L’écho des campagnes

L’écho des campagnes 1

Des illustrations et des bandes-dessinés pour promouvoir la souveraineté alimentaire et les droits des paysan.ne.s

« Le livre d’illustrations sur l’agriculture naturelle publié par Amrita Bhoomi explore les expériences des femmes et des hommes exerçant l’agriculture en milieu rural et leurs pratiques écologiques pour restaurer les sols. Il dénonce aussi les horreurs de l’agriculture industrielle. Grâce à notre travail auprès des paysan.ne.s et des enfants au Centre Amrita Bhoomi, nous avons rassemblé leurs témoignages et contributions en nous servant des figures de l’oiseau blanc local et du lombric généreux pour relier toutes ces histoires », expliquent Chilli et Yemee qui ont travaillé sur cet ouvrage (en kannada uniquement). « En reprenant des symboles et des contes locaux, nous avons créé une histoire pour apprendre aux enfants l’importance de l’agroécologie et de l’agriculture naturelle en tant qu’alternatives. À présent, les écoliers des villages alentours utilisent ce livre et élaborent des petits projets. », ajoute Chukki Nanjudaswamy du Centre Amrita Bhoomi.

De son côté, la Confédération Paysanne, en France, a développé une histoire graphique sur la privatisation du système semencier. Damien Houdebine, Secrétaire National en charge du pôle végétal, nous parle de cette bande-dessinée intitulée Histoire de semences : Résistances à la privatisation du vivant : « Les débats sur les semences et sur les OGM sont très médiatisés mais beaucoup trop d’informations imprécises circulent ! Nous avons voulu créer un matériel accessible, pédagogique et en particulier dirigé vers la jeunesse. Défi réalisé ! La publication de cette bande-dessinée est un vrai succès. Elle est sur toutes les tables, dans toutes les fêtes paysannes, et nous accompagne dans nos actions pour la souveraineté alimentaire ! »

Militant au sein du MNCI Somos Tierra (Mouvement national paysan autochtone) en Argentine, Carlos Julio est aussi l’artiste qui a dessiné les croquis de Droits pour les paysannes. Il explique que « le meilleur compliment que je reçois pour mon travail de dessinateur, c’est quand les camarades du MNCI me disent ‘ce dessin reflète qui je suis’, ‘il exprime nos luttes’, ‘il exprime notre vie’, etc. Un autre compliment qui me touche particulièrement, c’est quand ils me disent ‘ça m’a fait beaucoup rire’. Je sais aussi que quand on a un débat ou qu’on développe des documents, les dessins aident à interroger la réalité et à transmettre un message par-delà les mots. J’ai pris beaucoup de plaisir à faire les illustrations de Droits pour les paysannes et femmes du monde rural ! Montrer la vie paysanne, faire apparaître un sourire, faire réfléchir et discuter. Ce n’est pas rien. »

L’écho des campagnes 2

Voz campesina, le rôle des radios locales pour promouvoir la souveraineté alimentaire

Azul Cordo, Radio Mundo Real

Il y a dix ans, Radio Mundo Real et la Coordination latinoaméricaine des organisations rurales (CLOC-Via Campesina) créèrent Voz Campesina (voix paysanne), un programme radiophonique qui aborde les principaux sujets du mouvement paysan, ses luttes, défis et accomplissements. Il couvre aussi les manifestations organisées par la CLOC et ses alliés.

Voz Campesina, tout en ayant sa propre mission, fait entendre la perspective paysanne et populaire, anticapitaliste, antiraciste, anticoloniale et féministe sur des problématiques qui concernent tout le monde. Ainsi, au cours des douze derniers mois, le programme a proposé une analyse de la pandémie de COVID-19, en expliquant qu’elle est la conséquence de la crise du système néolibéral que nous vivons depuis plusieurs années et en mettant en exergue les solutions déjà mises en œuvre par les paysan.ne.s comme l’agroécologie et la souveraineté alimentaire.

Chaque édition cherche à garantir la représentation des hommes, des femmes et autres personnes, jeunes et moins jeunes, membres de la CLOC et issus des régions d’Amérique du Sud, centrale et des Caraïbes. Les contenus mettent l’accent sur les expériences paysannes en matière d’accès à la terre ainsi que sur l’analyse et la contestation dans les territoires. Le défi consiste à amplifier sa diffusion. Disponible sur les sites Internet de Radio Mundo Real et de la CLOC, le programme peut également être réécouter sur les plates-formes de podcast.

L’écho des campagnes 3

Journaux paysans, exemple de Corée du Sud

Jeungsik Shim, rédacteur en chef de KPL News, Corée du Sud

KPL News est un journal de presse écrite géré et distribué par la Ligue coréenne paysanne (KLP, de son sigle en anglais). Dès sa création en 1990, KPL a compris le besoin de compter sur son propre média. KPL luttait en faveur des questions paysannes mais les médias existants n’y accordaient aucune attention ou déformaient les sujets. Finalement, en 2006, KPL a pris le contrôle d’un hebdomadaire spécialisé dans l’agriculture et a publié le premier numéro de KPL News (Han-kuk-nong-jung en coréen) le 25 septembre.

Spécialisé dans l’agriculture, ce journal paraît toutes les semaines et traite l’information concernant les zones rurales et la population paysanne. Il sort tous les lundis, quatre fois par mois, 48 fois par an et est distribué à plus de 30 000 paysan.ne.s dans tout le pays. Il en existe aussi une version en ligne, qui est actualisée régulièrement de sorte que les lecteurs et les lectrices ne recevant pas la version papier puissent lire le journal partout dans le pays.

L’écho des campagnes 4

L’arpillería, un art pour raconter et ne pas oublier

Blanca Nubia Anaya Díaz, membre du Mouvement social de défense des Ríos Sogamoso et Chucurí (Movimiento Social en defensa de Ríos Sogamoso y Chucurí), Colombie

Affilié au mouvement Ríos Vivos (rivières vivantes) de Colombie, le Mouvement social de défense des fleuves Sogamoso et Chucurí a vu le jour pour lutter contre le barrage Hidrosogamoso.

La technique de l’arpillería est un art qui sert à raconter, d’une autre façon, ce que nous avons vécu. Dans le cadre de nos efforts pour alerter sur le problème et diffuser le message, nous avons pris du fil, des aiguilles, des chutes de tissu et nous sommes mises à broder des scènes de la vie quotidienne sur des toiles de jute.

Nous fabriquons ces souvenirs pour que les personnes qui les voient ne laissent pas les méga-projets causer les mêmes dommages sur leurs territoires. Nous reproduisons ce que nous avons vécu ; c’est pour cela que les scènes montrent des poissons morts et peu de personnes. On utilise du matériel rustique et on étaye le travail avec du collage. Nous voulons montrer aux gens ce que nous avons perdu.

Notre intention est de continuer à faire de l’arpillería car c’est un art très beau. De fils en aiguilles, on bavarde, discute et raconte. En commençant à fabriquer ces souvenirs, nous avons découvert que nos morts n’étaient pas pour rien, que les personnes déplacées de nos communautés n’étaient pas les méchants, que derrière tout cela il y avait un contexte que nous découvrons peu à peu et que nous reproduisons sur du jute.

Nous allons continuer à coudre car nous voulons que les souvenirs empêchent la répétition et apportent la paix. Nous, les femmes, nous luttons pour la paix, armées d’un fil et d’une aiguille.

Encadres

Encadré 1

Le Bulletin Nyéléni facilite une pédagogie des peuples dans la lutte pour la souveraineté alimentaire

En 2007, le Forum de Nyéléni rassemblait les représentant.e.s issu.e.s de mouvements et d’organisations de petits producteurs, de consommateurs ainsi que de la société civile engagés dans la lutte pour la souveraineté alimentaire. Ces participant.e.s ont partagé leurs savoirs, visions, stratégies et pratiques visant à transformer leurs communautés, sociétés et économies grâce aux principes de la souveraineté alimentaire. Les discussions ont révélé la richesse des connaissances créées en permanence par les praticien.ne.s de la souveraineté alimentaire même en proie à des défis sociaux, économiques, environnementaux ou politiques. Elles ont aussi mis en exergue le caractère central de la souveraineté alimentaire en tant que plateforme capable de forger des alliances pour lutter contre le néolibéralisme, le capitalisme mondial, l’autoritarisme ainsi que l’injustice, l’inégalité et la violence sous toutes leurs formes. Les participant.e.s se sont engagé.e.s à bâtir la solidarité entre et au sein des mouvements, cultures et régions en renforçant la communication, l’éducation politique, la sensibilisation et l’apprentissage entre pairs.

Le Bulletin Nyéléni fut créé dans le but de répondre à tous ces engagements : pour donner une voix aux priorités, préoccupations, expériences et connaissances du mouvement pour la souveraineté alimentaire, et pour susciter le dialogue entre secteurs et acteurs.

Le Bulletin se veut un outil d’éducation permettant de contextualiser et d’expliquer des sujets complexes aux acteurs du mouvement, en particulier aux personnes qui sont sur le terrain et en première ligne. Il entend aussi être le conduit par lequel mettre les expériences de vécu de ces acteurs au premier plan. Si des chercheurs alliés sont invités à rédiger des articles, le Bulletin propose avant tout l’analyse et les points de vue des mouvements. Ces analyses sont complétées par les témoignages directs des acteurs de terrain, les informations sur les luttes et initiatives ainsi que des documents de sensibilisation produits par les mouvements partout dans le monde. Ce sont les membres du mouvement qui choisissent les sujets traités par chaque numéro. Les articles sont rédigés dans un style accessible et facile à traduire dans d’autres langues. Il est possible de télécharger le Bulletin et/ou de le lire en ligne gratuitement (en anglais, espagnol et français) sur la page nyeleni.org, la totalité du contenu étant libre de droit.

Encadré 2

Brasil de Fato [1]: une alternative pour la communication populaire contre l’hégémonie des médias de masse

Officiellement inauguré le 25 janvier 2003 à l’occasion du Forum social mondial à Porto Alegre, Brasil de Fato a pour objectif d’ouvrir des pistes dans la bataille contre le modèle dominant en matière de communication. Depuis sa création, ce média traite de sujets économiques et politiques et promeut les activités et les luttes menées par les mouvements sociaux et d’Amérique latine, ce, sous un angle de gauche et en proposant une analyse de la conjoncture et des évènements au niveau national et international.

En tant que moyen de communication alternative, il contribue à l’analyse et à la contextualisation d’un autre Brésil, à savoir, un Brésil en mobilisation permanente. Il identifie les scénarios de lutte politique dans le but d’élaborer un programme de communication traitant des sujets que les grands médias minimisent, voire occultent, à dessein. Les médias de communication alternative affirment la vision d’un autre monde proposé par les théoriciens de gauche, donnent une place au traitement de la critique et la valorisation culturelle que portent les classes populaires et de travailleurs/travailleuses, défendent leurs intérêts politiques et encouragent le débat d’idées. Espace de contestation profondément engagé en faveur d’une transformation, Brasil de Fato est donc porteur d’une vision solidaire internationale, se veut pluraliste sur le plan des idées et constitue source d’information et de réflexion pour les militant.e.s de la lutte sociale.

Grâce aux médias comme Brasil de Fato, il est possible de créer une stratégie de communication face à l’hégémonie des groupes dominants dans le domaine de la communication et de changer l’agenda politique à l’échelle nationale et internationale en y ajoutant les voix des mouvements qui luttent en faveur de la construction d’un autre monde.


[1] Brasil de Fato est un journal en ligne brésilien et une agence de radio, www.brasildefato.com.br

Encadré 3

Chants paysans, porteurs de sagesse, de souvenirs et de résistance

Pour saisir la richesse et la diversité de l’histoire et de l’évolution des pratiques paysannes et autochtones, il suffit d’écouter le nombre infini de chants et chansons présents dans toutes les communautés du monde. Dans cette section, nous proposons deux chansons, d’Ouganda et de Turquie, qui parlent des luttes locales menées par les populations paysannes et autochtones.

Icamo Irudu Laki, Ouganda (en langue Luo/Lango)

Cette chanson a été composée au cours de la période de pénurie alimentaire qui a suivi l’abandon des cultures vivrières locales, dont les semences étaient contrôlées par la population locale, en faveur de nouvelles cultures introduites par le gouvernement. La récolte produite par ces nouvelles cultures a été vendue à bas prix à des intermédiaires, si bien que les paysan.ne.s n’avaient plus les moyens d’acheter de la nourriture pour eux-mêmes et leurs familles. Les nouvelles cultures les ont placé.e.s en situation de dépendance vis-à-vis des négociants en semences et du gouvernement car il leur était impossible de conserver les semences, de les multiplier et de les échanger librement. Les paysan.ne.s ont donc perdu leur souveraineté alimentaire. La chanson les encourage à revenir aux cultures vivrières locales qui favorisent un système semencier géré par les paysan.ne.s et permet de répondre à la malnutrition et à la faim. La chanson explique aussi que manger des cultures locales est similaire au fait de se brosser les dents car ces cultures sont saines et libres de tout produit chimique. Lorsqu’elle est chantée, les femmes prononcent certains mots supplémentaires pour signifier qu’elles sont parvenues à surmonter la pénurie d’aliments au sein de leurs foyers grâce aux cultures vivrières traditionnelles et locales.

Version originale en Luo/Lango

ICAMO IRUDU LAKI          
 Icamo irudu laki X3
 Can dek rac
 Gin omio lango camo ajonga doo
 Can dek rac
  
 Nen ibot Joci gi doo
 Can dek rac
 Gin omio lango camo ajonga doo
 Can dek rac
Traduction
  
MANGEZ ET BROSSEZ-VOUS LES DENTS
Mangez vos aliments locaux et brossez-vous les dents X3
Le manque de nourriture c’est mauvais
La raison que les Langi* mangent des aliments locaux sans pâte ni friture
Le manque de nourriture c’est mauvais

Regardez ça comme ceux de Joci**
Le manque de nourriture c’est mauvais
La raison que les Langi* mangent des aliments locaux sans pâte ni friture
Le manque de nourriture c’est mauvais

*Les Langi sont un peuple agro-pasteur de la sous-région du Lango, située dans le nord de l’Ouganda.

**Joci est le nom d’une personne/un voisin dont la famille n’a pas suffisamment à manger. On peut le remplacer par le nom de toute autre personne en situation de pénurie alimentaire.

İşkencedere’den (Eşkincidere) elime kalan bir çakıl taşı”, Turquie

Cette chanson a été composée au cours de la résistance menée par la population d’Ikızdere contre une société privée bénéficiant de liens étroits avec le gouvernement et avec une très mauvaise réputation pour ce qui est de la destruction des terres et de la nature. Profitant d’un décret présidentiel, l’entreprise ravage actuellement la vallée d’İşkencedere dans le but d’y installer une carrière nécessaire à la construction d’un port à İkizdere, Rize. Emmenés par les paysannes, les villageois d’Ikızdere ont mené des actions pour stopper la destruction de leur vallée en organisant des patrouilles de surveillance et ont saisi la justice pour obtenir une interdiction. Les femmes sont aux premières lignes du combat pour leurs terres et les droits à la nature. Les routes étant bloquées par l’armée, les habitant.e.s surveillent les opérations depuis les arbres en y accédant par les sentiers forestiers et de montagne.

Version originale en turque

İşkencedere’den (Eşkincidere) elime kalan bir çakıl taşı
  
Bir gün Boğacak seni anaların gözyaşı
Hep bulanık akıyor İşkencedereleri
  
İki tabur askerle beklersin dozerleri
Ben köyümde büyüdüm
Bilmiyorum şehri
Vermedin insanlara, dozer kadar değeri
  
Traduction
                
Un caillou d’Eşkencidere dans mes mains.

Un jour, les larmes des mères t’étoufferont.

L’Eşkencidere coule pleine de boue à présent.
Tu as mis deux bataillons de soldats pour attendre les bulldozers. 
Je suis née dans un village ; je ne connais pas la ville.
Pour toi, les gens n’ont pas d’importance, mais les bulldozers, si !

   

Encadré 4

L’École de communication de la CLOC-Via Campesina

En 2020, la Coordination latinoaméricaine des organisations rurales (CLOC-Via Campesina) a organisé la cinquième édition de l’École continentale de communication, dans le cadre de son processus de formation technique, politique et idéologique à but organisationnel. Dans la suite de différentes éditions réalisées par plusieurs pays et toujours à l’intention des chargé.e.s de communication des organisations membres de la CLOC et de ses alliés historiques, l’École de 2020 s’est déroulée en ligne.

La CLOC est une articulation, au niveau continental, des organisations paysannes, autochtones, de femmes et de personnes d’ascendance africaine présentes dans 21 pays d’Amérique latine et des Caraïbes.

La cinquième édition de l’École a été l’occasion d’étudier le contexte actuel des enjeux de communication. En effet, d’un côté, la communication sert d’instrument de manipulation à l’impérialisme à l’encontre de pays progressistes et des mouvements sociaux, tandis que, d’un autre côté, elle peut être un outil populaire au service de la construction et du renforcement du mouvement paysan. Par ailleurs, l’École a permis d’approfondir le concept d’internationalisme et ce qu’il implique pour les luttes des peuples.

Au cours des activités, les chargé.e.s de communication ont pris connaissance et évalué le travail mené par la CLOC sur le continent dans le domaine de la communication en tant que stratégie anti-hégémonique inscrite dans la lutte des classes et au service de la souveraineté alimentaire, de la réforme agraire ainsi que de l’agroécologie.

Des ateliers pratiques furent aussi organisés et permirent de réunir les facilitateurs et facilitatrices experts ainsi que les militant.e.s des organisations de la CLOC et de ses alliés, comme les Mouvements ALBA, la Journée continentale pour la démocratie et contre le néolibéralisme, Radio Mundo Real, Código Sur, sans oublier les chargé.e.s de communication ayant travaillé pour d’anciens gouvernements progressistes, tels que celui du Brésilien Luiz Inácio Lula da Silva.

Les ateliers ont permis aux chargé.e.s de communication de renforcer leurs capacités dans des domaines comme la photographie, la vidéo, l’audio, le graphisme, les réseaux sociaux, les bulletins d’information ou la communication interne.

« Ce fut un espace important pour l’échange de connaissances et leurs mises à jour, particulièrement au regard des nombreuses activités que nous réalisons en tant que militant.e.s et chargé.e.s de communication au sein de nos organisations. Dans l’ensemble, cela a répondu à nos attentes, bien que rien ne soit jamais suffisant lorsqu’il s’agit d’améliorer notre travail et contribuer à la grande bataille des idées sur le plan de la communication ».

– Participante de la cinquième École de communication de la CLOC.

Le très riche processus de formation en communication populaire réalisé lors de cette cinquième École a débouché sur de très nombreux apprentissages, sur l’identification de plusieurs défis et surtout sur un collectif qui ne cesse d’élargir ses rêves et espoirs porteurs de transformation et qui se renforce dans l’esprit révolutionnaire et internationaliste.

Communiquer pour construire et transformer. Unité, lutte et résistance dans nos territoires pour le socialisme et la souveraineté de nos peuples !

Sous les feux de la rampe

Sous les feux de la rampe

Le rôle de la communication rurale populaire dans les luttes des peuples

Dans toute lutte, la communication constitue un outil fondamental mais qui s’avère absolument essentiel pour les luttes disséminées sur l’ensemble d’un territoire. La lutte paysanne peut physiquement couvrir des milliers de kilomètres entre personnes, mais elle est unifiée. En zone rurale, la communication populaire remplit plusieurs fonctions : transmettre les connaissances, résister aux grands groupes de média privés, reconnaître d’autres communautés, aller là où les médias dominants ne vont pas, travailler à partir de la solidarité, contribuer à l’éducation populaire et appuyer la lutte.

Nous avons interrogé plusieurs personnes sur la question de la communication rurale populaire : Viviana Catrileo, du Chili, dirigeante de l’Association nationale des femmes rurales et autochtones (ANAMURI) qui est membre de la Coordination latinoaméricaine des organisations rurales (ou CLOC-La Via Campesina) ; Elizabeth Mpofu, du Zimbabwe, coordinatrice générale de La Via Campesina ; Anuka De Silva du Mouvement pour la terre et la réforme agricole au Sri Lanka (MONLAR) et membre du Comité de coordination internationale (CCI) de La Via Campesina, ainsi que du média paysan Visura Radio.

« La communication rurale populaire existe sous différentes formes et s’appuie sur nos traditions de populations paysannes et peuples autochtones. Celles-ci englobent les chansons paysannes, les misticas, la peinture, l’art, la danse, entres autres », explique Elizabeth Mpofu au sujet du rôle joué par la communication au sein des communautés. Cette communication est essentielle pour les échanges entre générations et vise plusieurs objectifs : « Il s’agit non seulement d’affirmer notre identité et notre appartenance, mais aussi de perpétuer notre harmonie avec la Terre Mère, notre source de vie, notre gratitude à l’égard des sources d’alimentation, et de préserver la dignité de l’humanité et le respect envers elle ».

Conter les histoires de lutte et de résistance, transmettre les leçons et enseignements à propos des formes d’organisations et de sociétés sont des fonctions essentielles. Particulièrement lorsque, comme le décrit Viviana Catrileo, « la modernité et les conceptions capitalistes du développement détruisent la valeur de la vie pluridimensionnelle dans nos territoires, sa diversité culturelle et spirituelle, en lien avec la philosophie du kvme mogen, ou ‘vivre bien’, exprimée à son maximum ».

Selon Anuka De Silva, il faut des médias populaires car les populations n’ont pas de place au sein des médias de communication de masse et n’y ont, bien souvent, pas accès non plus. « Nous avons vraiment besoin de construire un groupe solidaire de médias forts pour la lutte des peuples », ajoute-t-elle.

La communication populaire relie les personnes, unit les luttes, encourage la solidarité et traverse les frontières. Citant l’expérience de La Via Campesina, Elizabeth Mpofu raconte que le slogan de ce large mouvement mondial, ‘Globalisons la lutte ! Globalisons l’espoir !’, s’est concrétisé grâce aux médias citoyens et locaux qui « ont créé un réseau solidaire mondial et forgé des alliances ». « Grâce au travail d’éveil des consciences réalisé par les médias alternatifs, nous avons pu élargir et relier nos luttes, et construire le mouvement pour la souveraineté alimentaire », ajoute-t-elle. Au Sri Lanka, Visura Radio aide à diffuser les connaissances des paysan.ne.s, à formuler les problèmes liés à la santé et l’environnement, ainsi qu’à relayer les témoignages montrant qu’il est possible de construire une réalité plus vivable et ses avantages. Voilà comment elle contribue au renforcement et au développement de la souveraineté alimentaire.

Mais toute initiative défiant le pouvoir fait inévitablement face à des risques et des difficultés. Anuka De Silva raconte qu’« ici, l’armée est au pouvoir et tente de nous contrôler ; nous avons reçu des menaces par rapport à notre sécurité ». Viviana Catrileo souligne aussi qu’« il est de plus en plus dangereux et difficile de rêver et de communiquer à partir d’un angle anti-hégémonique surtout lorsque ce sont nous, les pauvres et les spoliés, qui entendons faire notre propre communication comme alternative au modèle néolibéral » . Et d’ajouter : « La criminalisation des contestations sociales retombe aussi sur les médias populaires et les personnes qui y travaillent car eux aussi représentent une menace pour l’ordre établi ».

De même, le maintien de l’indépendance économique ou le manque de moyens matériels sont des difficultés importantes. La gestion du temps et le nombre insuffisant de personnes pour réaliser le travail (très souvent les salariés n’ont pas de ressources) sont aussi des questions que les médias populaires doivent surmonter pour continuer leur travail.

La communication s’inscrit dans un tout. Selon Elizabeth Mpofu, elle fait partie des ingrédients qui contribuent au plat final. « La Via Campesina est comme une marmite qu’on cuisine et où l’on mélange et associe différents ingrédients pour obtenir un bon plat sain et savoureux ; la personne qui le déguste peut identifier chacun des ingrédients tout en appréciant l’ensemble qu’ils constituent. Voilà l’importance qu’accorde La Via Campesina à la communication rurale populaire : elle englobe et épouse toute la diversité pour construire une voix collective ».

Dans cette diversité se trouve l’intersection des luttes, le besoin d’une communication populaire, rurale et depuis un angle féministe. « Ce féminisme qui cherche à rendre justice aux femmes dans la lutte historique des peuples et leurs révolutions est une invitation à ajouter les voix que les sociétés patriarcales ont rendues anonymes et marginales pendant des siècles. », assure Catrileo. Elle souligne aussi l’intersection avec le territoire : « Les luttes paysannes et populaires dans lesquelles nous nous inscrivons en tant que femmes s’expriment de façon claire dans les territoires, le respect et les soins apportés à la Terre Mère ainsi que dans la défense de la biodiversité dont dépend l’équilibre de la nature ».

La communication rurale populaire est un élément clé dans la lutte des peuples. Elle accompagne, construit, diffuse et unit les luttes tout en enseignant à vivre selon d’autres modes. « À chaque rencontre de La Via Campesina, nous chantons, dansons, faisons des misticas et échangeons des informations d’une manière qui encourage non pas la concurrence entre les membres mais plutôt la complémentarité », conclut Elizabeth Mpofu.

Bulletin n° 44 – Éditorial

La communication au service de la souveraineté alimentaire : culture des peuples et éducation populaire

Illustration : Chille et Yemee, École d’agroécologie Amrita Bhoomi, Inde.

La souveraineté alimentaire, parmi les multiples idées qu’elle comprend, consiste à défendre la foultitude de diversités qu’abrite notre planète et à célébrer les millions de pratiques, goûts, cultures et coutumes qui sont les nôtres. Le rôle que jouent les cultures rurales populaires des personnes pratiquant l’agriculture paysanne, l’agriculture familiale, la pêche artisanale et issues de peuples autochtones est un pilier important de cette lutte pour la souveraineté alimentaire. Ces populations sont les dépositaires d’une tradition riche et variée de formes de communication orales et visuelles, que ce soit à travers le folklore, les contes et légendes, les proverbes et chansons, les peintures murales et bien d’autres. Ces différentes formes de communication servent aussi à se souvenir et à garder une trace des histoires de lutte et de survie humaines.

Or, aujourd’hui, cette diversité se trouve menacée. Tout comme le modèle agroindustriel impose une vision homogène et unique du système agroalimentaire mondial, l’ensemble « internationalo-industrio-médiatique » a lui aussi produit une forme centralisée et unique de communication du courant dominant. Aujourd’hui, une poignée de multinationales contrôle la plupart de ce que nous lisons ou regardons, ainsi que les façons dont les gens accèdent à l’information.

Malgré ces défis, les populations et communautés organisées, partout dans le monde, résistent à cette marginalisation de la culture des peuples. La présente édition du Bulletin Nyéléni parle des démarches de communication populaires et dirigées par les communautés, dans toute leur richesse et s’inspirant de la culture, du contexte ainsi que des symboles locaux. Ce bulletin explore le caractère central de ces approches en matière de pédagogie au sein des populations paysannes, d’agriculteurs familiaux, artisans pêcheurs et peuples autochtones, ainsi que leur aspect crucial concernant la formation politique et l’éducation populaire mais également comme élément essentiel dans notre lutte pour la souveraineté alimentaire.

Les Amis de la Terre International, Real World Radio et La Via Campesina