Encadres

Encadré 1

Le poisson qui n’atteint jamais l’assiette

« Plus d’un demi-million de tonnes de poissons pélagiques qui pourraient nourrir plus de 33 millions de personnes… [sont] extraites de l’océan le long de la côte de l’Afrique de l’Ouest et transformées en farine et en huile de poisson. » – Rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation [1] 

Comme l’a déclaré le Rapporteur spécial de l’ONU, la faim n’est pas causée par un manque de nourriture, ce n’est pas un problème de production. Elle résulte plutôt d’un système alimentaire dans lequel les entreprises mondiales d’aliments pour poissons aggravent l’insécurité alimentaire en transformant les poissons sauvages en farine et en huile de poisson[2]. En 2024, plus de 18 millions de tonnes de poissons sauvages, soit l’équivalent de 23 % de la capture marine totale, ont été transformées en farine et en huile de poisson. Le Pérou et le Chili représentent la plus grande part de la production mondiale, bien que cela soit fragilisé par El Niño.

Bien que des données précises soient difficiles à obtenir pour tous les pays et régions, en Inde seulement, on estime qu’un million de tonnes de poissons sauvages auraient atterri dans une cinquantaine d’usines de transformation de poisson en 2018[3].  Environ 450 usines supplémentaires, réparties dans 62 pays[4], représentent la majorité du reste. Une part importante de ce poisson, si ce n’est la quasi-totalité, pourrait plutôt nourrir les personnes, plutôt que d’alimenter un système mondialisé où les anchois pêchés dans une partie du monde sont donnés aux crevettes dans un autre, qui seront ensuite transformées et vendues à des consommateurs à revenu moyen ou aisé ailleurs.

Encadré 2

Géo-ingénierie des algues et de la mer

Tout comme REDD+ (Réduire les émissions issues de la déforestation et la dégradation de la forêt) a permis aux entreprises de s’approprier des forêts appartenant aux peuples autochtones au nom de la compensation carbone, les pollueurs prévoient désormais de transformer l’océan en un casino carbone, utilisant la culture d’algues à grande échelle comme forme d’aquaculture, combinée à des technologies de géo-ingénierie marine pour générer des crédits carbone.

La géo-ingénierie désigne des technologies non prouvées et à haut risque, supposées ralentir ou inverser le réchauffement de la planète. Les technologies de géo-ingénierie marine menacent dangereusement l’intégrité des océans, modifiant leur biogéochimie et impactant de manière irréversible les communautés et écosystèmes marins. Ces techniques incluent la fertilisation océanique (ajout de nutriments tels que les minéraux et la biomasse), l’augmentation de l’alcalinité océanique (rejet de masses de minéraux pour réduire l’acidification) et l’éclaircissement marin des nuages (pulvérisation d’eau de mer pour « éclaircir » les nuages). Les techniques utilisées en aquaculture d’algues incluent l’enfoncement de biomasse et la remontée artificielle d’eau ou upwelling (installation de tuyaux en profondeur dans l’océan, qui pompent de l’eau froide et la renvoient à la surface) pour favoriser la croissance des algues.

De leur côté, les écosystèmes d’algues naturels et gérés de manière traditionnelle font partie des zones les plus diverses en biodiversité et productives de la nature. Les peuples autochtones, les communautés côtières et de pêcheurs ont rejeté les monocultures industrielles d’algues en raison des risques culturels, économiques, environnementaux et liés aux droits humains. Dans ce contexte, l’aquaculture rencontre la géo-ingénierie, la capture des océans et la perturbation des moyens de subsistance des pêcheurs. L’aquaculture des algues associe de fausses solutions néfastes aux moyens de subsistance tout en réduisant la valeur incommensurable de nos océans à des unités vendables, maximisées pour le profit dans le faux business de « sauver la planète ».

Encadré 3

Défendre les biens communs est une cause féministe

L’aquaculture industrielle est une forme d’extractivisme portée par des motivations de marché telles que la maximisation du profit même si cela revient à dépasser les limites écologiques. Les méthodes de l’aquaculture industrielle reposent fortement sur la production de masse et le traitement chimique du plan d’eau, ce qui génère de grandes quantités de déchets. Les pêcheur·euses locaux·ales sont privé·s de leur droit à la souveraineté alimentaire, car le pouvoir corporatif transforme la pêche en marchandise.

La Marche Mondiale des Femmes fait primer la vie sur le profit et protège les biens communs pour la durabilité de la vie. Les océans et les environnements aquatiques sont aussi des biens communs, c’est pourquoi défendre les océans comme des biens communs est une cause féministe. Notre combat contre les entreprises transnationales est au cœur du mouvement de la Marche Mondiale des Femmes. Dans notre lutte pour défendre la vie plutôt que le profit, nous nous soulevons contre l’aquaculture industrielle et nous tenons aux côtés des pêcheuses !

Travail des femmes dans la pêche

Dans le système capitaliste, le travail des femmes n’est pas reconnu. Ainsi, comme dans l’aquaculture industrielle, les pêcheuses se heurtent à des obstacles juridiques et sociaux. Bien que les pêcheuses travaillent de longues heures et contribuent en grande partie aux revenus de leur famille, leur travail n’est pas mis en avant. Les pêcheuses sont perçues comme des ouvrières auxiliaires. Contrairement aux pêcheurs agréés, les pêcheuses, dont le travail n’est pas reconnu[5], n’ont pas accès au crédit institutionnel ni aux prestations de sécurité sociale.

Même dans les endroits où les pêcheuses sont reconnues, elles restent exclues du processus d’élaboration des politiques, ce qui limite leur capacité à changer les choses.

Encadré 4

Le Chili à vendre : l’essor de l’industrie du saumon

La dictature de Pinochet a ouvert la voie à l’industrie du saumon au Chili. Aujourd’hui, le pays est le deuxième plus grand producteur mondial de saumons industriels : des millions de tonnes sont transformées chaque année et exportées vers les grandes économies. Il est commercialisé comme un aliment « durable », malgré les preuves de l’utilisation intensive d’antibiotiques et d’autres produits chimiques, ainsi que de l’introduction d’espèces exotiques, responsables de la destruction des écosystèmes lacustres, des rivières et des mers intérieures.

L’État octroie des concessions dans les zones protégées du sud du Chili alors qu’elles font partie des Systèmes ingénieux du patrimoine agricole mondial (SIPAM) de la FAO. Marcela Ramos, membre de l’Assemblée des Femmes Insulaires pour les Eaux (AMIPA), défend le territoire de Chiloé[6], où l’industrie du saumon pollue les eaux depuis des décennies. Désormais, l’industrie élève des saumons juvéniles dans des lacs d’eau douce, les emmène dans des concessions dans des zones protégées en Patagonie pour atteindre l’âge adulte, puis les ramène à Chiloé pour être transformés. Des groupes tels que l’AMIPA cherchent à mettre au jour les conflits et la négligence de l’environnement, et à élaborer des propositions de solutions communautaires.

Outre la pollution environnementale, l’industrie du saumon a coûté la vie à de nombreux salarié·es qui travaillaient dans les conditions précaires typiques de cette industrie : entre 2003 et 2026, 93 décès ont été dénombrés. Le Réseau national des femmes dans la pêche artisanale a contribué à exposer les dangers auxquels sont confrontés les travailleurs de cette industrie, en particulier les plongeurs qui nettoient les filets des cages d’aquaculture.

En 2010, le gouvernement a adopté la Loi sur la privatisation de la mer. Cette loi protège l’industrie du saumon au détriment de la pêche artisanale, permettant à l’industrie de privatiser les concessions accordées par l’État, en les utilisant pour demander des prêts à des banques privées, ce qui entraîne la privatisation d’une grande partie de la mer. Tout cela crée des conflits entre le peuple et le gouvernement.

Le Werkén (porte-parole) Francisco Vera Millaquén vit à Pargua, à quelques mètres des usines d’aliments pour saumons. L’expansion de cette industrie a opposé des familles : ceux qui y travaillent ne veulent pas perdre leur emploi, tandis que d’autres défendent leurs terres et leur mode de vie en tant que pêcheurs.

La communauté du Werkén Francisco dénonce depuis des années la corruption et l’influence de l’industrie du saumon sur les décisions de l’État. Aujourd’hui, elles se manifestent dans les tentatives de modifier la loi Lafkenche[7], qui protège les droits des communautés côtières et leur souveraineté alimentaire.

Encadré 5

Aquaculture industrielle et santé publique : un agenda urgent pour la justice socio-environnementale

L’aquaculture industrielle est de plus en plus promue comme une solution à l’insécurité alimentaire mondiale et comme un élément clé de la « Transformation bleue ». Pourtant, son expansion rapide soulève d’importantes questions de santé publique qui restent insuffisamment examinées.

Le Mouvement pour la santé des peuples affirme le droit de tous les humains à une alimentation nutritive, saine et abordable, produite grâce à des moyens de subsistance dignes et à des systèmes alimentaires qui minimisent les dommages aux personnes, aux communautés et à l’environnement. Cette perspective fondée sur les droits souligne la nécessité d’évaluer l’aquaculture non seulement par son potentiel de production, mais aussi par ses impacts sur la santé, l’équité et la durabilité écologique.

Les systèmes d’aquaculture intensive reposent souvent sur des antibiotiques, pesticides, désinfectants et autres intrants chimiques visant à maximiser la production. Ces pratiques peuvent exposer les travailleur·euses à des substances dangereuses, contribuer à la contamination des plans d’eau environnants et potentiellement entraîner des résidus chimiques dans les produits alimentaires aquatiques. L’utilisation régulière des antibiotiques soulève également des inquiétudes concernant la résistance aux antimicrobiens, l’un des principaux défis en santé publique mondiale.

Les considérations de santé publique vont au-delà de l’exposition aux produits chimiques. L’aquaculture industrielle peut contribuer à la baisse de la qualité de l’eau, à la perte de biodiversité et au remplacement des espèces endémiques, avec des répercussions sur la santé des écosystèmes, la nutrition et la sécurité alimentaire. Il existe également un lien entre l’expansion de la production industrielle et le déplacement des petites communautés de pêcheurs et l’érosion des moyens de subsistance traditionnels, affectant les déterminants sociaux plus larges de la santé.

Malgré la croissance rapide du secteur, d’importantes lacunes subsistent concernant la recherche sur la santé au travail, l’exposition des consommateurs, la qualité nutritionnelle, la contamination environnementale et les impacts cumulatifs sur la santé des systèmes d’aquaculture intensive.

Alors que les gouvernements et les institutions internationales continuent de promouvoir l’expansion de l’aquaculture, la recherche indépendante et interdisciplinaire doit suivre le rythme. Les faits probants en matière de santé publique doivent éclairer les politiques en parallèle avec les objectifs de production et économiques. Nous appelons les chercheurs, les professionnels de santé, les décideurs politiques et les mouvements sociaux à collaborer pour constituer une base de preuves solide et garantir que les futurs systèmes alimentaires aquatiques privilégient la santé, la durabilité environnementale, les droits humains et la souveraineté alimentaire.

Encadré 6

Nyéléni, solidarité et philanthropie

Le processus Nyéléni, une expression internationaliste des mouvements sociaux, est né d’une nécessité. Il en va de même pour le nouveau cadre de Philanthropie Solidaire lancé l’an dernier par Grassroots International aux côtés de plusieurs mouvements sociaux mondiaux. Ce cadre, ou chemin, établit de nouveaux paramètres sur la manière dont la philanthropie doit fonctionner pour protéger l’autonomie financière des mouvements sociaux.

Le 3e Forum Global Nyéléni a servi de point de départ pour établir Philanthropie Solidaire comme une stratégie collective entre les différents acteurs de la philanthropie et les organisations de terrain. Après des décennies de travail isolé, le 3e Forum Global a été pour les alliés l’occasion de relever ensemble un défi majeur pour la pérennité du Processus Nyéléni : l’influence de la philanthropie sur les mouvements sociaux et comment l’institution ralentissait les communautés que les bailleurs de fonds étaient censés soutenir.

En tant que modèle philanthropique, Philanthropie Solidaire défend :

●   Repenser notre relation avec la richesse. Comprendre d’où vient l’argent nous aide à comprendre où il doit être dirigé.

●   Aligner l’octroi de subventions sur les objectifs d’autonomie financière des mouvements. Les subventions doivent correspondre aux priorités du mouvement, et non l’inverse.

   Passer du financement à un véritable engagement. Les relations doivent reposer sur l’apprentissage et la confiance. Les bailleurs de fonds doivent exprimer leur soutien aux mouvements quand ceux-ci sont pris pour cible.

   Investir dans des infrastructures qui soutiennent les mouvements. L’infrastructure physique, la justice linguistique, les communications sécurisées, le soin collectif, et plus encore sont essentiels pour faire vivre les mouvements sociaux à long terme.

●   Organiser les acteurs de la philanthropie en synergie avec les priorités des mouvements sociaux. La solidarité se développe grâce à des relations et à l’action partagée. Comme les pêcheurs qui apprennent des eaux qui les sustentent, nous pratiquons la solidarité en interagissant les uns avec les autres. 

L’organisation derrière ce modèle cherche à contester l’institution de la philanthropie. La richesse accumulée par quelques-uns doit profiter aux communautés dont elle est issue. Le 3e Forum Global Nyéléni a été un moment charnière pour les mouvements et les bailleurs de fonds alliés, pour construire ensemble une pratique partagée, fondée sur la solidarité et l’internationalisme.


[1] Fakhri, M. (2024). La pêche et le droit à l’alimentation dans le contexte des changements climatiques : Rapport du Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation, CDH

[2] FAO. Rome. 2026. La Situation mondiale des pêches et de l’aquaculture 2026 – La transformation bleue : de la vision à l’impact

[3] Scholtens, J., Karuppiah, S., & Jyotishi, A. (2020). (En anglais) Une trajectoire tordue. Rapport Samudra, 83, 38-42.

[4] Lauren A. Shea et al. (En anglais) Distribution spatiale des usines de farines et d’huile de poisson à travers le monde.

[5] Dans l’économie halieutique, les femmes travaillent 17 heures par jour et apportent 48 % des revenus de la famille des pêcheurs. Video.

[6] Chiloé est le nom à la fois d’un archipel et de sa plus grande île.

[7] Approuvée en 2008 après dix ans de travail collectif, la loi reconnaît et protège les droits des peuples autochtones sur leurs espaces côtiers traditionnels grâce à la création des Espaces marins côtiers des peuples autochtones (ECMPO).