade est essentiel. Je ne pense pas que l’agriculture à l’occidentale fonctionnera en Mongolie. »

L’écho des campagnes 4

Initiatives de gestion des conflits au Cameroun

Ali Ali Shatou, Pastoralistes Mbororo (Cameroun), Association de Développement Social et Culturel Mbororo (MBOSCUDA), WAMIP Afrique centrale

Diverses initiatives ont été développées par les gouvernements, les organisations de la société civile et d’autres partenaires pour traiter les conflits agropastoralistes et renforcer la gouvernance pastorale.

L’Association de Développement Social et Culturel Mbororo (MBOSCUDA) a mis en place des plateformes de dialogue communautaire pour faciliter la communication entre agriculteurs, pastoralistes, leaders traditionnels et autorités locales. Ces plateformes ont apaisé les tensions, favorisé la coexistence pacifique et résolu les conflits d’utilisation des terres.

Une autre initiative importante est le projet Paix, Transhumance et Développement de l’Économie Pastorale autour du Lac Tchad, commun à plusieurs pays de la région, dont le Cameroun. Elle vise à renforcer les mécanismes de dialogue communautaire et à renforcer la coopération pour la mobilité pastorale transfrontalière.

Un cadre politique notable est la Déclaration de N’Djamena sur la transhumance de 2019, signée par les gouvernements d’Afrique centrale et de l’ouest. La déclaration appelle à sécuriser les corridors de transhumance, à promouvoir leur gestion durable, à améliorer la coordination entre les autorités de sécurité et environnementales, et à renforcer les mécanismes de prévention des conflits entre pastoralistes et agriculteurs.

Cependant, la participation des femmes reste limitée dans les discussions et les processus décisionnels. Même lorsque des femmes sont présentes, les normes culturelles et les dynamiques de pouvoir genré les empêchent souvent de contribuer au dialogue. Par conséquent, d’autres interventions cherchent à renforcer les moyens de subsistance pastorale et à réduire la vulnérabilité économique, en particulier chez les femmes. MBOSCUDA soutient les femmes dans l’intégration de la production de petits ruminants, les cultures et les jardins domestiques selon des pratiques agroécologiques. D’autres projets favorisent la valeur ajoutée, le développement de l’entrepreneuriat et le renforcement des connaissances en finance.

L’écho des campagnes 5

Rassemblement des femmes pastoralistes d’Asie – MERA+15

Megha Sheth, Alliance Pastorale d’Asie du Sud (Inde) et WAMIP Asie du Sud

En décembre dernier, plus de 350 femmes pastoralistes venues de neuf pays asiatiques se sont réunies à Guarat, en Inde, pour l’événement « Rising Recognition » (Renforcer la Reconnaissance), à l’occasion de 15 ans de la Déclaration MERA, issue du tout premier rassemblement mondial de femmes pastoralistes en 2010.

Ce rassemblement régional célébrait les femmes pastoralistes en tant que protagonistes économiques, gardiennes de la biodiversité et du savoir. Au cours de notre réunion de trois jours, nous avons réexaminé la Déclaration MERA, à travers de profondes discussions régionales et sous-régionales. La participation, la solidarité et le soutien nous permettent de reprendre collectivement l’espace, la mémoire et la voix, en particulier en cette Année internationale du pastoralisme et des pâturages (IYRP) et Année internationale des agricultrices (IYWF). Cinq thèmes sont ressortis : 1) la reconnaissance, la dignité et la protection des femmes pastoralistes ; 2) la défense de la mobilité, des pâturages et de la sécurité ; 3) la reconnaissance du rôle des femmes en tant que gardiennes de l’environnement ; 4) l’accès à la justice sociale et économique ; 5) le renforcement de notre gouvernance, de notre représentation et de notre leadership.

Après l’événement, nous sommes retournées dans nos communautés et avons poursuivi ces dialogues, partageant, affinant et renforçant nos perspectives. Enfin, nous avons adopté la Déclaration des femmes pastoralistes asiatiques : MERA+15, qui réaffirme que notre expertise doit façonner la gouvernance des terres, du climat et de l’environnement à tous les niveaux.

Notre espoir est de continuer à cheminer ensemble vers et au-delà du IYRP2026, en veillant à ce que nos voix soient entendues et valorisées. Nous revendiquons des droits sur nos vies, nos moyens de subsistance et nos territoires parce que c’est notre mode de vie.

Crédits : Groupe d’Action Rurale Maldhari (MARAG), Alliance Pastorale d’Asie du Sud et WAMIP

L’écho des campagnes 6

Les scientifiques en soutien au pastoralisme

Carlos Bolomey, Département d’Histoire et de Géographie, Université de Tarapacá, Chili/Collectif des universitaires-activistes agraires du Sud (CASAS selon l’acronyme anglais)

Le pastoralisme mérite que la science s’engage dans les luttes pastorales. Lorsque le pastoralisme est pratiqué, les scientifiques qui examinent ces réalités doivent œuvrer à identifier les manquements qui restreignent ces communautés et les empêchent de prospérer pleinement. Parallèlement, les scientifiques impliqués dans la formation des professionnels et l’enseignement des cours de premier et troisième cycle liés au développement rural et à la médecine vétérinaire doivent utiliser leur influence au sein de leurs institutions pour défendre l’inclusion des perspectives des pastoralistes. Cela peut passer par des approches ethnovétérinaires, de la sociologie rurale ou toute discipline qui permettra aux professionnels d’acquérir l’empathie et la sensibilité nécessaires lorsqu’ils travaillent dans ces milieux. Ainsi, ils seront moins susceptibles de reproduire des pratiques associées à la révolution de l’élevage[1], qui n’ont guère de sens dans les contextes pastoralistes.

Les scientifiques travaillant avec les communautés pastorales devraient reconnaître et rendre hommage à leur héritage, tout en tirant la sonnette d’alarme lorsque l’élevage intensif s’approprie et instrumentalise les connaissances et pratiques pastorales. Cela est particulièrement pertinent lorsque les entreprises industrielles d’élevage utilisent des appellations telles que « élevé en plein air » ou « nourri à l’herbe » pour promouvoir des méthodes de production qui restent néfastes sur le plan environnemental et social.

Étant donné que les institutions comprennent souvent mal ces communautés, la planification peut les exclure, exposant par la même les territoires pastoraux à l’accaparement des terres pour des parcs de conservation, des mines ou des projets d’énergies renouvelables. Dans cette optique, les scientifiques qui tissent des alliances avec les communautés pastoralistes devraient interagir directement avec les acteurs derrière ces menaces et adopter des approches fondées sur les droits en socialisant des instruments tels que l’UNDROP, la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT) ou des lois nationales visant à protéger les moyens de subsistance pastoralistes.

Le travail scientifique dans les territoires pastoralistes doit rester connecté aux besoins, préoccupations et revendications exprimés par les pastoralistes eux-mêmes. La science a la capacité d’éclairer le débat public et de sensibiliser à des questions polémiques qui, à première vue, peuvent passer pour des initiatives environnementales ou de développement. Cela inclut, par exemple, la protection légale des prédateurs sauvages sans considération pour les moyens de subsistance des pastoralistes, la création de parcs de conservation qui restreignent l’usage coutumier des terres ou les efforts de sédentarisation. En d’autres termes, il convient de freiner la science extractiviste qui cherche uniquement à publier des résultats académiques sans mettre en avant les préoccupations pastoralistes. La quête d’une action participative émerge comme une réponse applicable, car elle tend à favoriser l’autonomisation des acteurs locaux et à produire des connaissances socialement porteuses de sens. Dans le même temps, la science doit s’interroger sur ses propres pratiques. Cela pourrait impliquer d’approcher les communautés pastorales à travers des cadres transdisciplinaires qui placent « l’expertise scientifique » et le savoir des pastoralistes locaux sur un pied d’égalité.


[1] La « révolution de l’élevage » décrit à la fois l’augmentation rapide de la demande d’aliments d’origine animale dans le Sud mondial et la transition des systèmes de production animale passant de modèles polyvalents gérés par de petits exploitants à une production industrielle spécialisée, intensive et géographiquement concentrée.

Encadres

Encadré 1

Un nouveau récit pour le pastoralisme

La politique et les discussions actuelles autour du pastoralisme regorgent de mythes et d’idées reçues. Ces clichés s’appliquent autant aux débats sur la gestion environnementale en Afrique qu’à la réforme de la Politique Agricole Commune européenne au Royaume-Uni et plus largement à travers l’Europe. Un nouveau récit pourrait nous aider à mieux comprendre qui sont les pastoralistes, où et comment ils vivent, et quels sont leurs besoins.

Le programme PASTRES (Pastoralisme, Incertitude et Résilience) a œuvré à créer un nouveau récit sur le pastoralisme, identifiant les principes fondamentaux qui forment la base d’un pastoralisme prospère. Ce récit souligne l’importance de la mobilité flexible pour s’adapter à la variabilité et aux changements environnementaux. De plus, les systèmes d’élevage étendus et mobiles ne sont pas nécessairement nuisibles à l’environnement et fournissent une source essentielle de protéines et de nutriments. Les pastoralistes sont très engagés dans les marchés locaux, intégrés et en réseau. Leurs systèmes locaux d’alerte précoce et de prévention des catastrophes sont très fiables mais nécessitent un soutien. Enfin, le pastoralisme n’augmente pas les conflits ; c’est la négligence prolongée des zones pastorales qui est responsable.

Ainsi, nous pouvons définir le pastoralisme comme moderne, mobile et productif, et un « atout pour le monde », les pastoralistes étant des « professionnels de la fiabilité » qui font partie d’une « infrastructure stratégique » mondiale des systèmes pastoralistes.

Pour plus d’informations, veuillez consulter le programme PASTRES. Cet article s’appuie sur ce contenu.

Encadré 2

Pastoralistes et changement climatique

Le bétail est l’une des principales sources d’émissions de gaz à effet de serre et, par conséquent, contribue fortement au changement climatique. Cependant, tous les systèmes d’élevage sont différents. La recherche faite par PASTRES distingue les systèmes industriels et les systèmes mobiles étendus, tels que le pastoralisme.  Sans cette distinction, les pastoralistes sont injustement tenus responsables de la destruction de l’environnement, ce qui fausse le débat politique et entraîne des injustices.

Pourtant, le pastoralisme peut être un système à faible impact et peut même contribuer à la séquestration du carbone. Les pastoralistes produisent des produits d’origine animale à faible impact environnemental pour des millions de personnes, utilisant de vastes pâturages qui ne peuvent être utilisés pour d’autres productions alimentaires sans investissements considérables.

Vivre avec et vivre de la variabilité est un élément central dans les moyens de subsistance pastoralistes, cependant, ils ne sont pas épargnés par le changement climatique. Trop souvent, les programmes de résilience affirment que les pastoralistes devraient rechercher des moyens de subsistance alternatifs et « diversifiés ». Cependant, ces programmes impliquent généralement des interventions externes, la modélisation et le suivi des risques, ainsi que des systèmes d’alerte précoce qui fonctionnent rarement. Les informations générées ne sont pas utilisées, les systèmes n’inspirent pas confiance, ils sont mal orientés, et les interventions proposées ne soutiennent pas la capacité des pastoralistes à réagir aux chocs et aux impacts.

Néanmoins, d’importants investissements sont nécessaires pour accompagner les pastoralistes dans le contexte du changement climatique. Une approche de résilience des processus devrait être mise en œuvre, englobant des moyens de subsistance flexibles et mobiles, et conforme aux stratégies de renforcement de la résilience des pastoralistes. Cette approche nécessite de s’appuyer sur les réseaux, les relations et le tissu social sur lesquels repose le pastoralisme, ainsi que de prendre en compte les pratiques des professionnels locaux de la fiabilité. Ainsi, la résilience naît de la reconfiguration continue des relations, humaines et non humaines, et entre les humains, le travail, les pâturages, les troupeaux et le bétail.

Pour plus d’informations, veuillez consulter le Projet PASTRES. Cet article s’appuie sur ce contenu.

Sous les feux de la rampe 

Historique des droits des pastoralistes

Dans le contexte de multiples crises mondiales, les tensions liées aux changements environnementaux, à l’accaparement des terres et aux systèmes agroalimentaires n’épargnent pas le pastoralisme. La promotion, la préservation et la défense des droits sont une condition nécessaire (bien qu’insuffisante) pour assurer la pérennité des familles pastorales dans le monde entier. À cette fin, au cours des dernières décennies, les organisations pastoralistes et leurs alliés ont renforcé la représentation du pastoralisme dans divers forums mondiaux.

Dans la longue lutte pour les droits des pastoralistes, deux instruments internationaux ont émergé pour protéger les populations rurales, y compris les pastoralistes. Le premier est la Déclaration des Nations Unies sur les droits des Peuples autochtones (UNDRIP), adoptée en 2007. Il s’agit d’un instrument juridique majeur pour protéger les éléments fondamentaux de la gouvernance pastorale, y compris le territoire, l’identité collective et les institutions coutumières, le leadership et le droit, dans la mesure où les pastoralistes se définissent comme peuples autochtones. L’UNDRIP inclut également des « droits de procédure », établissant des procédures spéciales de participation et de consultation pour la mise en œuvre de projets à grande échelle pouvant affecter les terres et territoires des peuples autochtones. L’objectif est d’assurer leur autodétermination au sein des programmes de développement.

Le second instrument est la Déclaration des Nations Unies sur les droits des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones rurales (UNDROP), adoptée en 2018. L’UNDROP est actuellement le seul instrument de droit international qui contient explicitement presque toutes les définitions du pastoralisme. Elle exhorte les États à respecter, protéger et garantir les droits et l’exercice de ces droits, sans aucune forme de discrimination, et à prendre toutes les mesures nécessaires pour garantir que les acteurs non étatiques les respectent également. La déclaration consacre également le droit des pastoralistes mobiles à la terre, aux territoires et à d’autres ressources naturelles, ainsi que leur gestion. L’UNDROP considère l’intégrité environnementale non pas comme une condition de fond, mais comme un prérequis à l’exercice de tous les autres droits. Les États doivent prendre les mesures appropriées pour promouvoir et protéger les connaissances, les innovations et les pratiques traditionnelles pertinentes pour la conservation et à l’utilisation durable des ressources naturelles. De plus, l’UNDROP reconnaît les systèmes fonciers coutumiers et protège les pastoralistes contre les déplacements et expulsions arbitraires, garantissant leur droit aux pâturages et aux routes migratoires  traditionnelles. Sur ce dernier point, l’UNDROP établit la liberté de circulation, ainsi que l’obligation de l’État de faciliter la mobilité et de traiter les questions relatives au foncier transfrontalier. Un autre thème important qu’elle aborde est le droit à l’alimentation et la souveraineté alimentaire, y compris la participation aux processus décisionnels pertinents sur les politiques alimentaires. Enfin, cet instrument inclut le droit à l’éducation, à la participation, à l’association, à l’information et à la justice, en particulier pour les femmes.

Les pastoralistes mobiles peuvent utiliser l’UNDROP comme un outil juridique et politique pour renforcer leur protection et leur visibilité. Reconnaître ces droits est également important pour concevoir des stratégies concrètes de plaidoyer visant à une mise en œuvre efficace.

Le Forum Nyéléni à Kandy (Sri Lanka) en 2025 a marqué un autre jalon récent dans la reconnaissance des pastoralistes. Bien que les pastoralistes aient été inclus dans des alliances, aux côtés d’autres groupes, tels que paysans, agriculteurs familiaux et pêcheurs, dans le discours sur la souveraineté alimentaire depuis 2007, ils ne s’y sont pas pleinement engagés. L’année dernière, plus de 700 participants du monde entier se sont réunis à Kandy pour élaborer un Agenda Commun d’Action Politique (ACAP). Grâce aux consultations et aux efforts de lobbying de l’Alliance mondiale des peuples et pastoralistes autochtones mobiles (WAMIP), les perspectives pastorales ont été intégrées aux sections 3 et 4 de l’ACAP, ainsi qu’à la Déclaration finale. La Déclaration de Kandy guide les luttes pour la souveraineté alimentaire, la santé, une économie sociale et solidaire, la justice climatique et de genre, ainsi que les droits des populations. Elle reconnaît les pastoralistes comme gardiens et défenseurs des biens communs, de la flore et de la faune sauvages, et appelle au renforcement de leurs droits et de leurs mouvements à l’échelle mondiale afin de remettre en cause l’impunité et le pouvoir des entreprises transnationales et d’autres acteurs de l’exploitation.

Le Forum Nyéléni a offert un espace collaboratif pour développer les éléments clés de l’Année internationale du pastoralisme et des pâturages (IYRP d’après le sigle anglais) en 2026, notamment le Plan d’action global, les activités régionales et mondiales, ainsi que les stratégies et messages de communication. L’objectif d’une telle année thématique est de sensibiliser le public à la valeur sociétale des pâturages et du pastoralisme, de promouvoir le savoir et l’innovation pastoralistes, et d’encourager la création de coalitions. L’IYRP vise également à défendre des politiques et des lois qui soutiennent l’utilisation durable des pâturages et les moyens de subsistance des pastoralistes. À cette fin, des réunions régionales et ciblées (par exemple pour les femmes et les jeunes) ponctuent l’année afin d’élaborer des propositions et des plans d’avenir.

À l’issue de ces processus régionaux, la Mongolie accueillera en août la Réunion et la Conférence Pastorale Mondiale. Ces événements réuniront près de 300 délégué·es d’organisations pastorales de 102 pays. Lors de la Réunion Pastorale Mondiale, les résultats régionaux seront renforcés et validés, pour en faire une politique mondiale. La Déclaration de soutien à l’action conjointe des organisations de la société civile, des scientifiques et des gouvernements émanera de cette rencontre. Cette déclaration contiendra des engagements politiques, de recherche, de financement, de renforcement des capacités et d’assistance aux niveaux national et régional. Les documents finaux seront présentés lors de la 17e session de la Conférence des Parties (COP17) à la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification (CNULCD), aux côtés d’autres événements organisés pour promouvoir le dialogue avec les parties et partenaires et mobiliser des engagements pour des actions de suivi.

Les avancées dans la reconnaissance et la promotion des droits des pastoralistes ont été progressives et durables au fil du temps, et de nouveaux progrès doivent continuellement être encouragés.

Bulletin n° 64 – Éditorial

Le pastoralisme à la croisée des chemins : entre luttes et reconnaissance

Les écosystèmes pastoraux se trouvent dans des zones aux conditions agroécologiques parmi les plus extrêmes de la planète. Depuis bien longtemps, les communautés pastorales y ont adapté l’élevage aux cycles de la nature, produisant de la nourriture, veillant sur la biodiversité et soutenant la vie là où d’autres ne peuvent pas.

Aujourd’hui, le changement climatique et l’aggravation des crises environnementales rendent la vie et la production dans ces territoires de plus en plus difficiles. En parallèle, les communautés pastorales font face à une escalade de la violence, de la dépossession et du déplacement causés par l’accaparement des terres, des projets extractivistes, l’expansion des infrastructures, l’agriculture industrielle et même des dispositifs de conservation imposés sans consentement préalable, libre et éclairé.

C’est pourquoi des organisations pastorales du monde entier construisent de puissantes alliances, reprennent le contrôle collectif sur les terres et les biens communs, développent des stratégies innovantes et forgent des collaborations scientifiques qui privilégient les connaissances locales et ancestrales plutôt que de les effacer. Ensemble, les communautés et les alliés produisent des preuves pour contrer les entreprises qui pillent les ressources communautaires et ils exigent des politiques et des droits contraignants protégeant les peuples et territoires pastoralistes.

Dans ce contexte, le choix de 2026 comme Année internationale du pastoralisme et des pâturages constitue une reconnaissance considérable du rôle crucial que jouent les écosystèmes pastoraux et les communautés pastorales dans le maintien de la vie sur la planète. Mais cette année devrait aller au-delà de la simple reconnaissance. Elle doit constituer un tournant politique, le moment d’agir contre les injustices persistantes, de faire valoir des droits longtemps bafoués, et de renforcer les luttes, les connaissances et le pouvoir transformateur qui émergent des communautés pastorales à travers le monde.

Alliance mondiale des peuples et pastoralistes autochtones mobiles (WAMIP pour son nom en anglais)