L’écho des campagnes 

L’écho des campagnes 1

Cages à poissons sur le lac Victoria et droit à l’alimentation

Village de Namakeba, district de Buvuma, Ouganda

Je vis dans le village de Namakeba et, comme tout le monde ici, ma famille survit grâce au lac Victoria. Nous ne pouvons pas beaucoup cultiver car nous sommes dans une réserve forestière et nous n’avons même pas le droit de récolter du bois de chauffage, et une entreprise d’huile de palme a mis la main sur les quelques bonnes terres autour de nous. C’est pourquoi la pêche va au-delà d’une simple activité, c’est notre façon de manger, et d’acheter la nourriture que nous ne pouvons pas cultiver nous-mêmes, apportée par de petits commerçants de Masese et Kiyindi.

Puis sont arrivées les cages à poissons. Il existe désormais des portions du lac auxquelles nous n’avons plus accès, certaines appartenant à un investisseur chinois s’étendent sur plus d’un demi-hectare. On y pêchait avant. Maintenant, on nous chasse si on s’approche trop, et chaque année les cages grossissent, occupant un peu plus du lac à chaque fois. Les filets que nous remontons sont plus légers qu’avant. Certains d’entre nous sortent toute la nuit et reviennent avec à peine assez pour vendre, encore moins pour manger.

Le problème ce n’est pas seulement le poisson, mais aussi se déplacer. Les cages se trouvent sur nos anciennes routes, donc les bateaux font désormais un long détour. Un voyage qui durait autrefois une nuit prend maintenant des heures de plus, consomme plus de carburant, coûte plus cher. Les tarifs vers Masese ont doublé. Comme notre nourriture arrive par bateau, ce coût est répercuté sur chaque sac de maïs, sur chaque bouteille d’huile que nous achetons.

Nous savons exactement ce qu’il se passe, et nous ne sommes pas prêts à rester les bras croisés. La pêche est à la fois notre moyen de subsistance et notre source de nourriture, donc quand le lac rétrécit pour nous, nos repas aussi. Nous haussons la voix car nous pensons qu’une solution existe, avec des règles équitables qui protègent l’espace pour les personnes qui ont toujours vécu de ce lac. Nous voulons que nos enfants pêchent dans ces eaux bien après nous.

L’écho des campagnes 2

Nous sommes Kottaimedu. Voici notre combat

Familles de pêcheurs de Kottaimedu, en Inde

Nous sommes les familles de pêcheurs de Kottaimedu. Depuis près de vingt ans, nous luttons pour protéger notre source de vie : nos eaux et notre littoral.

Après le tsunami qui a emporté nos maisons en 2004, le gouvernement nous a déplacés ici, près du canal de Buckingham avec ses vasières, mangroves, et eaux qui, nous le savions, pourraient nous sustenter. Nous pensions être en sécurité. Puis, en 2007, une ferme industrielle de crevettes s’est installée juste à côté.

Au début, c’était juste une odeur. Puis le canal qui alimentait nos familles est devenu sale. Puis notre eau potable est devenue salée. L’école de nos enfants, à peine à 150 mètres de l’étang, ne pouvait plus utiliser son propre puits. Notre peau s’est couverte d’éruptions. Nos reins ont commencé à lâcher. Nous nous sommes plaints. Personne n’écoutait.

En 2019, nos femmes ont fait grève et ont manifesté. Cela a valu à treize de nos dirigeant·es d’être entraîné·es dans des affaires pénales ; montées de toutes pièces, car deux des membres de notre communauté n’étaient même pas dans le pays lorsque le prétendu « délit » a eu lieu, et pourtant on les a accusés. Il a fallu attendre 2023 pour que les tribunaux rejettent l’affaire. Six ans de nos vies, volés par la peur et les soupçons.

Mais cela ne nous a pas arrêtés. Nous avons tout documenté nous-mêmes ; chaque canalisation qu’ils se sont accaparée, chaque bassin de traitement inexistant, chaque infraction. Nous avons apporté nos preuves à toutes les administrations qui voulaient bien nous recevoir. Lentement, difficilement, les choses ont commencé à bouger. Un verdict ici, une décision de la Cour là. Appels, retards, attente interminable.

Le 16 février 2026, nous avons enfin gagné : toute activité aquacole à la ferme a été définitivement arrêtée. Nous nous battons maintenant pour que cela soit pleinement appliqué, y compris la fin de l’empiétement sur nos terres.

Nous ne nous sommes pas seulement battus pour un étang. C’était pour notre vie en tant que communauté de pêcheurs, nos droits humains à l’alimentation et à la nutrition, à des eaux propres et saines, et à la dignité. Nous n’avons pas attendu la justice. Nous avons gagné parce que nous avons refusé de nous taire et nous sommes battus pour ce qui nous appartenait.

L’écho des campagnes 3

Longues heures, salaire bas, aucune sécurité : un ouvrier de ferme de crevettes témoigne

Ouvrier dans une ferme de crevettes dans la province d’Esmeraldas, en Équateur

Je m’appelle Carlos et je travaille dans un élevage de crevettes en bassins. Ce travail est très difficile, car je n’ai pas d’emploi du temps fixe. Je dois être ici 24 heures sur 24 et travailler la nuit ou tôt le matin, qu’il pleuve ou qu’il fasse soleil. Mon patron me paie 400 dollars américains par mois. Ce n’est pas assez parce que j’ai une femme, et mes trois enfants doivent aller à l’école. Parfois, je n’ai pas assez d’argent pour qu’ils aillent à l’école. Le travail est très difficile et pénible, à tel point que souvent, ma femme et mon fils aîné doivent m’aider.

Je n’ai pas de sécurité sociale. Mes enfants ont constamment des problèmes de santé. Parfois, quand on tombe malade ici, il est difficile de partir, car il n’y a pas d’accès à la route. Alors nous devons attendre les bateaux pour qu’ils nous emmènent en ville. Mon patron me paie en espèces et il ne paie pas forcément tous les mois. Souvent, je dois attendre un mois et demi ou deux mois, pour qu’il me paie un mois de salaire. Je dois prendre mon mal en patience parce qu’il n’y a pas de travail dans ma ville. C’est pour ça que je suis venu ici, très loin de ma ville.

Plusieurs produits chimiques sont utilisés ici sans qu’il y ait de mesures de sécurité. En plus des conditions de travail rudes, nous sommes donc exposés à ces produits, souvent nous devons les manipuler sans aucune sécurité, et le travail est très difficile. Comme je le dis, nous devons constamment faire le tour des bassins, surtout la nuit.

L’écho des campagnes 4

Quand la mangrove disparaît, nous perdons une partie de notre vie

Communautés de pêcheurs, Carapitanga Quilombo, Brésil

Je viens du Carapitanga Quilombo, dans la municipalité de Brejo Grande, sur la côte nord de l’État de Sergipe, dans la région de l’estuaire du fleuve São Francisco.

Autrefois, tout ici était sain. L’eau n’était pas empoisonnée et la mangrove était notre richesse. Nous pêchions librement, attrapions des huîtres, des sururu, des crabes aratu, siri et de nombreux types de poissons et crabes. Quand nous revenions de la pêche, nous remplissions des seaux et les partagions avec nos voisins et tout le monde ramenait de la nourriture à la maison.

Tout a changé lorsque les mangroves ont commencé à être défrichées pour faire place aux bassins de crevettes. Les gens abattent les mangroves, mettent du poison dans les étangs et quand ils lavent ces bassins, toute l’eau contaminée se déverse dans la rivière. J’ai vu des animaux morts dans la boue, et la boue sentait la pourriture. Les poissons, les crustacés et de nombreuses autres espèces ont commencé à disparaître. Chaque jour, l’espace des crabes, aratus, siris et poissons se réduit car les mangroves sont détruites.

Aujourd’hui, il faut marcher beaucoup plus loin, ou aller en bateau, pour trouver des fruits de mer. Parfois, nous lançons nos filets et ne capturons que la nourriture d’une seule journée. Les familles de pêcheurs sont en détresse. Autrefois, notre richesse venait des mangroves. Aujourd’hui, de nombreuses familles dépendent des aides de la Bolsa Família et doivent acheter de la nourriture car la mangrove ne peut plus fournir ce qu’elle offrait auparavant.

Je ne mange pas les crevettes produites dans ces étangs car elles contiennent du poison. Je préfère les crevettes et les poissons qui viennent de la nature.

La destruction n’est pas finie. De nouvelles zones continuent d’être défrichées, et chaque fois qu’une autre partie de la mangrove disparaît, nous perdons une autre partie de notre vie. Pourtant, je reste persuadé que s’ils laissent la nature tranquille, elle se reconstruira. La mangrove peut revenir, tout comme les poissons, crabes et coquillages. Peut-être pas pour notre génération, mais pour celle de nos enfants et petits-enfants, car eux aussi ont le droit de vivre de la richesse que la mangrove nous a toujours donnée.

L’écho des campagnes 5

Comment nous avons repris notre mer !

Communautés de pêcheurs, Karimunjawa, Indonésie

Je m’appelle Jack, je suis un pêcheur de Karimumjawa, et la vie de ma famille a toujours été liée à la mer. Nous avions l’habitude de pêcher des anchois et de vendre des algues, nous vivions en harmonie avec le rythme de l’océan. Je me souviens de l’époque où les eaux nous fournissaient tout ce dont nous avions besoin. Mais, les bassins à crevettes sont arrivés et ont tout changé.

Toute notre vie a été bouleversée en quelques jours à peine. Des représentants de la compagnie sont arrivés, ont acheté les terres et ont commencé à arracher les mangroves. Ils ont posé des tuyaux directement dans le récif corallien ; des tuyaux qui aspiraient l’eau et recrachaient des déchets. La mer près de nos maisons s’est rapidement transformée en un amas brun, épais et dégoûtant. Mes enfants ne pouvaient plus nager juste au bord du rivage et ma plus jeune fille a beaucoup souffert quand l’eau polluée lui a provoqué de terribles démangeaisons et des cloques sur les pieds.

Nos algues sont devenues blanches et pourries à cause des maladies. Une nuit, tous mes poissons dans les cages sont morts, et ce fut une énorme perte : des centaines de mérous ont suffoqué dans l’eau souillée. Je devais aller plus loin au large pour trouver de l’eau de meilleure qualité, ce qui signifiait consommer plus de carburant et gagner moins d’argent. À cause de la, je me suis encore plus endetté. Je n’ai même pas pu payer l’école de mon enfant et ma famille a commencé à sombrer car nos terres avaient été vendues à l’entreprise.

Mais nous ne sommes pas restés silencieux. Nous avons formé LINGKAR (« Cercle de lutte Karimunjawa »), réunissant des pêcheurs, producteurs d’algues, travailleurs du tourisme déterminés à riposter. La nuit, nous plongions sans équipement adéquat pour documenter les tuyaux fantômes (tuyaux d’entrée/sortie) qui détruisaient nos récifs. Des hommes de main ont été engagés contre nous, nous avons reçu menaces et intimidation, mais nous avons continué à documenter, à poster avec le hashtag #SaveKarimunjawa, jusqu’à ce que tout le pays soit témoin.

Le gouvernement pensait pouvoir nous faire taire en envoyant l’un de nos dirigeants en prison, en utilisant une loi censée stopper la cybercriminalité mais qui sert surtout à museler les gens en ligne. Mais cela a eu l’effet inverse, et tout le pays s’est mis en colère. Les tribunaux sont même intervenus et ont annulé la condamnation. Nous avons travaillé avec nos amis et des journalistes qui n’abandonneraient pas et nous avons contraint le gouvernement à écouter. Les étangs ont été fermés.

Les opérateurs ont été envoyés en prison pour la pollution causée et, peu à peu, notre mer guérit. L’eau s’éclaircit, le corail respire à nouveau, et les producteurs d’algues osent attacher leurs cordes dans l’eau. Nous sommes encore en train de reconstruire, mais une chose est sûre : lorsque les personnes se rassemblent, elles peuvent tenir même les forces les plus puissantes responsables des torts qu’elles causent.

Encadres

Encadré 1

Le poisson qui n’atteint jamais l’assiette

« Plus d’un demi-million de tonnes de poissons pélagiques qui pourraient nourrir plus de 33 millions de personnes… [sont] extraites de l’océan le long de la côte de l’Afrique de l’Ouest et transformées en farine et en huile de poisson. » – Rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation [1] 

Comme l’a déclaré le Rapporteur spécial de l’ONU, la faim n’est pas causée par un manque de nourriture, ce n’est pas un problème de production. Elle résulte plutôt d’un système alimentaire dans lequel les entreprises mondiales d’aliments pour poissons aggravent l’insécurité alimentaire en transformant les poissons sauvages en farine et en huile de poisson[2]. En 2024, plus de 18 millions de tonnes de poissons sauvages, soit l’équivalent de 23 % de la capture marine totale, ont été transformées en farine et en huile de poisson. Le Pérou et le Chili représentent la plus grande part de la production mondiale, bien que cela soit fragilisé par El Niño.

Bien que des données précises soient difficiles à obtenir pour tous les pays et régions, en Inde seulement, on estime qu’un million de tonnes de poissons sauvages auraient atterri dans une cinquantaine d’usines de transformation de poisson en 2018[3].  Environ 450 usines supplémentaires, réparties dans 62 pays[4], représentent la majorité du reste. Une part importante de ce poisson, si ce n’est la quasi-totalité, pourrait plutôt nourrir les personnes, plutôt que d’alimenter un système mondialisé où les anchois pêchés dans une partie du monde sont donnés aux crevettes dans un autre, qui seront ensuite transformées et vendues à des consommateurs à revenu moyen ou aisé ailleurs.

Encadré 2

Géo-ingénierie des algues et de la mer

Tout comme REDD+ (Réduire les émissions issues de la déforestation et la dégradation de la forêt) a permis aux entreprises de s’approprier des forêts appartenant aux peuples autochtones au nom de la compensation carbone, les pollueurs prévoient désormais de transformer l’océan en un casino carbone, utilisant la culture d’algues à grande échelle comme forme d’aquaculture, combinée à des technologies de géo-ingénierie marine pour générer des crédits carbone.

La géo-ingénierie désigne des technologies non prouvées et à haut risque, supposées ralentir ou inverser le réchauffement de la planète. Les technologies de géo-ingénierie marine menacent dangereusement l’intégrité des océans, modifiant leur biogéochimie et impactant de manière irréversible les communautés et écosystèmes marins. Ces techniques incluent la fertilisation océanique (ajout de nutriments tels que les minéraux et la biomasse), l’augmentation de l’alcalinité océanique (rejet de masses de minéraux pour réduire l’acidification) et l’éclaircissement marin des nuages (pulvérisation d’eau de mer pour « éclaircir » les nuages). Les techniques utilisées en aquaculture d’algues incluent l’enfoncement de biomasse et la remontée artificielle d’eau ou upwelling (installation de tuyaux en profondeur dans l’océan, qui pompent de l’eau froide et la renvoient à la surface) pour favoriser la croissance des algues.

De leur côté, les écosystèmes d’algues naturels et gérés de manière traditionnelle font partie des zones les plus diverses en biodiversité et productives de la nature. Les peuples autochtones, les communautés côtières et de pêcheurs ont rejeté les monocultures industrielles d’algues en raison des risques culturels, économiques, environnementaux et liés aux droits humains. Dans ce contexte, l’aquaculture rencontre la géo-ingénierie, la capture des océans et la perturbation des moyens de subsistance des pêcheurs. L’aquaculture des algues associe de fausses solutions néfastes aux moyens de subsistance tout en réduisant la valeur incommensurable de nos océans à des unités vendables, maximisées pour le profit dans le faux business de « sauver la planète ».

Encadré 3

Défendre les biens communs est une cause féministe

L’aquaculture industrielle est une forme d’extractivisme portée par des motivations de marché telles que la maximisation du profit même si cela revient à dépasser les limites écologiques. Les méthodes de l’aquaculture industrielle reposent fortement sur la production de masse et le traitement chimique du plan d’eau, ce qui génère de grandes quantités de déchets. Les pêcheur·euses locaux·ales sont privé·s de leur droit à la souveraineté alimentaire, car le pouvoir corporatif transforme la pêche en marchandise.

La Marche Mondiale des Femmes fait primer la vie sur le profit et protège les biens communs pour la durabilité de la vie. Les océans et les environnements aquatiques sont aussi des biens communs, c’est pourquoi défendre les océans comme des biens communs est une cause féministe. Notre combat contre les entreprises transnationales est au cœur du mouvement de la Marche Mondiale des Femmes. Dans notre lutte pour défendre la vie plutôt que le profit, nous nous soulevons contre l’aquaculture industrielle et nous tenons aux côtés des pêcheuses !

Travail des femmes dans la pêche

Dans le système capitaliste, le travail des femmes n’est pas reconnu. Ainsi, comme dans l’aquaculture industrielle, les pêcheuses se heurtent à des obstacles juridiques et sociaux. Bien que les pêcheuses travaillent de longues heures et contribuent en grande partie aux revenus de leur famille, leur travail n’est pas mis en avant. Les pêcheuses sont perçues comme des ouvrières auxiliaires. Contrairement aux pêcheurs agréés, les pêcheuses, dont le travail n’est pas reconnu[5], n’ont pas accès au crédit institutionnel ni aux prestations de sécurité sociale.

Même dans les endroits où les pêcheuses sont reconnues, elles restent exclues du processus d’élaboration des politiques, ce qui limite leur capacité à changer les choses.

Encadré 4

Le Chili à vendre : l’essor de l’industrie du saumon

La dictature de Pinochet a ouvert la voie à l’industrie du saumon au Chili. Aujourd’hui, le pays est le deuxième plus grand producteur mondial de saumons industriels : des millions de tonnes sont transformées chaque année et exportées vers les grandes économies. Il est commercialisé comme un aliment « durable », malgré les preuves de l’utilisation intensive d’antibiotiques et d’autres produits chimiques, ainsi que de l’introduction d’espèces exotiques, responsables de la destruction des écosystèmes lacustres, des rivières et des mers intérieures.

L’État octroie des concessions dans les zones protégées du sud du Chili alors qu’elles font partie des Systèmes ingénieux du patrimoine agricole mondial (SIPAM) de la FAO. Marcela Ramos, membre de l’Assemblée des Femmes Insulaires pour les Eaux (AMIPA), défend le territoire de Chiloé[6], où l’industrie du saumon pollue les eaux depuis des décennies. Désormais, l’industrie élève des saumons juvéniles dans des lacs d’eau douce, les emmène dans des concessions dans des zones protégées en Patagonie pour atteindre l’âge adulte, puis les ramène à Chiloé pour être transformés. Des groupes tels que l’AMIPA cherchent à mettre au jour les conflits et la négligence de l’environnement, et à élaborer des propositions de solutions communautaires.

Outre la pollution environnementale, l’industrie du saumon a coûté la vie à de nombreux salarié·es qui travaillaient dans les conditions précaires typiques de cette industrie : entre 2003 et 2026, 93 décès ont été dénombrés. Le Réseau national des femmes dans la pêche artisanale a contribué à exposer les dangers auxquels sont confrontés les travailleurs de cette industrie, en particulier les plongeurs qui nettoient les filets des cages d’aquaculture.

En 2010, le gouvernement a adopté la Loi sur la privatisation de la mer. Cette loi protège l’industrie du saumon au détriment de la pêche artisanale, permettant à l’industrie de privatiser les concessions accordées par l’État, en les utilisant pour demander des prêts à des banques privées, ce qui entraîne la privatisation d’une grande partie de la mer. Tout cela crée des conflits entre le peuple et le gouvernement.

Le Werkén (porte-parole) Francisco Vera Millaquén vit à Pargua, à quelques mètres des usines d’aliments pour saumons. L’expansion de cette industrie a opposé des familles : ceux qui y travaillent ne veulent pas perdre leur emploi, tandis que d’autres défendent leurs terres et leur mode de vie en tant que pêcheurs.

La communauté du Werkén Francisco dénonce depuis des années la corruption et l’influence de l’industrie du saumon sur les décisions de l’État. Aujourd’hui, elles se manifestent dans les tentatives de modifier la loi Lafkenche[7], qui protège les droits des communautés côtières et leur souveraineté alimentaire.

Encadré 5

Aquaculture industrielle et santé publique : un agenda urgent pour la justice socio-environnementale

L’aquaculture industrielle est de plus en plus promue comme une solution à l’insécurité alimentaire mondiale et comme un élément clé de la « Transformation bleue ». Pourtant, son expansion rapide soulève d’importantes questions de santé publique qui restent insuffisamment examinées.

Le Mouvement pour la santé des peuples affirme le droit de tous les humains à une alimentation nutritive, saine et abordable, produite grâce à des moyens de subsistance dignes et à des systèmes alimentaires qui minimisent les dommages aux personnes, aux communautés et à l’environnement. Cette perspective fondée sur les droits souligne la nécessité d’évaluer l’aquaculture non seulement par son potentiel de production, mais aussi par ses impacts sur la santé, l’équité et la durabilité écologique.

Les systèmes d’aquaculture intensive reposent souvent sur des antibiotiques, pesticides, désinfectants et autres intrants chimiques visant à maximiser la production. Ces pratiques peuvent exposer les travailleur·euses à des substances dangereuses, contribuer à la contamination des plans d’eau environnants et potentiellement entraîner des résidus chimiques dans les produits alimentaires aquatiques. L’utilisation régulière des antibiotiques soulève également des inquiétudes concernant la résistance aux antimicrobiens, l’un des principaux défis en santé publique mondiale.

Les considérations de santé publique vont au-delà de l’exposition aux produits chimiques. L’aquaculture industrielle peut contribuer à la baisse de la qualité de l’eau, à la perte de biodiversité et au remplacement des espèces endémiques, avec des répercussions sur la santé des écosystèmes, la nutrition et la sécurité alimentaire. Il existe également un lien entre l’expansion de la production industrielle et le déplacement des petites communautés de pêcheurs et l’érosion des moyens de subsistance traditionnels, affectant les déterminants sociaux plus larges de la santé.

Malgré la croissance rapide du secteur, d’importantes lacunes subsistent concernant la recherche sur la santé au travail, l’exposition des consommateurs, la qualité nutritionnelle, la contamination environnementale et les impacts cumulatifs sur la santé des systèmes d’aquaculture intensive.

Alors que les gouvernements et les institutions internationales continuent de promouvoir l’expansion de l’aquaculture, la recherche indépendante et interdisciplinaire doit suivre le rythme. Les faits probants en matière de santé publique doivent éclairer les politiques en parallèle avec les objectifs de production et économiques. Nous appelons les chercheurs, les professionnels de santé, les décideurs politiques et les mouvements sociaux à collaborer pour constituer une base de preuves solide et garantir que les futurs systèmes alimentaires aquatiques privilégient la santé, la durabilité environnementale, les droits humains et la souveraineté alimentaire.

Encadré 6

Nyéléni, solidarité et philanthropie

Le processus Nyéléni, une expression internationaliste des mouvements sociaux, est né d’une nécessité. Il en va de même pour le nouveau cadre de Philanthropie Solidaire lancé l’an dernier par Grassroots International aux côtés de plusieurs mouvements sociaux mondiaux. Ce cadre, ou chemin, établit de nouveaux paramètres sur la manière dont la philanthropie doit fonctionner pour protéger l’autonomie financière des mouvements sociaux.

Le 3e Forum Global Nyéléni a servi de point de départ pour établir Philanthropie Solidaire comme une stratégie collective entre les différents acteurs de la philanthropie et les organisations de terrain. Après des décennies de travail isolé, le 3e Forum Global a été pour les alliés l’occasion de relever ensemble un défi majeur pour la pérennité du Processus Nyéléni : l’influence de la philanthropie sur les mouvements sociaux et comment l’institution ralentissait les communautés que les bailleurs de fonds étaient censés soutenir.

En tant que modèle philanthropique, Philanthropie Solidaire défend :

●   Repenser notre relation avec la richesse. Comprendre d’où vient l’argent nous aide à comprendre où il doit être dirigé.

●   Aligner l’octroi de subventions sur les objectifs d’autonomie financière des mouvements. Les subventions doivent correspondre aux priorités du mouvement, et non l’inverse.

   Passer du financement à un véritable engagement. Les relations doivent reposer sur l’apprentissage et la confiance. Les bailleurs de fonds doivent exprimer leur soutien aux mouvements quand ceux-ci sont pris pour cible.

   Investir dans des infrastructures qui soutiennent les mouvements. L’infrastructure physique, la justice linguistique, les communications sécurisées, le soin collectif, et plus encore sont essentiels pour faire vivre les mouvements sociaux à long terme.

●   Organiser les acteurs de la philanthropie en synergie avec les priorités des mouvements sociaux. La solidarité se développe grâce à des relations et à l’action partagée. Comme les pêcheurs qui apprennent des eaux qui les sustentent, nous pratiquons la solidarité en interagissant les uns avec les autres. 

L’organisation derrière ce modèle cherche à contester l’institution de la philanthropie. La richesse accumulée par quelques-uns doit profiter aux communautés dont elle est issue. Le 3e Forum Global Nyéléni a été un moment charnière pour les mouvements et les bailleurs de fonds alliés, pour construire ensemble une pratique partagée, fondée sur la solidarité et l’internationalisme.


[1] Fakhri, M. (2024). La pêche et le droit à l’alimentation dans le contexte des changements climatiques : Rapport du Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation, CDH

[2] FAO. Rome. 2026. La Situation mondiale des pêches et de l’aquaculture 2026 – La transformation bleue : de la vision à l’impact

[3] Scholtens, J., Karuppiah, S., & Jyotishi, A. (2020). (En anglais) Une trajectoire tordue. Rapport Samudra, 83, 38-42.

[4] Lauren A. Shea et al. (En anglais) Distribution spatiale des usines de farines et d’huile de poisson à travers le monde.

[5] Dans l’économie halieutique, les femmes travaillent 17 heures par jour et apportent 48 % des revenus de la famille des pêcheurs. Video.

[6] Chiloé est le nom à la fois d’un archipel et de sa plus grande île.

[7] Approuvée en 2008 après dix ans de travail collectif, la loi reconnaît et protège les droits des peuples autochtones sur leurs espaces côtiers traditionnels grâce à la création des Espaces marins côtiers des peuples autochtones (ECMPO).

Sous les feux de la rampe 

Sous les feux de la rampe 1

Aquaculture centrée sur la communauté : soutenir les personnes, l’alimentation et les écosystèmes

L’aquaculture (souvent appelée élevage de fruits de mer ou pisciculture) est un système de gestion des plantes et animaux aquatiques dans les zones côtières. De nombreux types d’aquaculture sont pratiqués depuis des millénaires et ont été historiquement créés par des observations locales de la terre et de l’eau. Lorsqu’elle est réalisée de manière écologiquement responsable, l’aquaculture peut constituer un socle robuste pour les communautés, les économies et les systèmes alimentaires de la région.

Une pratique aquacole responsable repose sur plusieurs principes qui garantissent de bonnes relations avec l’environnement et les communautés locales. Cela implique d’exploiter la ferme à une échelle adaptée à l’espèce en question et dans le contexte de l’écologie locale. Une échelle adéquate garantit que la ferme est en harmonie avec l’écologie locale et permet un large accès communautaire. La ferme doit également appartenir et être exploitée par la communauté locale, où le fruit de la récolte reste majoritairement au sein de la communauté. Faire partie de la communauté signifie aussi ne pas être en concurrence pour l’espace ou les ressources avec d’autres récolteurs, agriculteurs et pêcheurs locaux. Ces pratiques devraient également refléter le fait que les eaux sont une ressource publique et que leur gestion continue doit s’appuyer sur une gouvernance participative.

Il existe encore quelques exemples d’aquaculture durable à l’époque moderne. Ces initiatives à échelle appropriée sont gérées et exploitées par des personnes intégrées à la communauté, en harmonie avec les populations de poissons sauvages, et respectent les eaux comme une ressource publique partagée. Une forme traditionnelle d’aquaculture pratiquée à l’échelle mondiale consiste à créer des pièges à poissons, souvent en pierre et/ou en bois, dans les zones intertidales. Chaque communauté possède ses propres traditions et formations uniques, mais beaucoup de ces pratiques existent depuis des milliers d’années.

Les jardins de palourdes du nord-ouest pacifique de l’île de la Tortue (Amérique du Nord) constituent un exemple d’aquaculture écologiquement responsable. Ils sont entretenus par plusieurs peuples autochtones, dont les Tlingit, Haida, Heiltsuk, Kwakwaka’wakw, Nuu-chah-nulth, ainsi que les Salish de la côte du Nord, du Centre et du Sud, entre autres[1]. L’ampleur et la responsabilité écologique de ces jardins sont gérées de manière responsable, mais la question de la propriété est complexe, principalement en raison des impositions issues du passé colonial. Beaucoup de ces jardins se trouvent à l’intérieur de plusieurs limites juridictionnelles, entre les eaux d’État, les terres des parcs nationaux fédéraux, les frontières rurales et d’autres situations. Ces communautés doivent naviguer dans des systèmes incroyablement complexes pour perpétuer ces jardins dans leurs emplacements historiques, et les habitants des eaux continuent de se battre pour la reconnaissance de leur mode de vie ancestral, sur les terres, les océans, les rivières et les mangroves à travers tous les milieux aquatiques de toutes les régions du monde.

Sous les feux de la rampe 2

La mainmise des entreprises d’élevage dans l’aquaculture industrielle

Des années 1960 aux années 1980, les programmes de « Révolution verte » en agriculture ont remplacé des centaines de milliers de variétés agricoles par quelques variétés à haut rendement. Ces cultures ont provoqué de fortes propagations de maladies et d’espèces ravageuses, créant une dépendance aux semences, engrais et pesticides industriels. Une « révolution » génétique semblable s’étend également à l’aquaculture. 

L’expansion des fermes industrielles d’espèces marines à grande valeur commerciale cause d’importants dégâts environnementaux et met à mal la pêche et l’aquaculture traditionnelles. Ces exploitations dépendent de nouvelles variétés de plus en plus contrôlées par des entreprises ayant des intérêts dans l’alimentation et le bétail.

Les mégafermes de saumon sur les côtes de la Norvège, du Chili, du Canada, de l’Écosse et de l’Australie, par exemple, utilisent du saumon issu d’un programme public norvégien d’élevage. Le programme reposait sur des dizaines de populations de saumons prélevées dans les rivières pour élever des poissons à croissance rapide et dociles. Avec le saumon à haut rendement et génétiquement uniforme, la production a explosé, mais les fermes propagent maladies et parasites avec des impacts catastrophiques sur le saumon sauvage. Les poissons nécessitent également d’énormes quantités de nourriture faite à partir de poissons sauvages provenant d’Afrique de l’Ouest et d’autres côtes, avec de graves impacts sur les écosystèmes et la sécurité alimentaire locale. Aujourd’hui, l’élevage et la production du saumon sont dominés par quelques entreprises, et le programme public norvégien de sélection appartient à une société allemande de génétique animale, le groupe EW.

Les entreprises dominent également le marché de la génétique des crevettes en Asie, où la production industrielle repose sur des variétés uniformes et à haut rendement, élevées dans des étangs clos, à forte densité et avec beaucoup d’aliments. Ces fermes de crevettes sont en proie aux maladies et nécessitent donc des graines[2] certifiées sans agents pathogènes. Seules quelques entreprises du secteur de l’élevage contrôlent ce marché des graines sans agents pathogènes. Par exemple, Hendrix Genetics (Pays-Bas) et Charoen Pokphand (CP) de Thaïlande détiennent un monopole au Sri Lanka, CP dominant également le marché de l’alimentation pour animaux. Ces deux mêmes entreprises contrôlent environ 90 % du marché en Indonésie. En Chine, deux entreprises d’alimentation animale, Haid Group et Evergreen, sont les acteurs principaux sur le marché des graines de crevettes et s’étendent rapidement à l’étranger.

En Équateur, premier exportateur mondial de crevettes, la situation est différente. Les grandes entreprises élèvent des crevettes dans de grandes exploitations ouvertes à faible densité. Pour assurer la résistance aux maladies, de grandes populations de crevettes sont exposées aux agents pathogènes et celles qui survivent sont sélectionnées pour le cycle de production suivant. La sélection des crevettes est devenue plus intensive et technologique au fil des années, et des entreprises spécialisées en élevage existent, mais en Équateur, l’élevage est encore principalement réalisé par les grandes entreprises d’élevage pour leurs propres fermes. 


[1] Pacific Sea Garden Collective (2022). Jardins marins à travers le Pacifique : réveiller les innovations ancestrales de la mariculture. Disponible en anglais. Version 1. Washington Sea Grant de l’Université de Washington.

[2] De jeunes crevettes (post-larves) utilisées dans les étangs d’élevage.

Bulletin n° 65 – Éditorial

À contre-courant de l’aquaculture industrielle

À l’heure où gouvernements et entreprises présentent de plus en plus l’aquaculture comme le remède aux crises alimentaire, économique et climatique, il convient de se demander si ces argumentaires sont pertinents. La recherche montre que l’élevage de crevettes et de saumon prive davantage les plus défavorisés de nourriture qu’il n’en apporte à quiconque. Les volumes de soja cultivé en monoculture et de poissons sauvages transformés en alimentation pour ces espèces sont stupéfiants. L’impact climatique global de l’aquaculture avec une chaîne de valeur aussi mondialisée est presque impossible à évaluer. Pourtant, la Global Seafood Alliance se targue : « l’aquaculture est particulièrement bien placée non seulement pour résister aux impacts du changement climatique, mais aussi pour aider à en atténuer les effets », alors même qu’une étude scientifique estime que l’empreinte climatique des crevettes d’élevage est comparable, par kilogramme de produit, à celle du bœuf. Un nouveau rapport de l’ONU sur la pêche et l’aquaculture (SOFIA, 2026) décrit l’aquaculture comme « contribuant grandement au développement économique », citant une valeur sectorielle estimée à 391 milliards de dollars américains. Mais il passe sous silence les profits accaparés par un petit nombre d’entreprises et les millions de personnes dont la base économique disparaît en raison de la dépossession de leurs territoires ou d’une pollution environnementale sévère.

En réponse aux ravages causés par l’aquaculture industrielle et la menace qu’elle représente pour la souveraineté alimentaire, le Forum mondial Nyéléni a décidé en 2025 de lancer une campagne mondiale pour résister au contrôle des entreprises, à la destruction supplémentaire par cette industrie et à la privatisation des zones océaniques et côtières. Cette édition du bulletin Nyéléni regroupe certains des travaux de la campagne.

Groupe ETC, FIAN, GRAIN, TNI, WFFP

L’écho des campagnes 

L’écho des campagnes 1

Expulsions de pastoralistes en Tanzanie

Edward Porokwa, Forum des Organisations Autochtones Non Gouvernementales des Pastoralistes (PINGO), Tanzanie

Les pastoralistes des communautés Massaïs subissent des expulsions, des menaces et des violations de leurs droits. En voici quelques exemples.

En 2022, la création de la réserve de chasse de Pololeti a transformé 1 500 km2 de terres villageoises légalement reconnues en un site de conservation restreint. L’État a aussi élaboré une stratégie systématique « d’appauvrissement par amende » pour soutirer à la communauté son seul capital : le bétail. Les pastoralistes devaient payer pour éviter que leur bétail ne soit vendu aux enchères, après que les animaux avaient été saisis car ils paissaient dans des zones protégées. Une situation similaire s’est produite autour de la réserve forestière de Losimingori, où l’accès des pastoralistes aux pâturages et aux ressources forestières était entravé.

Une autre violation grave a eu lieu autour de l’aéroport international du Kilimandjaro, où plus de 20 000 habitants ont perdu leurs maisons, réservoirs de collecte d’eau de pluie et écoles, et ont été contraints d’accepter une maigre « compensation ». Des sites sacrés, tels qu’Endonyo Olmorwak et les services sociaux, se trouvent désormais dans le périmètre de l’aéroport.

Cela ne s’arrête pas là. Au moins 15 nouvelles zones sont proposées comme réserves de chasse, réduisant l’accès aux pâturages et aux zones d’établissement des populations. De plus, selon une étude du Forum du PINGO, le projet d’oléoduc de pétrole brut d’Afrique de l’Est (EACOP) n’a pas fait l’objet de processus complets de consultation ou de compensation et a déjà des impacts négatifs. Les villages Massaïs sont également ciblés par des projets de crédits carbone pour les sols, qui restreignent l’utilisation des terres pour le pâturage et la mobilité. En 2025, des organisations de la société civile autochtone ont appelé à un moratoire sur ces projets, mais les partisans ont continué à faire pression sur les communautés et les responsables des districts pour qu’ils signent des accords.

Ces pratiques d’application actuelles et futures ne font qu’accroître la vulnérabilité, la dépendance et l’insécurité à long terme des communautés pastorales.

L’écho des campagnes 2

Code pastoral au Tchad

Hindou Oumarou Ibrahim, Association des Femmes Peules et Peuples Autochtones du Tchad (AFPAT) Tchad – WAMIP Afrique centrale

Le Tchad fait partie des pays s’étant dotés d’un Code pastoral. Le Code a été censuré en 2015, car jugé inapproprié par de nombreux membres de la société. Il a donc été rejeté. Aujourd’hui, le code est à nouveau au cœur des débats, mais le ministère tchadien de l’Élevage a une vision différente concernant les pastoralistes, les nomades et les éleveurs.

Malgré cela, le Tchad applique de bonnes pratiques en matière de pastoralisme. C’est le seul pays d’Afrique à offrir une éducation spécialisée pour les enfants nomades. Ce système éducatif s’appuie sur une étude réalisée en 2010 grâce à une collaboration entre des experts des communautés pastoralistes, le ministère de l’Éducation et le ministère de l’Élevage.

Le Tchad dispose également d’un système de santé spécifique pour les pastoralistes, qui inclut les soins du bétail et des humains. Ils sont regroupés dans le système de santé afin de garantir que les besoins des communautés soient pris en compte.

Une autre initiative importante a été développée par l’AFPAT. Nous avons associé les connaissances des peuples autochtones issus des communautés nomades et semi-nomades ainsi que les connaissances scientifiques pour créer des cartes participatives qui aident à délimiter et établir les droits fonciers, ainsi qu’à gérer et partager les ressources naturelles. Plus de 600 leaders communautaires ont participé, et nous avons réussi à protéger plus de 500 000 hectares, y compris des villages, des moyens de subsistance nomades et des zones telles que les îles autour du lac Tchad. La cartographie participative nous a également permis de garantir des droits fonciers pour les femmes, de développer des activités génératrices de revenus et de réduire les conflits autour des ressources entre agriculteurs et pastoralistes.

L’écho des campagnes 3

Terres et exploitation minière : De nouvelles luttes pour les pastoralistes mongoles

Ariell Ahearn, Steps without Borders, Mongolie

La Mongolie abrite des milliers de familles pour lesquelles le pastoralisme nomade est une stratégie centrale de subsistance. Cependant, le développement minier dans de nombreuses régions du pays a de graves répercussions sur les pastoralistes.

Une femme pastoraliste de la province de Dundgovi nous a raconté son histoire. Elle est née et a grandi à Gurvanbulgiin Khets, à 50 ou 60 kilomètres de l’endroit où elle vit actuellement avec sa famille. Elle a tout appris de sa mère, puis a épousé un voisin et ils ont fondé leur propre foyer. Leur communauté dépendait principalement du bétail : « Pour bien vivre, il faut compter sur les bénédictions du bétail et de la terre. Si un éleveur travaille dur, la vie donne en retour, et le bétail génère plus de revenus. La vie d’une personne brille parmi les autres lorsqu’elle travaille et contribue à la communauté. » C’est ce qu’elle a enseigné à ses enfants et petits-enfants, et elle nous a expliqué qu’ils voulaient revenir et reprendre l’activité familiale, « hélas les compagnies minières nous encerclent et circonscrivent les pâturages ».

Depuis l’arrivée des compagnies minières, elle a remarqué que l’eau potable se faisait rare, que le climat était plus sec et que les terres avaient été creusées. Le bétail souffre lorsqu’il est forcé de quitter ses zones de pâturage : « Les larmes leur montent aux yeux, et ils s’enfuient. Quand ils reviennent à l’ancien pâturage, ils se roulent dans l’herbe : les terres d’origine manquent même au bétail. » Les éleveurs font aussi l’objet de menaces, de persécutions en ligne et d’intimidation s’ils dénoncent l’industrie minière.

Leur mode de vie traditionnel disparaît : les animaux ne peuvent plus paître librement, et les maladies se multiplient, notamment les problèmes pulmonaires. « Nous ne savons vraiment pas quel genre de dommages à long terme cela pourrait causer aux générations futures ou à la progéniture des animaux », nous a-t-elle dit tristement. Elle a elle aussi dû migrer avec son troupeau, parcourant plus de mille kilomètres de province en province jusqu’à trouver un endroit où s’installer.

La culture nomade n’a pas non plus été épargnée, mais les familles se battent pour sa survie : « Malgré la distance, nous nous efforçons toujours de revenir et d’accomplir les rituels. Si c’est une montagne sacrée, nous essayons de la visiter, de rendre hommage, puis nous repartons. Pour les éleveurs mongols, préserver ce mode de vie nomade est essentiel. Je ne pense pas que l’agriculture à l’occidentale fonctionnera en Mongolie. »

L’écho des campagnes 4

Initiatives de gestion des conflits au Cameroun

Ali Ali Shatou, Pastoralistes Mbororo (Cameroun), Association de Développement Social et Culturel Mbororo (MBOSCUDA), WAMIP Afrique centrale

Diverses initiatives ont été développées par les gouvernements, les organisations de la société civile et d’autres partenaires pour traiter les conflits agropastoralistes et renforcer la gouvernance pastorale.

L’Association de Développement Social et Culturel Mbororo (MBOSCUDA) a mis en place des plateformes de dialogue communautaire pour faciliter la communication entre agriculteurs, pastoralistes, leaders traditionnels et autorités locales. Ces plateformes ont apaisé les tensions, favorisé la coexistence pacifique et résolu les conflits d’utilisation des terres.

Une autre initiative importante est le projet Paix, Transhumance et Développement de l’Économie Pastorale autour du Lac Tchad, commun à plusieurs pays de la région, dont le Cameroun. Elle vise à renforcer les mécanismes de dialogue communautaire et à renforcer la coopération pour la mobilité pastorale transfrontalière.

Un cadre politique notable est la Déclaration de N’Djamena sur la transhumance de 2019, signée par les gouvernements d’Afrique centrale et de l’ouest. La déclaration appelle à sécuriser les corridors de transhumance, à promouvoir leur gestion durable, à améliorer la coordination entre les autorités de sécurité et environnementales, et à renforcer les mécanismes de prévention des conflits entre pastoralistes et agriculteurs.

Cependant, la participation des femmes reste limitée dans les discussions et les processus décisionnels. Même lorsque des femmes sont présentes, les normes culturelles et les dynamiques de pouvoir genré les empêchent souvent de contribuer au dialogue. Par conséquent, d’autres interventions cherchent à renforcer les moyens de subsistance pastorale et à réduire la vulnérabilité économique, en particulier chez les femmes. MBOSCUDA soutient les femmes dans l’intégration de la production de petits ruminants, les cultures et les jardins domestiques selon des pratiques agroécologiques. D’autres projets favorisent la valeur ajoutée, le développement de l’entrepreneuriat et le renforcement des connaissances en finance.

L’écho des campagnes 5

Rassemblement des femmes pastoralistes d’Asie – MERA+15

Megha Sheth, Alliance Pastorale d’Asie du Sud (Inde) et WAMIP Asie du Sud

En décembre dernier, plus de 350 femmes pastoralistes venues de neuf pays asiatiques se sont réunies à Guarat, en Inde, pour l’événement « Rising Recognition » (Renforcer la Reconnaissance), à l’occasion de 15 ans de la Déclaration MERA, issue du tout premier rassemblement mondial de femmes pastoralistes en 2010.

Ce rassemblement régional célébrait les femmes pastoralistes en tant que protagonistes économiques, gardiennes de la biodiversité et du savoir. Au cours de notre réunion de trois jours, nous avons réexaminé la Déclaration MERA, à travers de profondes discussions régionales et sous-régionales. La participation, la solidarité et le soutien nous permettent de reprendre collectivement l’espace, la mémoire et la voix, en particulier en cette Année internationale du pastoralisme et des pâturages (IYRP) et Année internationale des agricultrices (IYWF). Cinq thèmes sont ressortis : 1) la reconnaissance, la dignité et la protection des femmes pastoralistes ; 2) la défense de la mobilité, des pâturages et de la sécurité ; 3) la reconnaissance du rôle des femmes en tant que gardiennes de l’environnement ; 4) l’accès à la justice sociale et économique ; 5) le renforcement de notre gouvernance, de notre représentation et de notre leadership.

Après l’événement, nous sommes retournées dans nos communautés et avons poursuivi ces dialogues, partageant, affinant et renforçant nos perspectives. Enfin, nous avons adopté la Déclaration des femmes pastoralistes asiatiques : MERA+15, qui réaffirme que notre expertise doit façonner la gouvernance des terres, du climat et de l’environnement à tous les niveaux.

Notre espoir est de continuer à cheminer ensemble vers et au-delà du IYRP2026, en veillant à ce que nos voix soient entendues et valorisées. Nous revendiquons des droits sur nos vies, nos moyens de subsistance et nos territoires parce que c’est notre mode de vie.

Crédits : Groupe d’Action Rurale Maldhari (MARAG), Alliance Pastorale d’Asie du Sud et WAMIP

L’écho des campagnes 6

Les scientifiques en soutien au pastoralisme

Carlos Bolomey, Département d’Histoire et de Géographie, Université de Tarapacá, Chili/Collectif des universitaires-activistes agraires du Sud (CASAS selon l’acronyme anglais)

Le pastoralisme mérite que la science s’engage dans les luttes pastorales. Lorsque le pastoralisme est pratiqué, les scientifiques qui examinent ces réalités doivent œuvrer à identifier les manquements qui restreignent ces communautés et les empêchent de prospérer pleinement. Parallèlement, les scientifiques impliqués dans la formation des professionnels et l’enseignement des cours de premier et troisième cycle liés au développement rural et à la médecine vétérinaire doivent utiliser leur influence au sein de leurs institutions pour défendre l’inclusion des perspectives des pastoralistes. Cela peut passer par des approches ethnovétérinaires, de la sociologie rurale ou toute discipline qui permettra aux professionnels d’acquérir l’empathie et la sensibilité nécessaires lorsqu’ils travaillent dans ces milieux. Ainsi, ils seront moins susceptibles de reproduire des pratiques associées à la révolution de l’élevage[1], qui n’ont guère de sens dans les contextes pastoralistes.

Les scientifiques travaillant avec les communautés pastorales devraient reconnaître et rendre hommage à leur héritage, tout en tirant la sonnette d’alarme lorsque l’élevage intensif s’approprie et instrumentalise les connaissances et pratiques pastorales. Cela est particulièrement pertinent lorsque les entreprises industrielles d’élevage utilisent des appellations telles que « élevé en plein air » ou « nourri à l’herbe » pour promouvoir des méthodes de production qui restent néfastes sur le plan environnemental et social.

Étant donné que les institutions comprennent souvent mal ces communautés, la planification peut les exclure, exposant par la même les territoires pastoraux à l’accaparement des terres pour des parcs de conservation, des mines ou des projets d’énergies renouvelables. Dans cette optique, les scientifiques qui tissent des alliances avec les communautés pastoralistes devraient interagir directement avec les acteurs derrière ces menaces et adopter des approches fondées sur les droits en socialisant des instruments tels que l’UNDROP, la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT) ou des lois nationales visant à protéger les moyens de subsistance pastoralistes.

Le travail scientifique dans les territoires pastoralistes doit rester connecté aux besoins, préoccupations et revendications exprimés par les pastoralistes eux-mêmes. La science a la capacité d’éclairer le débat public et de sensibiliser à des questions polémiques qui, à première vue, peuvent passer pour des initiatives environnementales ou de développement. Cela inclut, par exemple, la protection légale des prédateurs sauvages sans considération pour les moyens de subsistance des pastoralistes, la création de parcs de conservation qui restreignent l’usage coutumier des terres ou les efforts de sédentarisation. En d’autres termes, il convient de freiner la science extractiviste qui cherche uniquement à publier des résultats académiques sans mettre en avant les préoccupations pastoralistes. La quête d’une action participative émerge comme une réponse applicable, car elle tend à favoriser l’autonomisation des acteurs locaux et à produire des connaissances socialement porteuses de sens. Dans le même temps, la science doit s’interroger sur ses propres pratiques. Cela pourrait impliquer d’approcher les communautés pastorales à travers des cadres transdisciplinaires qui placent « l’expertise scientifique » et le savoir des pastoralistes locaux sur un pied d’égalité.


[1] La « révolution de l’élevage » décrit à la fois l’augmentation rapide de la demande d’aliments d’origine animale dans le Sud mondial et la transition des systèmes de production animale passant de modèles polyvalents gérés par de petits exploitants à une production industrielle spécialisée, intensive et géographiquement concentrée.

Encadres

Encadré 1

Un nouveau récit pour le pastoralisme

La politique et les discussions actuelles autour du pastoralisme regorgent de mythes et d’idées reçues. Ces clichés s’appliquent autant aux débats sur la gestion environnementale en Afrique qu’à la réforme de la Politique Agricole Commune européenne au Royaume-Uni et plus largement à travers l’Europe. Un nouveau récit pourrait nous aider à mieux comprendre qui sont les pastoralistes, où et comment ils vivent, et quels sont leurs besoins.

Le programme PASTRES (Pastoralisme, Incertitude et Résilience) a œuvré à créer un nouveau récit sur le pastoralisme, identifiant les principes fondamentaux qui forment la base d’un pastoralisme prospère. Ce récit souligne l’importance de la mobilité flexible pour s’adapter à la variabilité et aux changements environnementaux. De plus, les systèmes d’élevage étendus et mobiles ne sont pas nécessairement nuisibles à l’environnement et fournissent une source essentielle de protéines et de nutriments. Les pastoralistes sont très engagés dans les marchés locaux, intégrés et en réseau. Leurs systèmes locaux d’alerte précoce et de prévention des catastrophes sont très fiables mais nécessitent un soutien. Enfin, le pastoralisme n’augmente pas les conflits ; c’est la négligence prolongée des zones pastorales qui est responsable.

Ainsi, nous pouvons définir le pastoralisme comme moderne, mobile et productif, et un « atout pour le monde », les pastoralistes étant des « professionnels de la fiabilité » qui font partie d’une « infrastructure stratégique » mondiale des systèmes pastoralistes.

Pour plus d’informations, veuillez consulter le programme PASTRES. Cet article s’appuie sur ce contenu.

Encadré 2

Pastoralistes et changement climatique

Le bétail est l’une des principales sources d’émissions de gaz à effet de serre et, par conséquent, contribue fortement au changement climatique. Cependant, tous les systèmes d’élevage sont différents. La recherche faite par PASTRES distingue les systèmes industriels et les systèmes mobiles étendus, tels que le pastoralisme.  Sans cette distinction, les pastoralistes sont injustement tenus responsables de la destruction de l’environnement, ce qui fausse le débat politique et entraîne des injustices.

Pourtant, le pastoralisme peut être un système à faible impact et peut même contribuer à la séquestration du carbone. Les pastoralistes produisent des produits d’origine animale à faible impact environnemental pour des millions de personnes, utilisant de vastes pâturages qui ne peuvent être utilisés pour d’autres productions alimentaires sans investissements considérables.

Vivre avec et vivre de la variabilité est un élément central dans les moyens de subsistance pastoralistes, cependant, ils ne sont pas épargnés par le changement climatique. Trop souvent, les programmes de résilience affirment que les pastoralistes devraient rechercher des moyens de subsistance alternatifs et « diversifiés ». Cependant, ces programmes impliquent généralement des interventions externes, la modélisation et le suivi des risques, ainsi que des systèmes d’alerte précoce qui fonctionnent rarement. Les informations générées ne sont pas utilisées, les systèmes n’inspirent pas confiance, ils sont mal orientés, et les interventions proposées ne soutiennent pas la capacité des pastoralistes à réagir aux chocs et aux impacts.

Néanmoins, d’importants investissements sont nécessaires pour accompagner les pastoralistes dans le contexte du changement climatique. Une approche de résilience des processus devrait être mise en œuvre, englobant des moyens de subsistance flexibles et mobiles, et conforme aux stratégies de renforcement de la résilience des pastoralistes. Cette approche nécessite de s’appuyer sur les réseaux, les relations et le tissu social sur lesquels repose le pastoralisme, ainsi que de prendre en compte les pratiques des professionnels locaux de la fiabilité. Ainsi, la résilience naît de la reconfiguration continue des relations, humaines et non humaines, et entre les humains, le travail, les pâturages, les troupeaux et le bétail.

Pour plus d’informations, veuillez consulter le Projet PASTRES. Cet article s’appuie sur ce contenu.

Sous les feux de la rampe 

Historique des droits des pastoralistes

Dans le contexte de multiples crises mondiales, les tensions liées aux changements environnementaux, à l’accaparement des terres et aux systèmes agroalimentaires n’épargnent pas le pastoralisme. La promotion, la préservation et la défense des droits sont une condition nécessaire (bien qu’insuffisante) pour assurer la pérennité des familles pastorales dans le monde entier. À cette fin, au cours des dernières décennies, les organisations pastoralistes et leurs alliés ont renforcé la représentation du pastoralisme dans divers forums mondiaux.

Dans la longue lutte pour les droits des pastoralistes, deux instruments internationaux ont émergé pour protéger les populations rurales, y compris les pastoralistes. Le premier est la Déclaration des Nations Unies sur les droits des Peuples autochtones (UNDRIP), adoptée en 2007. Il s’agit d’un instrument juridique majeur pour protéger les éléments fondamentaux de la gouvernance pastorale, y compris le territoire, l’identité collective et les institutions coutumières, le leadership et le droit, dans la mesure où les pastoralistes se définissent comme peuples autochtones. L’UNDRIP inclut également des « droits de procédure », établissant des procédures spéciales de participation et de consultation pour la mise en œuvre de projets à grande échelle pouvant affecter les terres et territoires des peuples autochtones. L’objectif est d’assurer leur autodétermination au sein des programmes de développement.

Le second instrument est la Déclaration des Nations Unies sur les droits des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones rurales (UNDROP), adoptée en 2018. L’UNDROP est actuellement le seul instrument de droit international qui contient explicitement presque toutes les définitions du pastoralisme. Elle exhorte les États à respecter, protéger et garantir les droits et l’exercice de ces droits, sans aucune forme de discrimination, et à prendre toutes les mesures nécessaires pour garantir que les acteurs non étatiques les respectent également. La déclaration consacre également le droit des pastoralistes mobiles à la terre, aux territoires et à d’autres ressources naturelles, ainsi que leur gestion. L’UNDROP considère l’intégrité environnementale non pas comme une condition de fond, mais comme un prérequis à l’exercice de tous les autres droits. Les États doivent prendre les mesures appropriées pour promouvoir et protéger les connaissances, les innovations et les pratiques traditionnelles pertinentes pour la conservation et à l’utilisation durable des ressources naturelles. De plus, l’UNDROP reconnaît les systèmes fonciers coutumiers et protège les pastoralistes contre les déplacements et expulsions arbitraires, garantissant leur droit aux pâturages et aux routes migratoires  traditionnelles. Sur ce dernier point, l’UNDROP établit la liberté de circulation, ainsi que l’obligation de l’État de faciliter la mobilité et de traiter les questions relatives au foncier transfrontalier. Un autre thème important qu’elle aborde est le droit à l’alimentation et la souveraineté alimentaire, y compris la participation aux processus décisionnels pertinents sur les politiques alimentaires. Enfin, cet instrument inclut le droit à l’éducation, à la participation, à l’association, à l’information et à la justice, en particulier pour les femmes.

Les pastoralistes mobiles peuvent utiliser l’UNDROP comme un outil juridique et politique pour renforcer leur protection et leur visibilité. Reconnaître ces droits est également important pour concevoir des stratégies concrètes de plaidoyer visant à une mise en œuvre efficace.

Le Forum Nyéléni à Kandy (Sri Lanka) en 2025 a marqué un autre jalon récent dans la reconnaissance des pastoralistes. Bien que les pastoralistes aient été inclus dans des alliances, aux côtés d’autres groupes, tels que paysans, agriculteurs familiaux et pêcheurs, dans le discours sur la souveraineté alimentaire depuis 2007, ils ne s’y sont pas pleinement engagés. L’année dernière, plus de 700 participants du monde entier se sont réunis à Kandy pour élaborer un Agenda Commun d’Action Politique (ACAP). Grâce aux consultations et aux efforts de lobbying de l’Alliance mondiale des peuples et pastoralistes autochtones mobiles (WAMIP), les perspectives pastorales ont été intégrées aux sections 3 et 4 de l’ACAP, ainsi qu’à la Déclaration finale. La Déclaration de Kandy guide les luttes pour la souveraineté alimentaire, la santé, une économie sociale et solidaire, la justice climatique et de genre, ainsi que les droits des populations. Elle reconnaît les pastoralistes comme gardiens et défenseurs des biens communs, de la flore et de la faune sauvages, et appelle au renforcement de leurs droits et de leurs mouvements à l’échelle mondiale afin de remettre en cause l’impunité et le pouvoir des entreprises transnationales et d’autres acteurs de l’exploitation.

Le Forum Nyéléni a offert un espace collaboratif pour développer les éléments clés de l’Année internationale du pastoralisme et des pâturages (IYRP d’après le sigle anglais) en 2026, notamment le Plan d’action global, les activités régionales et mondiales, ainsi que les stratégies et messages de communication. L’objectif d’une telle année thématique est de sensibiliser le public à la valeur sociétale des pâturages et du pastoralisme, de promouvoir le savoir et l’innovation pastoralistes, et d’encourager la création de coalitions. L’IYRP vise également à défendre des politiques et des lois qui soutiennent l’utilisation durable des pâturages et les moyens de subsistance des pastoralistes. À cette fin, des réunions régionales et ciblées (par exemple pour les femmes et les jeunes) ponctuent l’année afin d’élaborer des propositions et des plans d’avenir.

À l’issue de ces processus régionaux, la Mongolie accueillera en août la Réunion et la Conférence Pastorale Mondiale. Ces événements réuniront près de 300 délégué·es d’organisations pastorales de 102 pays. Lors de la Réunion Pastorale Mondiale, les résultats régionaux seront renforcés et validés, pour en faire une politique mondiale. La Déclaration de soutien à l’action conjointe des organisations de la société civile, des scientifiques et des gouvernements émanera de cette rencontre. Cette déclaration contiendra des engagements politiques, de recherche, de financement, de renforcement des capacités et d’assistance aux niveaux national et régional. Les documents finaux seront présentés lors de la 17e session de la Conférence des Parties (COP17) à la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification (CNULCD), aux côtés d’autres événements organisés pour promouvoir le dialogue avec les parties et partenaires et mobiliser des engagements pour des actions de suivi.

Les avancées dans la reconnaissance et la promotion des droits des pastoralistes ont été progressives et durables au fil du temps, et de nouveaux progrès doivent continuellement être encouragés.

Bulletin n° 64 – Éditorial

Le pastoralisme à la croisée des chemins : entre luttes et reconnaissance

Les écosystèmes pastoraux se trouvent dans des zones aux conditions agroécologiques parmi les plus extrêmes de la planète. Depuis bien longtemps, les communautés pastorales y ont adapté l’élevage aux cycles de la nature, produisant de la nourriture, veillant sur la biodiversité et soutenant la vie là où d’autres ne peuvent pas.

Aujourd’hui, le changement climatique et l’aggravation des crises environnementales rendent la vie et la production dans ces territoires de plus en plus difficiles. En parallèle, les communautés pastorales font face à une escalade de la violence, de la dépossession et du déplacement causés par l’accaparement des terres, des projets extractivistes, l’expansion des infrastructures, l’agriculture industrielle et même des dispositifs de conservation imposés sans consentement préalable, libre et éclairé.

C’est pourquoi des organisations pastorales du monde entier construisent de puissantes alliances, reprennent le contrôle collectif sur les terres et les biens communs, développent des stratégies innovantes et forgent des collaborations scientifiques qui privilégient les connaissances locales et ancestrales plutôt que de les effacer. Ensemble, les communautés et les alliés produisent des preuves pour contrer les entreprises qui pillent les ressources communautaires et ils exigent des politiques et des droits contraignants protégeant les peuples et territoires pastoralistes.

Dans ce contexte, le choix de 2026 comme Année internationale du pastoralisme et des pâturages constitue une reconnaissance considérable du rôle crucial que jouent les écosystèmes pastoraux et les communautés pastorales dans le maintien de la vie sur la planète. Mais cette année devrait aller au-delà de la simple reconnaissance. Elle doit constituer un tournant politique, le moment d’agir contre les injustices persistantes, de faire valoir des droits longtemps bafoués, et de renforcer les luttes, les connaissances et le pouvoir transformateur qui émergent des communautés pastorales à travers le monde.

Alliance mondiale des peuples et pastoralistes autochtones mobiles (WAMIP pour son nom en anglais)

Encadres

Encadré 1

Un nouveau cadre commercial international qui fonctionne pour tous et toutes

Lors du 3e Forum mondial Nyéléni organisé en septembre 2025 au Sri Lanka, La Via Campesina a exposé les principes essentiels d’un Cadre mondial sur le commerce agricole fondé sur la souveraineté alimentaire.

Guidé par la définition fondamentale de la souveraineté alimentaire établie lors du Forum mondial Nyéléni de 2007 et fondé sur le droit international relatif aux droits humains, ce cadre articule un paradigme éthique du commerce qui privilégie la dignité humaine, la justice environnementale et la gouvernance démocratique des systèmes alimentaires à tous les niveaux : local, régional et mondial.

Il affirme que tous les mécanismes commerciaux doivent être conçus pour respecter les droits inaliénables des peuples et des nations à déterminer leurs propres politiques agricoles et alimentaires, reconnaissant l’alimentation comme un droit humain fondamental plutôt qu’une marchandise.

Ce cadre met l’accent sur le fait que les mécanismes commerciaux ne sauraient ni être instrumentalisés ni subordonner les droits fondamentaux aux intérêts commerciaux. Le commerce serait plutôt reconstitué comme un instrument d’intérêt mutuel, remplaçant les pratiques d’exploitation par un échange équitable et une prospérité partagée entre les nations.

Cette vision incarne l’engagement à protéger la planète en préservant la diversité biologique et en respectant les limites planétaires, en reconnaissant le rôle crucial des peuples autochtones en tant que gardiens des écosystèmes, et en soutenant les systèmes alimentaires régionaux parallèlement aux méthodes agroécologiques plutôt que les chaînes d’approvisionnement contrôlées par les entreprises.

LVC rappelle qu’un tel cadre commercial mondial doit être inclusif, transparent, équitable et propice à l’émancipation ; il doit favoriser et protéger les petit·es producteur·rices (agriculteur·rices, ouvrier·ères agricoles, pêcheur·euses, pastoralistes) et les travailleur·euses des systèmes alimentaires, les peuples autochtones et les groupes historiquement marginalisés, en portant une attention particulière aux femmes et aux minorités de genre.

Elle appelle à un système de gouvernance commerciale garantissant des revenus décents et des conditions de travail sûres dans tous les systèmes alimentaires, une participation démocratique à la prise de décision commerciale, une responsabilité publique dans les opérations du marché et une régulation stricte de celui-ci.

Un cadre mondial pour le commerce agricole devrait conduire à une transformation systémique des relations commerciales pour parvenir à la souveraineté alimentaire, la justice climatique et l’équité sociale pour les générations présentes et futures. Elle affirme que la mise en œuvre de ces principes doit être mesurée par leur promotion concrète des droits humains, de la protection de l’environnement et de l’équité économique et sociale pour tous et toutes.

Encadré 2

Les organismes financiers et commerciaux mondiaux favorisant l’agression contre les océans, les rivières et les peuples pêcheurs

L’accumulation incessante de richesse par les nations impérialistes ne se contente pas d’exploiter et d’exproprier les terres coutumières historiques, traditionnelles et autochtones des peuples pêcheurs et des communautés côtières. Elle anéantit également leurs droits souverains sur les terres, les eaux et les ressources marines, crée un nettoyage ethnique et détruit violemment leurs modes de vie, leurs identités socioécologiques et leur appartenance culturelle aux côtes, aux océans, rivières, eaux intérieures, mangroves, îles, mers et tous leurs territoires traditionnels.

L’accaparement des océans et des terres, y compris des ressources de pêche, s’est accéléré à cause des industries extractives (mines, pétrole, gaz) ; de la pêche industrielle destructrice ; des mégaprojets d’infrastructures (voies navigables, parcs éoliens industriels, pipelines, villes intelligentes, réhabilitation, construction portuaire) ; des programmes de conservation financés comme le 30×30 et les OECM (autres mesures efficaces de conservation par zone, « Other Effective Area-Based Conservation Measures » en anglais) ; de la marchandisation et la privatisation de la nature ; et de l’aquaculture industrielle (usines de poissons ou « aliments bleus »).

Des concepts tels que la « croissance bleue », « l’économie bleue » et la « transformation bleue » promettent la durabilité mais accélèrent cet accaparement et constituent du greenwashing. Ces initiatives sont intégrées dans les économies nationales via des programmes de finance bleue, liant les nations à des conditions fiscales qui subordonnent la souveraineté au capital transnational, réduisant même les gouvernements démocratiquement élus à des « États rentiers » qui louent des océans pour le profit des entreprises. Cela contribue à la crise climatique et à la criminalisation des peuples pêcheurs, qui résistent à la marchandisation des océans, de la pêche et des côtes, et militent à tous les niveaux contre de fausses solutions et l’accaparement territorial sous des prétextes frauduleux « verts » ou « bleus ».

L’OMC, le FMI et la Banque mondiale, ainsi que les accords de libre-échange, ont été détournés pour détricoter les politiques nationales qui garantissent la souveraineté des peuples sur les ressources naturelles et les marchés locaux.

Des mouvements tels que le Forum mondial des peuples pêcheurs (WFFP) dénoncent les chantres de ces politiques, y compris les grandes organisations environnementales internationales, la Banque mondiale, les banques régionales de développement et les entreprises ; et appelle à un véritable développement communautaire, fondé sur les droits, façonné par les peuples pêcheurs.

Ils continuent à travailler activement dans des plateformes politiques multilatérales légitimes sur l’alimentation, la pêche, l’agriculture, le climat, la biodiversité et les droits humains afin de défendre leur autonomie politique et leur gouvernance coutumière. Le WFFP et d’autres reconnaissent la FAO, le Comité des pêches (COFI), le Comité des subventions à la pêche (CFS) et le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies (CDH) comme les organes appropriés de l’ONU pour la gouvernance mondiale auxquelles des organisations sociales participent activement.

Encadré 3

Les Peuples des Semences face à la tyrannie du commerce mondial

Du 19 au 21 janvier 2026, le Latin American Seed Collective a accueilli le Tribunal permanent des peuples (PPT) à Cartago, au Costa Rica, afin de « souligner l’urgence de défendre la relation entre les peuples et leurs cultures et semences fondamentales » ; une relation ontologique remontant à des temps immémoriaux, cruciale pour guider l’humanité et la planète vers l’avenir.

Le PPT a examiné les menaces auxquelles sont confrontées diverses communautés à travers le monde dans leurs efforts pour préserver et reproduire leurs semences indépendamment du marché, des restrictions de propriété intellectuelle et des technologies biologiques et numériques.

Selon le PPT, la structure politique a conduit à la transformation progressive de l’alimentation et de la nutrition en un secteur de l’économie, où tout ce qui concerne la subsistance est séparé de la vie réelle des personnes et finit par faire partie du marché mondial. Les oligopoles cherchent à faire du public une masse homogène de consommateur·rices, et de la diversité naturelle des marchandises rentables.

Maintenant que le commerce est aussi utilisé comme arme de guerre, une initiative telle que ce tribunal est indispensable.

« Les peuples des semences », affirme le PPT, est une notion transversale qui transcende les frontières et désigne les personnes qui font face à des défis à la fois divers, similaires et complémentaires en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Sans une telle vision, les peuples qui prennent encore soin de leurs semences et de leurs cultures se retrouvent fragmentés en raison de la force brute avec laquelle le commerce mondial est restructuré. Face au démantèlement du droit international, les peuples peuvent apporter leur subsistance partout grâce à leurs semences, défiant non seulement le capitalisme mondial et les chaînes d’approvisionnement, mais aussi la marchandisation des fondements de la vie.

Déclaration du Tribunal permanent des peuples.

Encadré 4

Bonne nouvelle : la MC 14 se solde par un échec

La 14e conférence ministérielle de l’OMC (MC 14) tenue à Yaoundé, au Cameroun, a échoué, sans même une Déclaration Ministérielle. Les négociations sur le commerce électronique et les moratoires sur les plaintes en situation de non violation dans le domaine des ADPIC, les subventions à la pêche, l’agriculture, la réforme de l’OMC et un ensemble de mesures en faveur des PMA (pays les moins avancés) ont été reportées à la prochaine réunion du Conseil général à Genève.

Cet échec constitue une victoire notable dans une bataille plus large. Bien que de nombreux pays en développement aient refusé que la tromperie du multilatéralisme vienne servir les intérêts des États-Unis et leurs alliés, il ne s’agit pas d’une rébellion directe du Sud mondial. De nombreux pays du Sud restent attachés à la logique du libre-échange, proposant des mesures qui sapent la souveraineté alimentaire et profitent à l’agroalimentaire au détriment des travailleur·euses et des petit·es producteur·rices de denrées alimentaires.

Depuis 30 ans, les pays riches utilisent la rhétorique du commerce fondé sur des règles et de la réciprocité, des promesses d’aide accrue au développement, et de l’intimidation pure et simple pour rompre les alliances entre pays du Sud et les contraindre à davantage de concessions. Les règles de l’OMC ont toujours penché en faveur des anciennes puissances coloniales. Elles obtiennent des résultats qui favorisent leurs économies, leurs élites et leurs entreprises, et consolident le pouvoir des entreprises transnationales dans les systèmes alimentaires, la santé publique et tous les secteurs vitaux pour une vie digne.

Mais même si la concurrence était parfaite et que les jeux de pouvoir disparaissaient, le cadre de l’OMC reste inacceptable. Nous rejetons le postulat selon lequel toutes les choses sur Terre et notre travail doivent être traités comme des marchandises, ainsi que la vision des relations humaines fondée sur la concurrence perpétuelle.

Il est vain d’attendre une quelconque réforme réelle de l’OMC qui favorise le bien-être, les droits, les aspirations et les besoins des peuples travailleurs du monde. Cette organisation est également nuisible et dangereuse pour la démocratie participative et la reddition de comptes, car rares sont les pays où les négociations et accords commerciaux ou d’investissement sont soumis à un contrôle national.

Tout en réitérant notre exigence fondamentale d’abolir l’OMC, nous devons également utiliser efficacement et résolument l’ensemble du droit international relatif aux droits humains et les engagements de nos gouvernements en matière de droits humains pour contester le pouvoir de l’OMC sur nos politiques nationales. Les droits des travailleur·euses et des petit·es producteur·rices de denrées alimentaires ne sauraient être échangés contre le profit des entreprises. Nous revendiquons la souveraineté alimentaire, pas le libre-échange !

Pour plus d’informations, lisez la Déclaration de Yaoundé : L’OMC et le libre-échange engendrent la faim, la pauvreté et les inégalités.

L’écho des campagnes 

L’écho des campagnes 1

Zainal Arifin Fuat, Serikat Petani, Indonésie

Les tensions géopolitiques et géoéconomiques actuelles redéfinissent les relations commerciales et les systèmes alimentaires à travers l’Asie du Sud-Est. La politique commerciale est de plus en plus utilisée comme un outil stratégique par les économies puissantes, exerçant une pression sur les pays de la région pour qu’ils ouvrent les marchés et ajustent la réglementation nationale. Les politiques tarifaires réciproques américaines affectent l’Indonésie, le Vietnam, la Thaïlande et la Malaisie, qui sont sommés de négocier des concessions pour maintenir l’accès aux marchés d’exportation. Ces événements ont des implications importantes pour l’agriculture et les moyens de subsistance ruraux, en particulier pour les petit·es producteur·rices alimentaires confronté·es à des prix volatils et à un accès inégal au marché.

L’Accord sur le commerce réciproque (ART selon l’acronyme en anglais) entre l’Indonésie et les États-Unis illustre la nature asymétrique des arrangements commerciaux émergents. Alors que l’Indonésie devrait augmenter ses importations de produits agricoles américains, tels que le soja, le blé et le bœuf, les exportations indonésiennes restent soumises à des tarifs douaniers et à des dispositions commerciales changeantes qui favoriseraient les États-Unis mais sans garanties équivalentes pour l’Indonésie. L’accord oblige également l’Indonésie à s’aligner sur certaines restrictions commerciales américaines envers d’autres pays, soulevant des inquiétudes concernant la souveraineté des États et la souveraineté alimentaire.

Pour les petit·es producteur·rices alimentaires d’Asie du Sud-Est, les pressions tarifaires réciproques et la libéralisation commerciale intensifieront la concurrence à l’importation, feront baisser les prix producteurs et affaibliront les systèmes alimentaires locaux. Ces dynamiques risquent d’accroître la dépendance aux marchés mondiaux et de saper la capacité des États à protéger l’agriculture nationale. Défendre la souveraineté alimentaire nécessite de reprendre l’espace politique pour protéger les paysan·nes, réguler les importations et renforcer les systèmes alimentaires locaux et agroécologiques.

Le conflit en Asie de l’Ouest, bien que géographiquement éloigné, impacte considérablement l’Indonésie par la flambée des coûts de production. La hausse des prix mondiaux du pétrole affecte la production et le bien-être des paysan·nes, ainsi que la distribution par les coopératives paysannes. Puisque le pétrole est indispensable à la production et la distribution alimentaire pour les familles de paysan·nes, la hausse des prix du carburant menace directement la viabilité agricole.

L’agriculture indonésienne est encore en transition des systèmes conventionnels vers des systèmes agroécologiques, ce qui signifie que les engrais ne sont pas encore entièrement produits au niveau national. Une forte dépendance aux engrais importés augmente considérablement les coûts de production des intrants. La hausse des prix du carburant déstabilisera les prix des aliments. Étant donné que les réserves alimentaires gouvernementales ne sont toujours pas souveraines, les communautés urbaines et les paysan·nes manquant de stocks alimentaires suffisants seront les plus touché·es. La souveraineté alimentaire et l’agroécologique sont des réponses essentielles à ces crises en cascade.

L’écho des campagnes 2

Jose Maria Oviedo, Union nationale des producteurs agricoles costaricains (UNAG), Costa Rica/CLOC-La Vía Campesina

D’un point de vue géopolitique, la guerre en Iran démontre que les États-Unis estiment que le monde doit leur appartenir et qu’ils doivent exercer le pouvoir sur toutes les nations. Ils justifient l’attaque contre l’Iran en invoquant la nécessité de détruire les capacités militaires de la région, en particulier les missiles balistiques, et d’éliminer les armes nucléaires. Ils insistent également pour changer le régime iranien en raison de leur soutien envers ceux qu’ils qualifient d’adversaires de l’Occident.

Nous avons vu que les États-Unis considèrent que l’Amérique se résume aux États-Unis, où tout gouvernement qui n’est pas d’accord avec les politiques américaines doit faire l’objet d’une intervention ou d’une invasion. Nicolás Maduro au Venezuela en est un exemple récent. Des pays comme Cuba, le Nicaragua, le Mexique et le Panama ont tous été menacés pour ne pas avoir respecté les directives américaines.

Sur le plan économique, le conflit en Asie de l’Ouest, région qui produit vingt pour cent du pétrole mondial, a de graves conséquences. La hausse des prix du pétrole pourrait entraîner une inflation mondiale, voire une famine, en raison des graves répercussions sur les économies, y compris celle de la Chine. Ce pays étant l’un des principaux producteurs de blé, cette situation pourrait engendrer des pénuries de céréales, aggravant la pénurie alimentaire.

Nous pensons que l’empire américain s’effondre. Des exemples du passé, comme les tentatives de Jimmy Carter de nouer des alliances positives avec la Chine en 1979, contrastent fortement avec l’esprit belliqueux des États-Unis. D’après des estimations, ces guerres auraient coûté au contribuable américain 300 milliards de dollars, qui n’ont pas été investis aux États-Unis ni dans le développement communautaire à l’échelle mondiale.

Sur le plan financier, nous nous attendons à un déficit budgétaire important aux États-Unis (des dépenses publiques supérieures aux revenus fiscaux), ainsi qu’à une augmentation des droits de douane sur les exportations vers les États-Unis, qui toucheraient surtout l’Amérique centrale. Comme de nombreux pays de notre région dépendent des importations de pétrole, l’inflation représente un défi crucial. La dépréciation du dollar et les efforts pour l’apprécier menacent encore d’aggraver l’inflation mondiale, rendant la situation encore plus précaire pour les pays dépendants du pétrole importé.

L’écho des campagnes 3

Andoni García, Euskal Herriko Nekazarien Elkartasuna – EHNE Bizkaia, Espagne

La politique commerciale de l’UE, à commencer par l’Accord Général sur les Tarifs Douaniers et le Commerce (GATT selon l’acronyme anglais) et l’inclusion de l’agriculture et de l’alimentation à l’OMC, a été décisive pour la politique agricole et alimentaire et les conséquences ont été néfastes pour les petit·es agriculteur·rices. Cette subordination a éliminé les instruments de régulation du marché et des prix que la Politique Agricole Commune (PAC) garantissait jusqu’en 1992. Malgré l’échec de l’OMC, l’UE a signé sans limites des accords de libre-échange, où l’agriculture et les marchés intérieurs sont devenus des monnaies d’échange.

L’ouverture aux marchés internationaux, la réduction des tarifs douaniers, la baisse des prix pour les agriculteur·rices et la politique agressive d’exportation agroalimentaire de l’UE ont entraîné une forte diminution du nombre de petit·es agriculteur·rices, de l’ordre de plusieurs millions. Entre 2013 et 2023, cinq millions de fermes ont été contraintes de fermer dans l’UE. L’Union et sa politique d’exportation agroalimentaire ont été directement responsables de l’escalade spéculative de l’alimentation à l’échelle mondiale. Le modèle agricole dans l’UE est de plus en plus agroindustriel et basé sur des économies d’échelle.

Pourtant, l’UE est aujourd’hui moins autosuffisante en matière alimentaire, car sa souveraineté alimentaire et son autonomie stratégique dépendent des accords de libre-échange et des intérêts économiques des élites liés à la mondialisation. Lors de la législature précédente, l’UE a tenté de répondre aux crises climatiques, environnementales, de biodiversité, énergétiques et alimentaires via le pacte vert pour l’Europe, la stratégie Farm to Fork (De la ferme à la table) et les initiatives de biodiversité, sans toutefois remettre en question sa politique commerciale.

La fragilité de ces approches et leur contradiction avec les lobbies commerciaux internationaux sont mises en évidence par la nouvelle situation géopolitique. L’UE revient sur sa position politique pour faire face aux crises et cherche activement à conclure des accords de libre-échange pour assurer son rayonnement à l’échelle mondiale, ce qui est mis à mal lorsque sa subordination aux États-Unis dans la prise de décision devient évidente. La Commission européenne a proposé, pour le budget de l’UE à partir de 2028, d’augmenter les dépenses militaires tout en diminuant le soutien aux agriculteur·rices. La PAC et les politiques de protection de l’environnement reculent rapidement.

De plus, la Commission européenne a accéléré les accords de libre-échange, ignorant les décisions du Parlement européen et l’opposition généralisée des agriculteur·rices. Et aujourd’hui, les attaques américaines et israéliennes contre l’Iran, déclenchant une guerre aux répercussions mondiales, ont suscité de hautes spéculations sur le carburant, les coûts de production et la nourriture, qui mettent en avant les menaces pour la souveraineté alimentaire, l’accès à l’alimentation et la fragilité des systèmes alimentaires mondialisés causée par les politiques européennes.

L’écho des campagnes 4

Annette Hiatt, Coalition Nationale des Fermes Familiales/Projet de Prévention des Pertes de Terres, États-Unis

Les accords commerciaux multilatéraux et internationaux ont souvent un impact important sur les petit·es producteur·rices, mais ne les favorisent pas et ne les impliquent pas. De nombreux petit·es agriculteur·rices, comme ceux de Caroline du Nord (région du sud-est des États-Unis), ne sont pas directement impliqués dans le commerce international, mais les décisions prises à huis clos au niveau international pour façonner et influencer les relations de pouvoir ont des répercussions directes sur ces mêmes producteur·rices et les communautés où ils/elles vivent.

En janvier, on estimait que les droits de douane pourraient avoir un impact désastreux sur l’économie agricole de Caroline du Nord, avec des pertes de revenus de 1,2 milliard de dollars et la suppression possible de 8 000 emplois. Faute de soutien aux prix pour les petit·es agriculteur·rices, l’utilisation erratique des droits de douane peut contribuer à opposer les petit·es agriculteur·rices à l’agriculture industrielle à grande échelle pour accéder aux marchés intérieurs.

Plus de 50 % des fermes de Caroline du Nord sont inférieures à 20 hectares et plus de 50 % des agriculteur·rices gagnent moins de 10 000 $ par an grâce à l’agriculture. Ce ne sont pas ces agriculteur·rices qui exportent à l’international, mais ils/elles sont souvent la base des systèmes alimentaires locaux qui nourrissent leurs communautés. Mais ils/elles constatent que les prix des denrées augmentent, et que les coûts des intrants, comme le carburant et les engrais, sont en hausse. Les coûts de production pour les agriculteur·rices étant systématiquement supérieurs à leurs rémunérations, la dette agricole croissante pousse nos petit·es producteur·rices, piliers de nos communautés rurales, à se détourner du travail de la terre. Ces mêmes petit·es producteur·rices détiennent la clé de la résilience et de la construction communautaire, mais sont traités comme des pions dans un jeu et la production qui construit aussi nos économies locales est trop peu valorisée. La politique commerciale doit renforcer les moyens de subsistance de nos petit·es producteur·rices et de nos communautés rurales, faciliter l’accès à la terre et la souveraineté alimentaire, et permettre une gestion qui soutient une production alimentaire résiliente et agroécologique aux États-Unis et à l’étranger.