Encadres

Encadré 1

Un nouveau cadre commercial international qui fonctionne pour tous et toutes

Lors du 3e Forum mondial Nyéléni organisé en septembre 2025 au Sri Lanka, La Via Campesina a exposé les principes essentiels d’un Cadre mondial sur le commerce agricole fondé sur la souveraineté alimentaire.

Guidé par la définition fondamentale de la souveraineté alimentaire établie lors du Forum mondial Nyéléni de 2007 et fondé sur le droit international relatif aux droits humains, ce cadre articule un paradigme éthique du commerce qui privilégie la dignité humaine, la justice environnementale et la gouvernance démocratique des systèmes alimentaires à tous les niveaux : local, régional et mondial.

Il affirme que tous les mécanismes commerciaux doivent être conçus pour respecter les droits inaliénables des peuples et des nations à déterminer leurs propres politiques agricoles et alimentaires, reconnaissant l’alimentation comme un droit humain fondamental plutôt qu’une marchandise.

Ce cadre met l’accent sur le fait que les mécanismes commerciaux ne sauraient ni être instrumentalisés ni subordonner les droits fondamentaux aux intérêts commerciaux. Le commerce serait plutôt reconstitué comme un instrument d’intérêt mutuel, remplaçant les pratiques d’exploitation par un échange équitable et une prospérité partagée entre les nations.

Cette vision incarne l’engagement à protéger la planète en préservant la diversité biologique et en respectant les limites planétaires, en reconnaissant le rôle crucial des peuples autochtones en tant que gardiens des écosystèmes, et en soutenant les systèmes alimentaires régionaux parallèlement aux méthodes agroécologiques plutôt que les chaînes d’approvisionnement contrôlées par les entreprises.

LVC rappelle qu’un tel cadre commercial mondial doit être inclusif, transparent, équitable et propice à l’émancipation ; il doit favoriser et protéger les petit·es producteur·rices (agriculteur·rices, ouvrier·ères agricoles, pêcheur·euses, pastoralistes) et les travailleur·euses des systèmes alimentaires, les peuples autochtones et les groupes historiquement marginalisés, en portant une attention particulière aux femmes et aux minorités de genre.

Elle appelle à un système de gouvernance commerciale garantissant des revenus décents et des conditions de travail sûres dans tous les systèmes alimentaires, une participation démocratique à la prise de décision commerciale, une responsabilité publique dans les opérations du marché et une régulation stricte de celui-ci.

Un cadre mondial pour le commerce agricole devrait conduire à une transformation systémique des relations commerciales pour parvenir à la souveraineté alimentaire, la justice climatique et l’équité sociale pour les générations présentes et futures. Elle affirme que la mise en œuvre de ces principes doit être mesurée par leur promotion concrète des droits humains, de la protection de l’environnement et de l’équité économique et sociale pour tous et toutes.

Encadré 2

Les organismes financiers et commerciaux mondiaux favorisant l’agression contre les océans, les rivières et les peuples pêcheurs

L’accumulation incessante de richesse par les nations impérialistes ne se contente pas d’exploiter et d’exproprier les terres coutumières historiques, traditionnelles et autochtones des peuples pêcheurs et des communautés côtières. Elle anéantit également leurs droits souverains sur les terres, les eaux et les ressources marines, crée un nettoyage ethnique et détruit violemment leurs modes de vie, leurs identités socioécologiques et leur appartenance culturelle aux côtes, aux océans, rivières, eaux intérieures, mangroves, îles, mers et tous leurs territoires traditionnels.

L’accaparement des océans et des terres, y compris des ressources de pêche, s’est accéléré à cause des industries extractives (mines, pétrole, gaz) ; de la pêche industrielle destructrice ; des mégaprojets d’infrastructures (voies navigables, parcs éoliens industriels, pipelines, villes intelligentes, réhabilitation, construction portuaire) ; des programmes de conservation financés comme le 30×30 et les OECM (autres mesures efficaces de conservation par zone, « Other Effective Area-Based Conservation Measures » en anglais) ; de la marchandisation et la privatisation de la nature ; et de l’aquaculture industrielle (usines de poissons ou « aliments bleus »).

Des concepts tels que la « croissance bleue », « l’économie bleue » et la « transformation bleue » promettent la durabilité mais accélèrent cet accaparement et constituent du greenwashing. Ces initiatives sont intégrées dans les économies nationales via des programmes de finance bleue, liant les nations à des conditions fiscales qui subordonnent la souveraineté au capital transnational, réduisant même les gouvernements démocratiquement élus à des « États rentiers » qui louent des océans pour le profit des entreprises. Cela contribue à la crise climatique et à la criminalisation des peuples pêcheurs, qui résistent à la marchandisation des océans, de la pêche et des côtes, et militent à tous les niveaux contre de fausses solutions et l’accaparement territorial sous des prétextes frauduleux « verts » ou « bleus ».

L’OMC, le FMI et la Banque mondiale, ainsi que les accords de libre-échange, ont été détournés pour détricoter les politiques nationales qui garantissent la souveraineté des peuples sur les ressources naturelles et les marchés locaux.

Des mouvements tels que le Forum mondial des peuples pêcheurs (WFFP) dénoncent les chantres de ces politiques, y compris les grandes organisations environnementales internationales, la Banque mondiale, les banques régionales de développement et les entreprises ; et appelle à un véritable développement communautaire, fondé sur les droits, façonné par les peuples pêcheurs.

Ils continuent à travailler activement dans des plateformes politiques multilatérales légitimes sur l’alimentation, la pêche, l’agriculture, le climat, la biodiversité et les droits humains afin de défendre leur autonomie politique et leur gouvernance coutumière. Le WFFP et d’autres reconnaissent la FAO, le Comité des pêches (COFI), le Comité des subventions à la pêche (CFS) et le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies (CDH) comme les organes appropriés de l’ONU pour la gouvernance mondiale auxquelles des organisations sociales participent activement.

Encadré 3

Les Peuples des Semences face à la tyrannie du commerce mondial

Du 19 au 21 janvier 2026, le Latin American Seed Collective a accueilli le Tribunal permanent des peuples (PPT) à Cartago, au Costa Rica, afin de « souligner l’urgence de défendre la relation entre les peuples et leurs cultures et semences fondamentales » ; une relation ontologique remontant à des temps immémoriaux, cruciale pour guider l’humanité et la planète vers l’avenir.

Le PPT a examiné les menaces auxquelles sont confrontées diverses communautés à travers le monde dans leurs efforts pour préserver et reproduire leurs semences indépendamment du marché, des restrictions de propriété intellectuelle et des technologies biologiques et numériques.

Selon le PPT, la structure politique a conduit à la transformation progressive de l’alimentation et de la nutrition en un secteur de l’économie, où tout ce qui concerne la subsistance est séparé de la vie réelle des personnes et finit par faire partie du marché mondial. Les oligopoles cherchent à faire du public une masse homogène de consommateur·rices, et de la diversité naturelle des marchandises rentables.

Maintenant que le commerce est aussi utilisé comme arme de guerre, une initiative telle que ce tribunal est indispensable.

« Les peuples des semences », affirme le PPT, est une notion transversale qui transcende les frontières et désigne les personnes qui font face à des défis à la fois divers, similaires et complémentaires en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Sans une telle vision, les peuples qui prennent encore soin de leurs semences et de leurs cultures se retrouvent fragmentés en raison de la force brute avec laquelle le commerce mondial est restructuré. Face au démantèlement du droit international, les peuples peuvent apporter leur subsistance partout grâce à leurs semences, défiant non seulement le capitalisme mondial et les chaînes d’approvisionnement, mais aussi la marchandisation des fondements de la vie.

Déclaration du Tribunal permanent des peuples.

Encadré 4

Bonne nouvelle : la MC 14 se solde par un échec

La 14e conférence ministérielle de l’OMC (MC 14) tenue à Yaoundé, au Cameroun, a échoué, sans même une Déclaration Ministérielle. Les négociations sur le commerce électronique et les moratoires sur les plaintes en situation de non violation dans le domaine des ADPIC, les subventions à la pêche, l’agriculture, la réforme de l’OMC et un ensemble de mesures en faveur des PMA (pays les moins avancés) ont été reportées à la prochaine réunion du Conseil général à Genève.

Cet échec constitue une victoire notable dans une bataille plus large. Bien que de nombreux pays en développement aient refusé que la tromperie du multilatéralisme vienne servir les intérêts des États-Unis et leurs alliés, il ne s’agit pas d’une rébellion directe du Sud mondial. De nombreux pays du Sud restent attachés à la logique du libre-échange, proposant des mesures qui sapent la souveraineté alimentaire et profitent à l’agroalimentaire au détriment des travailleur·euses et des petit·es producteur·rices de denrées alimentaires.

Depuis 30 ans, les pays riches utilisent la rhétorique du commerce fondé sur des règles et de la réciprocité, des promesses d’aide accrue au développement, et de l’intimidation pure et simple pour rompre les alliances entre pays du Sud et les contraindre à davantage de concessions. Les règles de l’OMC ont toujours penché en faveur des anciennes puissances coloniales. Elles obtiennent des résultats qui favorisent leurs économies, leurs élites et leurs entreprises, et consolident le pouvoir des entreprises transnationales dans les systèmes alimentaires, la santé publique et tous les secteurs vitaux pour une vie digne.

Mais même si la concurrence était parfaite et que les jeux de pouvoir disparaissaient, le cadre de l’OMC reste inacceptable. Nous rejetons le postulat selon lequel toutes les choses sur Terre et notre travail doivent être traités comme des marchandises, ainsi que la vision des relations humaines fondée sur la concurrence perpétuelle.

Il est vain d’attendre une quelconque réforme réelle de l’OMC qui favorise le bien-être, les droits, les aspirations et les besoins des peuples travailleurs du monde. Cette organisation est également nuisible et dangereuse pour la démocratie participative et la reddition de comptes, car rares sont les pays où les négociations et accords commerciaux ou d’investissement sont soumis à un contrôle national.

Tout en réitérant notre exigence fondamentale d’abolir l’OMC, nous devons également utiliser efficacement et résolument l’ensemble du droit international relatif aux droits humains et les engagements de nos gouvernements en matière de droits humains pour contester le pouvoir de l’OMC sur nos politiques nationales. Les droits des travailleur·euses et des petit·es producteur·rices de denrées alimentaires ne sauraient être échangés contre le profit des entreprises. Nous revendiquons la souveraineté alimentaire, pas le libre-échange !

Pour plus d’informations, lisez la Déclaration de Yaoundé : L’OMC et le libre-échange engendrent la faim, la pauvreté et les inégalités.

L’écho des campagnes 

L’écho des campagnes 1

Zainal Arifin Fuat, Serikat Petani, Indonésie

Les tensions géopolitiques et géoéconomiques actuelles redéfinissent les relations commerciales et les systèmes alimentaires à travers l’Asie du Sud-Est. La politique commerciale est de plus en plus utilisée comme un outil stratégique par les économies puissantes, exerçant une pression sur les pays de la région pour qu’ils ouvrent les marchés et ajustent la réglementation nationale. Les politiques tarifaires réciproques américaines affectent l’Indonésie, le Vietnam, la Thaïlande et la Malaisie, qui sont sommés de négocier des concessions pour maintenir l’accès aux marchés d’exportation. Ces événements ont des implications importantes pour l’agriculture et les moyens de subsistance ruraux, en particulier pour les petit·es producteur·rices alimentaires confronté·es à des prix volatils et à un accès inégal au marché.

L’Accord sur le commerce réciproque (ART selon l’acronyme en anglais) entre l’Indonésie et les États-Unis illustre la nature asymétrique des arrangements commerciaux émergents. Alors que l’Indonésie devrait augmenter ses importations de produits agricoles américains, tels que le soja, le blé et le bœuf, les exportations indonésiennes restent soumises à des tarifs douaniers et à des dispositions commerciales changeantes qui favoriseraient les États-Unis mais sans garanties équivalentes pour l’Indonésie. L’accord oblige également l’Indonésie à s’aligner sur certaines restrictions commerciales américaines envers d’autres pays, soulevant des inquiétudes concernant la souveraineté des États et la souveraineté alimentaire.

Pour les petit·es producteur·rices alimentaires d’Asie du Sud-Est, les pressions tarifaires réciproques et la libéralisation commerciale intensifieront la concurrence à l’importation, feront baisser les prix producteurs et affaibliront les systèmes alimentaires locaux. Ces dynamiques risquent d’accroître la dépendance aux marchés mondiaux et de saper la capacité des États à protéger l’agriculture nationale. Défendre la souveraineté alimentaire nécessite de reprendre l’espace politique pour protéger les paysan·nes, réguler les importations et renforcer les systèmes alimentaires locaux et agroécologiques.

Le conflit en Asie de l’Ouest, bien que géographiquement éloigné, impacte considérablement l’Indonésie par la flambée des coûts de production. La hausse des prix mondiaux du pétrole affecte la production et le bien-être des paysan·nes, ainsi que la distribution par les coopératives paysannes. Puisque le pétrole est indispensable à la production et la distribution alimentaire pour les familles de paysan·nes, la hausse des prix du carburant menace directement la viabilité agricole.

L’agriculture indonésienne est encore en transition des systèmes conventionnels vers des systèmes agroécologiques, ce qui signifie que les engrais ne sont pas encore entièrement produits au niveau national. Une forte dépendance aux engrais importés augmente considérablement les coûts de production des intrants. La hausse des prix du carburant déstabilisera les prix des aliments. Étant donné que les réserves alimentaires gouvernementales ne sont toujours pas souveraines, les communautés urbaines et les paysan·nes manquant de stocks alimentaires suffisants seront les plus touché·es. La souveraineté alimentaire et l’agroécologique sont des réponses essentielles à ces crises en cascade.

L’écho des campagnes 2

Jose Maria Oviedo, Union nationale des producteurs agricoles costaricains (UNAG), Costa Rica/CLOC-La Vía Campesina

D’un point de vue géopolitique, la guerre en Iran démontre que les États-Unis estiment que le monde doit leur appartenir et qu’ils doivent exercer le pouvoir sur toutes les nations. Ils justifient l’attaque contre l’Iran en invoquant la nécessité de détruire les capacités militaires de la région, en particulier les missiles balistiques, et d’éliminer les armes nucléaires. Ils insistent également pour changer le régime iranien en raison de leur soutien envers ceux qu’ils qualifient d’adversaires de l’Occident.

Nous avons vu que les États-Unis considèrent que l’Amérique se résume aux États-Unis, où tout gouvernement qui n’est pas d’accord avec les politiques américaines doit faire l’objet d’une intervention ou d’une invasion. Nicolás Maduro au Venezuela en est un exemple récent. Des pays comme Cuba, le Nicaragua, le Mexique et le Panama ont tous été menacés pour ne pas avoir respecté les directives américaines.

Sur le plan économique, le conflit en Asie de l’Ouest, région qui produit vingt pour cent du pétrole mondial, a de graves conséquences. La hausse des prix du pétrole pourrait entraîner une inflation mondiale, voire une famine, en raison des graves répercussions sur les économies, y compris celle de la Chine. Ce pays étant l’un des principaux producteurs de blé, cette situation pourrait engendrer des pénuries de céréales, aggravant la pénurie alimentaire.

Nous pensons que l’empire américain s’effondre. Des exemples du passé, comme les tentatives de Jimmy Carter de nouer des alliances positives avec la Chine en 1979, contrastent fortement avec l’esprit belliqueux des États-Unis. D’après des estimations, ces guerres auraient coûté au contribuable américain 300 milliards de dollars, qui n’ont pas été investis aux États-Unis ni dans le développement communautaire à l’échelle mondiale.

Sur le plan financier, nous nous attendons à un déficit budgétaire important aux États-Unis (des dépenses publiques supérieures aux revenus fiscaux), ainsi qu’à une augmentation des droits de douane sur les exportations vers les États-Unis, qui toucheraient surtout l’Amérique centrale. Comme de nombreux pays de notre région dépendent des importations de pétrole, l’inflation représente un défi crucial. La dépréciation du dollar et les efforts pour l’apprécier menacent encore d’aggraver l’inflation mondiale, rendant la situation encore plus précaire pour les pays dépendants du pétrole importé.

L’écho des campagnes 3

Andoni García, Euskal Herriko Nekazarien Elkartasuna – EHNE Bizkaia, Espagne

La politique commerciale de l’UE, à commencer par l’Accord Général sur les Tarifs Douaniers et le Commerce (GATT selon l’acronyme anglais) et l’inclusion de l’agriculture et de l’alimentation à l’OMC, a été décisive pour la politique agricole et alimentaire et les conséquences ont été néfastes pour les petit·es agriculteur·rices. Cette subordination a éliminé les instruments de régulation du marché et des prix que la Politique Agricole Commune (PAC) garantissait jusqu’en 1992. Malgré l’échec de l’OMC, l’UE a signé sans limites des accords de libre-échange, où l’agriculture et les marchés intérieurs sont devenus des monnaies d’échange.

L’ouverture aux marchés internationaux, la réduction des tarifs douaniers, la baisse des prix pour les agriculteur·rices et la politique agressive d’exportation agroalimentaire de l’UE ont entraîné une forte diminution du nombre de petit·es agriculteur·rices, de l’ordre de plusieurs millions. Entre 2013 et 2023, cinq millions de fermes ont été contraintes de fermer dans l’UE. L’Union et sa politique d’exportation agroalimentaire ont été directement responsables de l’escalade spéculative de l’alimentation à l’échelle mondiale. Le modèle agricole dans l’UE est de plus en plus agroindustriel et basé sur des économies d’échelle.

Pourtant, l’UE est aujourd’hui moins autosuffisante en matière alimentaire, car sa souveraineté alimentaire et son autonomie stratégique dépendent des accords de libre-échange et des intérêts économiques des élites liés à la mondialisation. Lors de la législature précédente, l’UE a tenté de répondre aux crises climatiques, environnementales, de biodiversité, énergétiques et alimentaires via le pacte vert pour l’Europe, la stratégie Farm to Fork (De la ferme à la table) et les initiatives de biodiversité, sans toutefois remettre en question sa politique commerciale.

La fragilité de ces approches et leur contradiction avec les lobbies commerciaux internationaux sont mises en évidence par la nouvelle situation géopolitique. L’UE revient sur sa position politique pour faire face aux crises et cherche activement à conclure des accords de libre-échange pour assurer son rayonnement à l’échelle mondiale, ce qui est mis à mal lorsque sa subordination aux États-Unis dans la prise de décision devient évidente. La Commission européenne a proposé, pour le budget de l’UE à partir de 2028, d’augmenter les dépenses militaires tout en diminuant le soutien aux agriculteur·rices. La PAC et les politiques de protection de l’environnement reculent rapidement.

De plus, la Commission européenne a accéléré les accords de libre-échange, ignorant les décisions du Parlement européen et l’opposition généralisée des agriculteur·rices. Et aujourd’hui, les attaques américaines et israéliennes contre l’Iran, déclenchant une guerre aux répercussions mondiales, ont suscité de hautes spéculations sur le carburant, les coûts de production et la nourriture, qui mettent en avant les menaces pour la souveraineté alimentaire, l’accès à l’alimentation et la fragilité des systèmes alimentaires mondialisés causée par les politiques européennes.

L’écho des campagnes 4

Annette Hiatt, Coalition Nationale des Fermes Familiales/Projet de Prévention des Pertes de Terres, États-Unis

Les accords commerciaux multilatéraux et internationaux ont souvent un impact important sur les petit·es producteur·rices, mais ne les favorisent pas et ne les impliquent pas. De nombreux petit·es agriculteur·rices, comme ceux de Caroline du Nord (région du sud-est des États-Unis), ne sont pas directement impliqués dans le commerce international, mais les décisions prises à huis clos au niveau international pour façonner et influencer les relations de pouvoir ont des répercussions directes sur ces mêmes producteur·rices et les communautés où ils/elles vivent.

En janvier, on estimait que les droits de douane pourraient avoir un impact désastreux sur l’économie agricole de Caroline du Nord, avec des pertes de revenus de 1,2 milliard de dollars et la suppression possible de 8 000 emplois. Faute de soutien aux prix pour les petit·es agriculteur·rices, l’utilisation erratique des droits de douane peut contribuer à opposer les petit·es agriculteur·rices à l’agriculture industrielle à grande échelle pour accéder aux marchés intérieurs.

Plus de 50 % des fermes de Caroline du Nord sont inférieures à 20 hectares et plus de 50 % des agriculteur·rices gagnent moins de 10 000 $ par an grâce à l’agriculture. Ce ne sont pas ces agriculteur·rices qui exportent à l’international, mais ils/elles sont souvent la base des systèmes alimentaires locaux qui nourrissent leurs communautés. Mais ils/elles constatent que les prix des denrées augmentent, et que les coûts des intrants, comme le carburant et les engrais, sont en hausse. Les coûts de production pour les agriculteur·rices étant systématiquement supérieurs à leurs rémunérations, la dette agricole croissante pousse nos petit·es producteur·rices, piliers de nos communautés rurales, à se détourner du travail de la terre. Ces mêmes petit·es producteur·rices détiennent la clé de la résilience et de la construction communautaire, mais sont traités comme des pions dans un jeu et la production qui construit aussi nos économies locales est trop peu valorisée. La politique commerciale doit renforcer les moyens de subsistance de nos petit·es producteur·rices et de nos communautés rurales, faciliter l’accès à la terre et la souveraineté alimentaire, et permettre une gestion qui soutient une production alimentaire résiliente et agroécologique aux États-Unis et à l’étranger.

Sous les feux de la rampe 

Sous les feux de la rampe 1

Démolition par les États-Unis de l’ordre international d’après-guerre et Sud mondial

Un ordre mondial à l’agonie

Au cours de la deuxième année du second mandat de Donald Trump, qui a débuté par l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro, puis la guerre entamée contre l’Iran aux côtés du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, le président américain a poursuivi sa destruction de l’ordre international instauré par les États-Unis après la Seconde Guerre mondiale, il y a 80 ans.

Ce régime à l’agonie est une structure de règles, de pratiques et de politiques qui maintiennent l’hégémonie des États-Unis et du reste de l’Occident capitaliste, promue par la rhétorique de la liberté, du libre-échange et de la démocratie. Les États-Unis ont remplacé ces règles et pratiques, déjà injustes envers le Sud mondial, par l’exercice unilatéral de la coercition et de la force, et par la loi du plus fort.

Nous ne sommes qu’au premier trimestre de 2026, mais Trump a déjà réussi à démanteler les fictions politiques de l’ancien régime, parmi lesquelles le principe central de l’ONU qui interdit expressément « de recourir à la menace ou à l’emploi de la force, soit contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État, soit de toute autre manière incompatible avec les buts des Nations Unies ».  L’enlèvement de Maduro et l’assassinat du Guide suprême iranien Ali Khamenei ont été l’annonce de l’hégémon au monde que tout pays pouvait subir une intervention soudaine et unilatérale si telle était la volonté de Trump. Les territoires étrangers appartenant à des alliés proches, comme le Groenland, n’étaient pas non plus à l’abri de l’annexion si Trump décidait qu’il est dans l’intérêt national des États-Unis de se les accaparer.

Transformation du régime économique multilatéral

Avant de démanteler la façade politico-militaire de l’ancien régime, Trump en a déjà attaqué l’outil économique en 2025, reprenant ce qu’il avait commencé lors de son premier mandat, de 2017 à 2021. Durant cette période, il avait poursuivi la politique de son prédécesseur, le président Barack Obama, qui consistait à bloquer les nominations et les reconduites à l’Organe d’appel de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), provoquant la paralysie de l’organisation. Mais plus effrontément encore, il a déclaré une guerre commerciale unilatérale contre la Chine, sapant le système de règles et de conventions du commerce mondial dont les États-Unis avaient participé à l’institutionnalisation en 1994 avec la fondation de l’OMC.

En 2025, Trump a étendu ses guerres commerciales à environ 90 autres pays. Parmi eux figuraient 50 pays africains, dont certains ont écopé des hausses tarifaires les plus élevées et punitives au monde, comme le Lesotho (50 %), Madagascar (47 %), Maurice (40 %), le Botswana (37 %) et l’Afrique du Sud (30 %). Les tarifs imposés étaient peu fondés, bien que dans le cas de l’Afrique du Sud, il s’agissait en partie d’une punition pour avoir porté plainte contre Israël devant la Cour internationale de Justice en l’accusant de commettre un génocide à Gaza.

L’aide internationale, en tant qu’instrument de la politique américaine, était un pilier de l’ancien régime international. Comme le disait Thomas Sankara, l’un des plus grands combattants africains pour la libération, « Celui qui vous nourrit vous contrôle ».  Pour plaire à sa base d’extrême droite, qui ne considérait pas l’aide internationale comme un élément important pour le maintien de l’hégémonie américaine, l’une des premières décisions de Trump, mise en place avec Elon Musk, l’individu le plus riche du monde, a été la suppression de l’Agence pour le développement international (AID). Pour certains, les conséquences ont été désastreuses, puisque les programmes de l’USAID devaient, en théorie, financer d’importants projets de santé publique et de santé reproductive dans le Sud mondial. Pour d’autres, cette suppression n’a pas entraîné de pertes, puisque la majeure partie des fonds de ces initiatives servait à payer les entrepreneurs américains qui les mettaient en application ou les géraient.

Mais Trump et Musk n’ont pris aucune mesure pour démanteler ou réduire le flux de fonds américains vers le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et les banques régionales de développement, par lesquelles les États-Unis canalisent l’argent pour dominer le Sud mondial via « l’aide au développement » ou les « ajustements structurels », et dans lesquelles les États-Unis ont un droit de veto. 

Ces institutions entretiennent des programmes d’ajustement structurel vecteurs de pauvreté, notamment en Afrique, promeuvent des efforts d’industrialisation dite axée sur l’exportation et mal ciblée, alors même que les États-Unis imposent d’énormes tarifs douaniers punitifs sur les importations du Sud mondial, et bloquent tous les efforts pour résoudre l’endettement massif des pays en développement (plus de 11,4 billions de dollars américains).

Vers une alliance mondiale de résistance et de changement

Les actions de Trump visent principalement les habitants et les pays du Sud mondial. Cette stratégie est logique puisque c’est principalement le Sud mondial qui a influencé l’équilibre des pouvoirs mondiaux et créé la crise de l’hégémonie américaine. Parmi les étapes de ce processus historique figurent l’ascension de la Chine au rang de deuxième économie la plus puissante au monde, les défaites cuisantes des armées américaines en Irak, en Libye et en Afghanistan au cours des 25 dernières années, la montée de l’Iran comme puissance régionale malgré tous les efforts des États-Unis et d’Israël pour la contenir, la capacité des pays en développement à entraver l’OMC en tant que moteur de libéralisation commerciale, et la montée des BRICS comme contrepoids potentiels à l’alliance occidentale.

L’aggravation de la crise du régime capitaliste mondial a également participé à mettre à mal cette hégémonie. Ses principales manifestations sont la désindustrialisation des États-Unis et de l’Europe, la financiarisation des principales économies capitalistes où la spéculation plutôt que la production est devenue l’investissement privilégié, la hausse stupéfiante des inégalités mondiales de revenus et de richesse, et la contradiction grandissante entre la survie planétaire et la quête toujours plus intense du profit.

Le régime unilatéraliste de Trump est sans merci. Mais il n’y a pas de retour possible à l’ancien régime d’hégémonie américaine exercé par un ordre multilatéral systématiquement biaisé contre le Sud mondial, sous couvert de rhétorique libérale-démocratique. Pour nous, dans le Sud mondial, et pour toutes les personnes qui défendent la justice, la paix et la survie planétaire, il n’y a pas d’autre choix que de relever courageusement le défi de naviguer dans les eaux turbulentes de cette période de transition si nous voulons parvenir au refuge d’un nouvel ordre mondial qui servira l’intérêt commun de l’humanité et de la planète.

Sous les feux de la rampe 2

L’autonomie de l’État et la mobilisation des petits producteurs sont essentielles à une régulation stricte des marchés, à la souveraineté alimentaire et à un système d’échange équitable

Une régulation stricte des marchés et des marchés territoriaux est essentielle pour construire des systèmes alimentaires autonomes et garantir la souveraineté alimentaire. En défendant l’autonomie nationale et en l’utilisant judicieusement, les pays peuvent mettre en œuvre efficacement des réglementations qui favorisent les besoins des petit·es paysan·nes. Les petits producteurs de toutes les régions se mobilisent pour exiger les mesures politiques nécessaires qui leur permettent de continuer à cultiver, pêcher, élever et produire de la nourriture pour la population. Ceux et celles qui pratiquent l’agriculture familiale sont souvent étouffé·es par un marché mondial non réglementé qui privilégie les intérêts corporatifs et spéculatifs.

La pandémie mondiale et les conflits géopolitiques ont mis en lumière les vulnérabilités du système commercial mondial et les défis posés par la dépendance aux importations d’aliments et d’intrants. En Afrique, certains gouvernements se sont approprié le concept de « souveraineté alimentaire » pour désigner l’autosuffisance alimentaire domestique par l’agriculture modernisée. Malgré cette distorsion, la résilience des fermes familiales et les avantages des marchés territoriaux par rapport aux chaînes d’approvisionnement mondiales sont de plus en plus reconnus.

Les rapports et recommandations de la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) révèlent que la plupart des aliments consommés dans le monde circulent par divers marchés territoriaux plutôt que par des chaînes d’approvisionnement mondiales. Ces marchés sont liés aux systèmes alimentaires locaux, nationaux et régionaux. Ils sont plus inclusifs et diversifiés que les chaînes de valeur de marchandises uniques, en particulier pour les femmes et les jeunes. Les marchés territoriaux remplissent de multiples fonctions économiques, sociales, culturelles et écologiques, contribuant considérablement aux économies locales en permettant de conserver et de redistribuer la richesse au niveau de la ferme.

La régulation des marchés est cruciale pour défendre ces marchés territoriaux et garantir des revenus justes aux petit·es paysan·nes, qui couvrent leurs coûts de production tout en fournissant des aliments sains à des prix stables pour les consommateur·rices. Cet objectif nécessite de traiter les questions structurelles par des politiques et des instruments publics en amont, tels que les stocks alimentaires publics, les quotas d’importation et les réglementations sur les prix minimums.

Au cours des dernières décennies, les outils de régulation des marchés ont été sapés par des ajustements structurels et des politiques néolibérales qui ont aggravé l’insécurité alimentaire et favorisé la spéculation ainsi que la consolidation des entreprises dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, nuisant ainsi à une production alimentaire locale saine. Le contexte actuel offre des possibilités pour plaider en faveur de la réintroduction de réglementations au cœur du développement durable des systèmes alimentaires.

En Afrique de l’Ouest, des mouvements comme le Réseau des organisations paysannes et de producteurs de l’Afrique de l’Ouest (ROPPA) mettent en œuvre des actions visant à renforcer la régulation des marchés et à construire des marchés locaux afin d’assurer des prix équitables. Ces efforts favorisent les exploitations familiales et soutiennent les systèmes alimentaires locaux qui protègent les marchés et développent des circuits de commercialisation plus courts reliant producteurs et consommateurs.

De plus, les réseaux paysans organisés permettent régulièrement la tenue de foires agricoles qui mettent en avant les marchés locaux et urbains, avec des répercussions positives sur les revenus des agriculteur·rices. Lors du 3e Forum mondial Nyéléni organisé au Sri Lanka en septembre 2025, les petit·es paysan·nes ont souligné la nécessité de produire des analyses et des preuves pour un plaidoyer efficace. Les mouvements travaillent à identifier dans le monde des exemples d’initiatives efficaces de régulation des marchés, soutenues par des chercheur·euses pour documenter les bénéfices proactifs.

En cette période géopolitique difficile, il est indispensable que les gouvernements non alignés s’unissent et élaborent des politiques qui défendent leurs petit·es producteur·rices alimentaires et protègent la souveraineté alimentaire.

Bulletin n° 63 – Éditorial

Repenser le commerce mondial à l’heure des tensions géopolitiques

Pendant une grande partie de ce siècle, le système multilatéral établi après la Seconde Guerre mondiale a été corrompu et détourné par un groupe de nations riches et puissantes qui réécrivent ce qui est appelé l’ordre mondial fondé sur des règles et redéfinissent ce que sont la coopération, la justice, la prospérité partagée et la stabilité. À leur tête se trouvent les États-Unis d’Amérique qui, par la puissance combinée du capital et des capacités militaires, contournent les règles collectives et imposent des décisions unilatérales qui transforment fondamentalement la politique et le commerce mondiaux. Cela a conduit à un système international fragile où toutes les règles peuvent être changées et où la puissance brute détermine les résultats.

Cela ne rend pas pour autant le système international et multilatéral assiégé juste, équitable ni démocratique. Ses principaux organes, comme le Conseil de sécurité de l’ONU, le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce (OMC), ont longtemps été des instruments de promotion des intérêts des anciennes puissances coloniales. Comble de l’ironie aujourd’hui, même les règles imposées par ces institutions sont mises à mal.

Le commerce et l’investissement internationaux, qu’ils soient négociés par des accords de l’OMC, des accords bilatéraux de libre-échange ou des partenariats économiques stratégiques, se sont transformés en armes dans les conflits géopolitiques. Les tarifs douaniers, sanctions et restrictions financières ne sont pas utilisés pour corriger les déséquilibres commerciaux, mais pour exercer une pression politique impitoyable et soumettre les nations et les peuples. Les mesures économiques ciblent ceux qui osent tracer une voie alternative au capitalisme mondial et aux idéologies fascistes.

Comme le démontre la dernière guerre en date en Asie de l’Ouest, ces actions dépassent largement les nations impliquées. Pour les pays en développement, les conséquences sont catastrophiques. Les tarifs douaniers fluctuants, les sanctions agressives et la volatilité des prix des produits de base menacent les moyens de subsistance de la classe ouvrière, mettent à rude épreuve les systèmes alimentaires et accroissent la dépendance aux marchés extérieurs de moins en moins stables.

Les petit·es paysan·nes et les travailleur·euses, piliers des économies locales, se retrouvent pris dans un étau de fluctuations mondiales des prix, de coûts de production croissants et de revenus en baisse.

Lorsque les politiques économiques répondent aux ambitions impériales et coloniales de peuplement, l’espoir d’un commerce juste et équitable s’évapore. Cuba, la Palestine et le Venezuela illustrent comment l’instrumentalisation du commerce combinée aux positions coloniales conduit à la punition collective des peuples.

Cependant, ce moment de crise offre aussi une lueur d’espoir. Alors que la confiance dans les systèmes existants s’estompe, les pays et les mouvements sociaux se lèvent pour réclamer un renouveau sous le signe du véritable multilatéralisme : fondé sur la coopération plutôt que sur l’oppression, et sur la démocratie participative plutôt que sur une représentation opaque.   

Focus on the Global South, La Via Campesina

L’écho des campagnes 

L’écho des campagnes 1

Façonner l’avenir de Nyéléni par la convergence de la base vers le haut !

Tammi Jonas, Alliance Australienne pour la souveraineté alimentaire (AFSA)

Façonner l’avenir de Nyéléni exige une approche concrète et radicale, ancrée dans les luttes vécues des paysan·nes, pêcheur·euses, pastoralistes, travailleur·euses de l’alimentation et de la pêche ainsi que des communautés locales. Lors du Forum Global Nyéléni à Kandy, nous avons affirmé que la souveraineté alimentaire est un projet politique de libération, dont la force réside dans la convergence depuis le bas, où nous construisons l’unité à travers des stratégies partagées de résistance et de transformation.

Répondant à l’appel à rassembler un plus grand nombre de mouvements, l’AFSA s’est rendue au Sri Lanka en tant que délégation de paysan·nes, de peuples autochtones et d’organisateurs du travail, connecté·es à la lutte quotidienne contre le monopole sur la nourriture et les terres des entreprises dans ce qu’on appelle l’Australie. Alors que nous nous organisons dans un contexte où le capitalisme colonial et d’occupation continue de déposséder les peuples autochtones, et où l’agriculture industrielle domine les politiques et les papilles, nous avons néanmoins remporté des victoires concrètes sur le terrain qui montrent à quoi ressemble la souveraineté alimentaire en pratique.

Grâce à une organisation collective, nous nous sommes battus pendant plus de 15 ans pour la reconnaissance étatique et nationale du rôle crucial que jouent les petits agriculteurs dans l’alimentation des communautés locales tout en refroidissant la planète. Nous avons modifié les lois de planification pour soutenir l’agroécologie et les infrastructures de transformation sur nos exploitations, résisté à des réglementations restrictives sur la sécurité alimentaire et intégré les principes de l’UNDROP dans notre plaidoyer national. Ces victoires n’ont pas été accordées par les gouvernements ; elles ont été obtenues par la mobilisation populaire et l’organisation démocratique. C’est l’approche que nous avons adoptée au Sri Lanka : convergence par l’organisation, et non par la consultation ; le pouvoir construit par en bas, en solidarité mais sans pour autant le céder à nos alliés des ONG.

Lors du forum, nous avons travaillé dans la solidarité aux côtés de camarades pour défendre le leadership féministe ainsi que la participation des jeunes, des diversités de genres et sexuelles dans la prise de décision. Nous avons manifesté notre approche intersectionnelle, plaidant côte à côte avec les pastoralistes, les peuples autochtones et les travailleur·euses afin de rendre leurs luttes visibles à travers nos actions et campagnes collectives. Nous insistons pour que Nyéléni reste responsable devant les mouvements sociaux, avec une coordination politique claire et une prise de décision collective menée par les paysan·nes, les peuples autochtones, les pastoralistes, les pêcheur·euses ainsi que les travailleur·euses de l’alimentation et de la pêche.

Nous sommes rentré·s chez nous animé·es par la promesse de Nyéléni de briser les chaînes de la dette extractive, prêt·es à faire mentir l’idée que notre avenir devait être hypothéqué aux puissants. Ensemble, nous construirons un monde libéré de l’impérialisme financier car la révolution ne saurait être empruntée.

L’écho des campagnes 2

Nyéléni à Kandy : Renforcer les mouvements sociaux du Sri Lanka

Anuka De Silva, Mouvement pour une réforme foncière et agricole (MONLAR en anglais), La Via Campesina

En 2022, en raison d’une grave crise de la dette, de la corruption généralisée, de l’hégémonie du pouvoir et d’une forte inflation alimentaire, le pays a fait face à d’importantes crises politiques, sociales et économiques. La population est descendue dans la rue pour réclamer réformes politiques, démocratie, justice et souveraineté nationale. Les citoyen·nes du Sri Lanka ont joué un rôle majeur dans le changement du paysage politique du pays. C’est pourquoi le Forum Nyéléni est devenu de plus en plus important pour nous en tant que mouvement social.

Dans le cadre des conditions du FMI pour le sauvetage financier, le Sri Lanka a été exhorté à mettre en œuvre une série de mesures d’austérité, incluant la vente de certains actifs appartenant à l’État. L’une des institutions concernées est l’Institut National de Développement Coopératif (NICD), qui fait partie des biens envisagés pour la privatisation. Avec le soutien de Nyéléni, nous avons empêché la privatisation du NICD.

Pourquoi le Forum Nyéléni est-il important pour les mouvements sociaux au Sri Lanka ?

L’organisation du Forum Nyéléni a permis de renforcer la force collective des différentes luttes locales et a souligné l’importance de la solidarité pour relever les défis communs. La convergence à Nyéléni a rassemblé des mouvements populaires pour exiger une action collective visant à démanteler les systèmes d’oppression.

Compte tenu des difficultés agricoles et de l’insécurité alimentaire du pays, la souveraineté alimentaire est un outil essentiel pour contrer les systèmes agricoles dominés par les entreprises qui privilégient le profit au détriment du bien-être des populations. Construire une vision collective de la souveraineté alimentaire et créer un programme d’action politique à travers la Déclaration de Kandy continue de renforcer l’impact de notre mouvement. La convergence des luttes et de la solidarité reste la force qui peut conduire à une véritable transformation, bien plus grande qu’un simple changement politique.

Il est clair que le comité de pilotage sri-lankais du forum a posé une base solide pour la construction de mouvement à long terme en gardant la communauté au cœur de ces efforts, en faisant correspondre les luttes locales avec l’agenda mondial plus large, et en s’engageant avec le gouvernement pour des réformes politiques et une véritable transformation systémique.

L’écho des campagnes 3

Les femmes assurent la transformation systémique

Sarah Luiza et Bianca Pessoa, Marche Mondiale des Femmes Brésil

Depuis le 1er Forum Nyéléni, nous affirmons qu’il ne peut y avoir de souveraineté alimentaire sans féminisme. Grâce à nos efforts, lors du troisième Forum Global Nyéléni, le féminisme a été reconnu comme une partie fondamentale de l’Agenda Commun d’Action Politique, fondé sur sa perspective populaire, anti-capitaliste, anti-raciste et anti-hétéropatricale. Il n’est pas possible d’opérer un changement systémique sans transformer les relations d’inégalité et de violence vécues par les femmes partout dans le monde. Cela a marqué un tournant : la création d’une lutte commune pour toutes les personnes qui veulent voir un changement radical dans la société et dans le monde dans lequel nous vivons. En ce sens, l’Assemblée des femmes a constitué un espace fondamental de convergence.

Nous avons réuni des femmes de tous mouvements, régions, sexualités et origines ethniques, preuve de l’importance de la diversité dans ce processus. Les femmes ont beaucoup à nous apprendre. De leurs différentes réalités, elles partagent des expériences de résistance, de construction d’alternatives au niveau des territoires, montrant que le féminisme n’est pas une promesse creuse. Il se construit à partir de la pratique quotidienne.

Les conséquences des fausses solutions du capitalisme vert déplacent les femmes de leurs territoires et menacent leur vie. C’est pourquoi les femmes défendent la lutte pour la souveraineté énergétique et la justice climatique, qui est bonne pour les populations et non pour le marché. Pour nous, la solution réside dans les territoires et dans la vie. Dans le rapport que les femmes entretiennent avec la nature et les personnes. Ce sont le soin de la vie et des conditions de vie dans l’égalité qui construiront réellement un nouveau monde.

Nous affirmons que l’économie féministe est fondamentale, reconnaissant le travail des femmes et toutes leurs contributions à la reproduction sociale de la vie, du point de vue du soin, de l’égalité et de bonnes conditions de vie. En même temps, nous faisons face quotidiennement à la violence que le capitalisme hétéropatriarcal et raciste nous inflige. Sur cette base, les revendications fondamentales de la lutte féministe telles que l’égalité, la liberté, la justice, la paix, la solidarité internationale, la démilitarisation, la défense de la démocratie, des droits et de la paix, ainsi que la souveraineté alimentaire et l’agroécologie, ont été réaffirmées et concrétisées lors du troisième Forum Nyéléni et pour la voie à suivre.

L’écho des campagnes 4

Nyéléni et au-delà : Leadership et perspectives autochtones dans le mouvement mondial pour la souveraineté alimentaire

Nicole Maria Yanes, Opata, Conseil international des traités indiens (IITC) et Collectif NDN

Pour les peuples autochtones, la souveraineté alimentaire est un mode de vie. Elle détermine la survie de nos territoires, langues, cultures, cérémonies, histoires, vêtements, et de tout ce qui constitue qui nous sommes en tant que Peuples. À travers le monde, les territoires des peuples autochtones sont en première ligne de la colonisation et de l’extraction, présentés comme des « zones de sacrifice » pour les essais militaires, les projets d’extraction et le soi-disant développement. En conséquence, les peuples autochtones sont désormais les premières victimes de la crise climatique provoquée par les gouvernements et les entreprises.

Lors du rassemblement Nyéléni, les délégués autochtones ont joué un rôle majeur. Du partage de nos pratiques de leadership communautaire, des approches de la construction du consensus, des connaissances et des cérémonies traditionnelles, à notre expérience ancrée dans le plaidoyer, la négociation et la construction de mouvement.

Nous avons représenté collectivement nos peuples, en rassemblant le soutien de mouvements mondiaux pour nos efforts continus, y compris la mise en œuvre complète de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones ; que l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) respecte son engagement à modifier le Code de conduite international sur la gestion des pesticides afin d’inclure les droits collectifs des peuples autochtones, en particulier notre droit à un consentement préalable, libre et éclairé ; que l’ONU sépare et ne confonde pas, dans tous ses documents et décisions, les concepts de peuples autochtones avec les communautés locales ; et pour le mouvement « LandBack » des peuples autochtones visant à récupérer des territoires illégalement volés.

Même si les participant·es venaient d’écosystèmes et d’histoires de colonisation distincts, Nyéléni nous a rappelé que défendre notre souveraineté alimentaire nécessite solidarité, collaboration et stratégie partagée. Relier le travail que nous accomplissons sur nos territoires aux scènes internationales n’est pas facile et dépasse ce rassemblement au Sri Lanka. La véritable solidarité exige un engagement et une volonté de comprendre les histoires, les luttes et les objectifs des uns et des autres à travers des écosystèmes, des langues et des réalités politiques diverses. De plus, il convient de noter que l’agenda politique et l’impact de la déclaration dépendent de l’utilisation et de la mise en œuvre que la population leur apporte à travers son usage.

Dans des moments comme ceux-ci, Nyéléni nous rappelle que notre liberté et notre avenir collectifs sont profondément interdépendants. Nos libérations sont liées. Renforcer les alliances entre peuples, régions et mouvements n’est pas seulement une stratégie, mais une responsabilité. C’est un acte de survie en ces temps de montée du fascisme et de l’autoritarisme.

L’écho des campagnes 5

De Nyéléni à Belém. Le combat pour la justice climatique comme élément de convergence

Martín Drago, REDES/Amis de la Terre International

Les responsables et les facteurs de l’effondrement climatique et de la dégradation de l’environnement sont intimement liés aux inégalités sociales, économiques et de genre qui règnent à l’échelle mondiale. Ils sont également un pilier de la construction et de la reproduction du système énergétique actuel, autour duquel les multinationales et les États du Nord mondial ont approfondi les relations coloniales. Par conséquent, parler de justice climatique, c’est réfléchir à changer le système.

Pour atteindre la justice climatique, il est nécessaire de transformer les systèmes économiques, sociaux, politiques et énergétiques, les relations sociales de genre et notre lien avec la nature, par la mise en œuvre massive d’initiatives populaires visant à construire un nouveau modèle fondé sur la solidarité internationaliste et la justice sociale, économique, de genre, raciale et environnementale.

À cette fin, il est essentiel de renforcer le pouvoir populaire et ses organisations, et de transformer le système multilatéral avec une approche internationaliste, fondée sur la solidarité et l’intégration des peuples. Cet engagement sera possible par différents moyens qui, en partageant des caractéristiques, stratégies et principes communs, mèneront à la construction du pouvoir populaire selon la définition de chaque peuple sur son territoire.[1]

Construire la justice climatique est l’une de ces voies et donc un axe central de convergence populaire pour changer le système.

L’écho des campagnes 6

Nyéléni – Pourquoi RIPESS a participé

Ruby van der Wekken, RIPESS

RIPESS intercontinental, le réseau de l’économie solidaire, a répondu positivement à l’invitation de Nyéléni à rejoindre son processus il y a deux ans. Depuis, nous nous sommes impliqués dans le Comité de pilotage du troisième Forum Global Nyéléni. RIPESS a ainsi participé au processus préparatoire de convergence vers un Agenda Commun d’Action Politique et a voyagé avec une délégation de 21 représentant·es du monde entier au forum de Kandy, au Sri Lanka.

RIPESS défend depuis 10 ans, par l’intermédiaire des membres présents dans le processus Nyéléni, que les efforts visant la souveraineté alimentaire sont impossibles sans un changement économique systémique, ce qui implique avant tout un changement de l’économie dans son ensemble. Alors que les mouvements ayant rejoint le processus Nyéléni connaissaient déjà des concepts tels que l’économie féministe et l’économie du soin, l’économie solidaire, à la fois en tant que méthodologie et vision plaçant le pouvoir communautaire et les valeurs sociales et écologiques au cœur de la construction d’une autre économie, était moins connue au niveau mondial.

Il est également important de noter que RIPESS a rejoint le processus Nyéléni en reconnaissance du grand potentiel du changement du système alimentaire pour un changement systémique dans nos communautés et à travers cette société, et souhaite contribuer à ce processus en construisant les valeurs, principes et objectifs de l’économie solidaire comme un processus transformateur ascendant.

L’écho des campagnes 7

Luttes convergentes dans la lutte mondiale contre l’aquaculture industrielle

Feini Yin, Alliance Marine Nord-Américaine (NAMA)

La campagne « Lutte mondiale contre l’aquaculture industrielle » de Nyéléni vise à relever les défis pressants créés par l’élevage industriel de produits de la mer, et à bloquer le développement et l’expansion de ces exploitations à travers le monde.

Tout comme l’agriculture, l’aquaculture (la production de produits de la mer dans l’océan, en eau douce ou sur terre) peut être pratiquée de nombreuses façons. Cela va des formes traditionnelles et agroécologiques, comme les étangs de poissons hawaïens autochtones, à l’aquaculture à échelle industrielle et dirigée par les entreprises. Dans ce dernier cas, les entreprises agroalimentaires, les banques, les grandes ONG vertes et les instances dirigeantes transnationales promeuvent l’exportation du modèle de l’élevage industriel vers nos océans, en utilisant des expressions comme « économies bleues » et « révolution bleue ».

En réalité, l’aquaculture industrielle déplace les petits pêcheurs de leurs moyens de subsistance et de leurs territoires, pollue nos eaux et favorise la marchandisation de nos aliments. La production d’aliments pour poissons stimule la production de soja et de maïs. Elle décime également les bancs de petits poissons pélagiques au large de la côte ouest-africaine, ôtant cette source de protéines du Sud mondial, où des millions de personnes dépendent de petits poissons pélagiques pour leur nourriture et leur subsistance, afin de produire des protéines destinées à la consommation dans le Nord mondial.

Il s’agit d’une lutte d’ensemble qui fait le lien entre les questions de souveraineté alimentaire entre la terre et la mer, entre le Sud et le Nord mondial, ainsi qu’avec la justice environnementale, la santé mondiale, le travail et les mouvements des femmes. En tant que mouvement de mouvements, Nyéléni œuvre à construire des campagnes coordonnées pour assurer la souveraineté alimentaire, sanitaire et économique, et à résister au contrôle des entreprises en stoppant et empêchant l’aquaculture et la pêche industrielles, l’économie bleue et la privatisation des biens communs océaniques.

L’écho des campagnes 8

L’importance de la santé publique pour garantir la souveraineté alimentaire

Mouvement pour la santé des peuples (PHM)

En partant de la définition de la souveraineté alimentaire (SA), il est évident qu’une bonne santé au sein des foyers (y compris la santé animale) est essentielle pour maintenir la SA. L’inverse est également vrai : La SA garantit que les foyers aient accès à une alimentation suffisante et nutritive tout au long de l’année pour maintenir la santé de ses membres.

Dans le cadre de Nyéléni, la santé publique (SP) vise à couvrir les mesures préventives : a) l’eau et l’assainissement (et le contrôle des vecteurs comme les moustiques, le cas échéant) ; b) l’accès à une infrastructure opérationnelle de soins de santé primaires (y compris les soins curatifs primaires et les vaccinations) ; c) l’accès à la santé animale primaire ; et d) des mesures de promotion de la santé.

L’éducation à la santé et à la nutrition sera nécessaire pour atteindre les objectifs énoncés :  nous parlons d’une éducation qui va au-delà des aspects techniques ou cliniques : une éducation qui explique les causes structurelles des problèmes de santé, de la malnutrition et des décès évitables, et met en lumière les actions nécessaires pour y remédier.

Dans l’esprit de la SA, les personnes doivent participer activement à la prise de décision et au suivi de la mise en œuvre de ces composantes de la SP. Ce n’est pas encore le cas et reste un défi pour la circonscription de Nyéléni. Fort des activités menées depuis deux décennies, PHM pourra fournir les contributions et le soutien nécessaires à notre grande communauté Nyéléni. (PHM dispose d’un groupe thématique Nutrition et SA qui s’est réuni plusieurs fois mais n’a pas travaillé régulièrement. Parallèlement, la région latino-américaine du PHM a mis en place un groupe régional sur la SA actif et performant, représenté à Kandy).

Pour toutes ces raisons, le PHM a rejoint avec enthousiasme le Processus Nyéléni 3 dès ses débuts, dans l’esprit du droit à l’alimentation et du droit à la santé, et dans l’esprit commun de lutter ensemble contre la détermination sociale des deux. La lutte commune pour la santé, l’agroécologie et la souveraineté alimentaire en est encore à ses balbutiements, et nous devons insister sur la nécessité de recruter davantage de mouvements et d’organisations au sein de Nyéléni pour nous rejoindre dans cette lutte.

L’écho des campagnes 9

2026 : Année internationale du pastoralisme et des pâturages

Fernando García-Dory, Alliance mondiale des peuples et pastoralistes autochtones mobiles (WAMIP)

Nous, mouvement pastoral mondial, plaçons beaucoup d’espoir en Nyéléni comme un espace pour nous tenir côte à côte avec d’autres mouvements de producteurs alimentaires, pour examiner le cadre politique actuel qui impacte nos moyens de subsistance et nos terres, et formuler des propositions conjointes d’alternatives à la crise actuelle. Nous encourageons d’autres mouvements à examiner nos revendications, de la compréhension des aspects fondamentaux des droits des pastoralistes à l’expansion de l’agroécologie vers le pastoralisme. Nyéléni est un espace de convergence précieux avec d’autres mouvements qui a permis de grandes avancées, comme la Déclaration des Nations Unies sur les droits des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones rurales (UNDROP en anglais). L’année prochaine, 2026, sera l’Année internationale du pastoralisme et des pâturages de l’ONU. Nous voulons nous assurer que les pastoralistes sont mis en avant. La FAO et d’autres organismes doivent comprendre que nous représentons un modèle de production doté d’une valeur culturelle, sociale et politique qui autonomise les communautés, contribue à l’endurance des peuples nomades autochtones et fait progresser la souveraineté alimentaire.

L’écho des campagnes 10

Action mondiale de plaidoyer pour les migrants et réfugiés

Paloma Chen, Plateforme transnationale pour les migrants-Europe (TMP-E)

Le mouvement pour la souveraineté alimentaire présent au Forum Nyéléni 2025 ne s’est pas limité au noyau initial de petit·es producteur·rices alimentaires, tels que les paysan·nes, les pêcheur·euses, les pastoralistes, les peuples autochtones et les travailleur·euses dans les campagnes. Il s’est également élargi pour inclure les mouvements féministes, pour la justice climatique, de migrant·es, de consommateur·rices sensibilisé·es, de chercheur·euses universitaires, d’artistes.

La lutte des migrant·es et réfugié·es est indissociable de celle pour la souveraineté alimentaire et les moyens de subsistance. La migration est profondément liée à l’industrie alimentaire mondiale des entreprises, fondée sur l’exploitation, la déshumanisation et des récits utilitaristes qui réduisent les travailleur·euses migrant·es à une main-d’œuvre bon marché. La lutte migratoire est une lutte commune pour l’égalité raciale, de genre et économique, la souveraineté alimentaire et une transition juste qui vise à tisser la résistance et des alternatives au système corporatif qui profite de notre déplacement, de notre répression, de notre exploitation et de notre mort. Mais les sites de production alimentaire peuvent aussi être des lieux de résistance, de dignité et de construction d’avenir. Notre participation au Forum Nyéléni s’inscrit dans un effort plus large visant à renforcer la convergence entre les luttes (des campagnes de régularisation en Europe aux mobilisations transfrontalières comme les Caravanes) pour exiger le droit au logement, à la santé, du travail, la souveraineté foncière et alimentaire ainsi que justice pour tous et toutes.

À travers des débats, des présentations, des ateliers et des groupes de travail, l’effort du forum a cherché à construire une vision politique unifiée contre le système capitaliste dominant, patriarcal, impérialiste, colonialiste, raciste, basé sur les castes et suprémaciste, par la production de deux documents politiques : la Déclaration de Kandy et l’Agenda Commun d’Action Politique. La Déclaration de Kandy, lue le 13 septembre lors de la cérémonie de clôture du forum, inclut parmi ses prochaines étapes des actions telles qu’une journée mondiale de mobilisation contre l’impérialisme, le génocide, la guerre et l’utilisation de la faim comme arme. Cela s’aligne avec l’Action de plaidoyer mondiale présentée par la Plateforme transnationale pour les migrants-Europe lors du forum sur le changement systémique du récit concernant les migrant·es et réfugié·es.

L’écho des campagnes 11

Quand le monde académique rencontre le mouvement : l’échange de connaissances sur la voie de la convergence

Bruno Prado, Bhoopendra Kuma, Yukari Sekine, Collectif des universitaires-activistes agraires du Sud

Lors du troisième Forum Global Nyéléni, lors du tout premier dialogue entre chercheur·euses/universitaires et mouvements qui a réuni plus de 70 participant·es, un engagement commun est apparu pour amener universitaires et mouvements dans un échange plus profond, reconnaissant que les luttes pour la souveraineté alimentaire et la transformation systémique sont indissociables de la démocratisation du savoir.

Le Collectif des universitaires-activistes agraires du Sud (CASAS selon l’acronyme anglais)[2] a été invité à contribuer à ce processus, soutenant la création d’espaces où chercheur·euses, responsables communautaires et organisateur·rices de mouvements pourraient se réunir sur un pied d’égalité : tous les créateur·rices de savoir et détenteur·rices de savoir. Ces échanges ont souligné que la véritable transformation nécessite des relations horizontales entre divers systèmes de connaissances, où l’apprentissage circule dans toutes les directions.

Tout au long des conversations, les participant·es ont appelé à décoloniser la production de connaissances et à remettre en question les pratiques de recherche extractivistes, d’entreprise et descendantes. Les militant·es universitaires ont partagé leurs expériences de co-production de connaissances avec les communautés et ont réaffirmé que la recherche doit servir les besoins des personnes plutôt que les intérêts du capital.

Les discussions ont également souligné l’importance de construire de larges coalitions de connaissances intersectionnelles qui relient les mouvements sociaux, les universités et les institutions publiques. Les participant·es ont convenu de la nécessité de soutenir les jeunes chercheur·euses et les chercheur·euses militant·es en début de carrière, de favoriser des agendas de recherche collectifs et de communiquer les connaissances de manière plus accessible via des forums communautaires, des podcasts et des formats visuels créatifs.

À l’avenir, la collaboration entre le monde académique et les mouvements doit se poursuivre sous forme de parcours collectif et participatif. Le processus Nyéléni nous rappelle que la connaissance n’est pas un privilège, mais un outil partagé de transformation systémique : fondée sur la confiance, l’égalité et la solidarité, et construite par la convergence continue de luttes et de modes de connaissance divers.

L’écho des campagnes 12

Le rapprochement des mouvements : les syndicats rencontrent Nyéléni 

Chris Spindler, AMWU, Syndicat mondial IndustriALL

Même lorsque le mouvement syndical ne représente qu’une minorité de travailleur·euses, c’est souvent le mouvement organisé de représentation du personnel qui fixe l’agenda des conditions industrielles et de travail. C’est ce que les puissances capitalistes cherchent à briser : elles veulent la fin du travail organisé.

Aujourd’hui, le mouvement syndical connaît de nombreux bouleversements. Sans ordre particulier, et loin d’être exhaustifs : technologie et automatisation ; influence politique ; affronter et s’organiser contre les lois anti-syndicales ; s’organiser au-delà du lieu de travail, et même à l’international. Sa façon de répondre à ces questions aura un impact considérable sur sa pertinence, sa croissance et sa capacité à améliorer les conditions pour ses membres et la communauté au sens large.

Le processus Nyéléni met également au défi le mouvement syndical : travailler avec des mouvements sociaux et communautaires plus larges, pas seulement les partis politiques traditionnels ; renforcer l’engagement dans la communauté en tant que force progressiste parallèlement aux campagnes industrielles ; et défier le système politique plutôt que d’accepter son cadre conservateur.

Le mouvement Nyéléni s’oppose à l’idée que l’alimentation soit avant tout une marchandise ou un produit d’exportation, et que les pays devraient rivaliser pour une productivité toujours plus élevée. Les organisations communautaires et les syndicats, chacun à leur manière, remettent en question ces postulats sur l’alimentation et la manière dont le système politique actuel la gouverne.

Nyéléni 2025 a réuni un groupe remarquable d’activistes engagés, qui réalisent un travail extraordinaire dans leurs communautés. C’est un mouvement pour le changement social et les syndicats devraient y prendre part et, si possible, participer à leurs campagnes pertinentes.

J’ai commencé par de grandes questions auxquelles le mouvement syndical doit répondre pour son intérêt et celui de la communauté au sens large, et je crois que le processus Nyéléni devrait également réfléchir à des questions similaires :

  • Comment le processus Nyéléni interagira-t-il avec le mouvement syndical, étant donné que nous partageons des idées communes mais que nous travaillons selon des méthodes et des espaces différents ?
  • Existe-t-il des campagnes où Nyéléni et le mouvement syndical peuvent se retrouver ?
  • Comment le processus Nyéléni passe-t-il des groupes communautaires et sociaux à un mouvement de changement social ? Bien que le forum ait parlé de changement fondamental, cette question est restée sans réponse.
  • Des plans sont-ils en place, dans un avenir proche, pour discuter de ces questions et d’autres concernant l’implication syndicale ?

Nyéléni a été un événement incroyable et stimulant ; un défi à la fois pour mon propre travail de campagne et, j’en suis sûr, pour beaucoup d’autres également.

L’écho des campagnes 13

La justice linguistique comme pratique dans le processus Nyéléni

Sortir de l’ombre : défendre les droits linguistiques fait aussi partie de la lutte

Collectif pour l’autogestion des technologies d’interprétation (COATI)

Le processus Nyéléni a intégré la Justice linguistique comme pratique essentielle, reconnaissant que la possibilité de communiquer fait aussi partie de la lutte. Le Forum de Kandy a rassemblé plus de 750 personnes venues du monde entier et, pour la première fois, une interprétation simultanée a été organisée en 18 langues.

COATI a accompagné l’ensemble du processus, apportant technologie, coordination et engagement politique. 73 interprètes bénévoles et quatre technicien·nes de la région Asie-Pacifique ont été mobilisé·es, contribuant également à l’autonomie technologique régionale.

Le Groupe de travail (GT) sur l’interprétation a rassemblé une équipe diverse et inclusive d’interprètes, traducteur·rices et technicien·nes représentant des accents du Sud et du Nord mondial, de différents âges, genres et parcours militants et professionnels. Plus qu’un choix, cette diversité s’inscrivait naturellement dans la logique du réseau construit, où la pluralité des voix a créé un profond échange humain et renforcé le travail collectif pour la Souveraineté Alimentaire.

COATI a également relevé un défi technique et logistique sans précédent, démontrant que l’autogestion et les technologies libres peuvent réussir voire faire mieux là où les prestataires de services de marché échouent : assurer des processus complexes avec soin, créativité et coopération.

La justice linguistique est un exercice de mots et d’écoute qui construit l’égalité. Celles et ceux qui la rendent possible ne sont pas de simples prestataires de services, mais des sujets engagés, qui font partie intégrante des luttes.

Pour la première fois, la Déclaration finale du Forum Global Nyéléni a reconnu les interprètes et traducteur·rices comme acteur·rices des luttes. Nous voulons l’étendre à toutes les équipes techniques et bénévoles comme une partie fondamentale des luttes collectives, puisqu’ils et elles ont rendu possible la diffusion des paroles en vue d’une participation pleine et équitable. Nous exprimons notre plus profonde gratitude à tous celles et ceux qui ont mis tout leur corps et leur cœur pour faire de la Justice Linguistique une réalité vivante à Nyéléni.

Plus d’informations dans le FANZINE produit par COATI (en anglais, espagnol et français).

L’écho des campagnes 14

Communications populaires au 3e Forum Global Nyéléni

Rohan Antony, A Growing Culture

Pour le Troisième Forum Nyéléni à Kandy, la communication populaire n’était pas un élément secondaire mais une tactique essentielle pour façonner la voix collective et l’imaginaire politique du processus. C’était une manière de s’assurer que les voix des leaders de communautés résonnent bien au-delà des couloirs où elles étaient prononcées, dans les luttes quotidiennes qui se déroulent dans les rues, les champs, les usines et les communautés à travers le monde.

L’Espace de Communication Nyéléni a réuni une équipe de quinze communicateurs issus de mouvements et d’organisations alliées, ainsi qu’un groupe de bénévoles sri-lankais rattachés à l’équipe. Armés de leurs microphones, caméras, pinceaux et stylos, ils ont travaillé collectivement et sans relâche pour faire souffler sur le forum un vent d’énergie, d’imagination et de joie, et rendre ce moment accessible à toutes les personnes présentes à Kandy et bien au-delà.

La Radio Nyéléni remplissait les salles de conversations, de réflexions et de chants de résistance issus de tous les mouvements. L’équipe audiovisuelle a immortalisé des moments puissants et intimes qui façonneront la mémoire visuelle de cette rencontre pendant des années. Une équipe de texte a condensé les débats, décisions et célébrations de chaque journée dans un bulletin multilingue quotidien, garantissant que chaque participant·e, ainsi que ceux et celles qui suivaient à distance, puissent être informé·es. Grâce aux réseaux sociaux et à la presse, les actualités et les voix du terrain ont atteint des milliers de personnes à travers le monde. Les artistes ont transformé murs, allées et espaces partagés en toiles vivantes portant la vérité émotionnelle du forum, présentant des œuvres de résistance du monde entier, des espaces créatifs où les délégué·es pouvaient dessiner, peindre et se détendre, ainsi qu’une fresque participative qui a capturé notre moment de partage à Kandy.

Cet effort collectif a aussi révélé une vérité plus profonde : la communication n’est pas séparée de la lutte, mais elle en fait partie. C’est là que les récits sont contestés, que des solidarités se forment et que le pouvoir est repris. La Déclaration de Kandy et l’Agenda Commun d’Action Politique l’ont confirmé en reconnaissant la communication populaire féministe et venue de la base comme un front stratégique pour une transformation systémique, et en nous rappelant que la souveraineté ne consiste pas seulement à contrôler ce que nous cultivons, mais aussi à reprendre le pouvoir sur nos histoires, des histoires sur qui nous sommes, pourquoi nous résistons, et le monde dont nous rêvons.


[1] ATI (2023) Les voies vers un changement de système : transformer un monde en crise pour un avenir soutenable et juste.

[2] Aguiar, D., et autres (2023). Transformer les études agraires majeures : solidarité, activisme universitaire et agendas d’émancipation dans et depuis le Sud mondial. The Journal of Peasant Studies (Le Journal des Études Paysannes), 50(2), 758–786.

Sous les feux de la rampe

Nyéléni : Construire la solidarité mondiale pour une transformation systémique

Dix-huit ans après la Déclaration de Nyéléni sur la souveraineté alimentaire, le troisième processus Nyéléni élargi a rassemblé des mouvements sociaux, des organisations et des réseaux mondiaux pour converger autour d’une transformation systémique. Ce processus pluriannuel a uni des milliers de groupes et d’alliés de la base pour élaborer un Agenda Commun d’Action Politique (ACAP) solide, visant à promouvoir la souveraineté alimentaire, la justice climatique, ainsi que la justice sociale, raciale et de genre. Ce fut un effort majeur pour construire des alliances et des stratégies politiques partagées entre régions et territoires. Il aura fallu près de deux ans pour rédiger l’ACAP, à la suite de multiples consultations régionales et mondiales.

Contexte et processus

Lors de la réunion mondiale du CIP à Rome (septembre 2022), des orientations stratégiques ont été convenues pour poursuivre la construction du troisième processus Nyéléni. L’accent était mis sur la convergence multisectorielle et les alliances entre mouvements luttant contre la capture par les entreprises et pour la reconquête de la démocratie par la base, fondées sur l’expérience du mouvement pour la souveraineté alimentaire. Lors de la deuxième réunion mondiale à Rome (juin 2023), de nouveaux alliés au-delà du mouvement pour la souveraineté alimentaire sont apparus, et un Comité de Pilotage International a été créé pour guider les processus mondiaux et régionaux.

Le projet d’ACAP a été élaboré par le Groupe de travail sur la méthodologie, à partir du premier cycle de consultations tenu en 2024 avec toutes les régions et organisations mondiales. Ce processus participatif et ascendant s’est poursuivi lors de réunions de consultation régionales :

  • Amérique latine et Caraïbes – Chili (février 2024)
  • Amérique du Nord – En ligne (mars 2024)
  • Europe & Asie centrale (mai 2024)
  • Moyen-Orient et Afrique du Nord – Turquie (juin 2024)
  • Asie-Pacifique – Sri Lanka (juin 2024)
  • Afrique – Éthiopie (juillet 2024)

La première version de l’ACAP a ensuite été présentée lors de la réunion en personne du Comité de Pilotage International (GSC sous ses sigles en anglais) de Nyéléni à Bangalore, en Inde (du 31 août au 6 septembre 2024).

Un second cycle de consultations (du 20 janvier au 14 mars 2025) a permis aux régions et aux organisations mondiales d’affiner l’Agenda Commun d’Action Politique et le Plan d’action. Pour garantir un engagement large, deux sessions de briefing mondiales ont été organisées (28 et 29 janvier 2025). La deuxième version a été soumise aux membres du GSC réunis au Sri Lanka (du 5 au 9 mai 2025). La version finale a ensuite été partagée pour examen interne aux niveaux régional et mondial, puis validée lors d’assemblées préforum des femmes, des jeunes et des diversités, ainsi que par des assemblées régionales et des réunions de mouvements mondiaux. Le processus s’est conclu lors du troisième Forum Global Nyéléni à Kandy au Sri Lanka (du 5 au 15 septembre 2025).

Pourquoi l’ACAP est important

L’Agenda Commun d’Action Politique est au cœur du processus Nyéléni. Structuré en cinq sections, il aborde les défis mondiaux à travers une approche intersectionnelle :

  • Section 1 : Qui sommes-nous – Décrit les divers secteurs et acteurs impliqués dans le processus.
  • Section 2 : Pourquoi nous agissons — Analyse les crises mondiales interconnectées enracinées dans l’oppression et l’inégalité systémique, y compris le capitalisme, l’impérialisme, le colonialisme, le patriarcat, le racisme, le système des castes et la discrimination envers les communautés marginalisées. Il dénonce la capture de gouvernance par les entreprises, l’accaparement des terres et des ressources, l’exploitation par des agro-industries motivées par le profit, l’aggravation des impacts climatiques, les conditions de travail précaires et les « fausses solutions » mises en avant par des systèmes axés sur le capital, y compris le colonialisme numérique et les marchés financiers spéculatifs.
  • Section 3 : Ce que nous cherchons à accomplir et comment — Présente six axes thématiques :
    • Démocratie et droits des peuples
    • Paix et solidarité internationale
    • Économies populaires
    • Souveraineté alimentaire et agroécologie
    • Réforme des terres, eaux, territoires et agraire
    • Santé, justice climatique et souveraineté énergétique
  • Section 4 : Renforcer nos mouvements — Définit des stratégies de mobilisation, de construction de mouvements, de solidarité, d’éducation politique, de partage des connaissances et de communication populaire.
  • Section 5 : La voie à suivre — Déclare un engagement collectif pour une transformation systémique et des conclusions opérationnelles.

L’ACAP vise non seulement à présenter des propositions, mais aussi à unifier les luttes pour la souveraineté alimentaire, la justice économique, sociale, de genre, raciale et environnementale au sein d’une vision systémique partagée. Sa force réside dans son origine participative, en effet chaque section reflète une analyse, un débat et une révision collective par des centaines d’organisations à travers le monde.

Une fois finalisé, l’ACAP sera présenté lors d’événements de convergence mondiale (Il sera présenté à l’occasion du Forum social mondial en août 2026), afin de renforcer les alliances et d’étendre l’action collective. Face à de multiples crises interconnectées et systémiques, le défi à venir est de dépasser les efforts fragmentés et de façonner un avenir commun grâce à des initiatives émancipatrices déjà en cours de construction au sein des mouvements.

Lisez la Déclaration de Kandy.

Bulletin n° 62 – Éditorial

3e Forum Nyéléni : Construire la solidarité mondiale pour une transformation systémique

Photo : Fresque réalisée par le collectif Fearless Collective lors du 3ᵉ Forum Nyéléni à Kandy, au Sri Lanka. Cette fresque est le résultat d’une méthodologie développée et mise en pratique par le collectif : à partir de l’image d’une assiette vide, les participant·e·s ont discuté des questions de sécurité, de souveraineté et de justice alimentaires, et ont réfléchi à ce que l’on ressent lorsque les droits sont bafoués. Ces réflexions ont pris vie dans la fresque : une paysanne luttant contre la canne à sucre, une pêcheuse affrontant les éoliennes — des images qui rendent visibles un segment de la société si souvent tenu pour acquis : les paysan·ne·s qui produisent la nourriture que nous mangeons. Les artistes sont aussi des acteur·rice·s politiques, et lors du Forum, l’art n’a pas été un simple produit dérivé, mais un outil politique central et puissant pour transmettre des luttes et des messages à l’échelle mondiale.


Du 6 au 13 septembre 2025, la ville de Kandy au Sri Lanka a accueilli le 3e Forum Global Nyéléni. Des petit·es producteur·rices alimentaires, des consommateur·rices, des peuples autochtones, des syndicats, des défenseurs des droits humains, des défenseurs de la justice climatique et sanitaire, des communautés urbaines défavorisées, des groupes de femmes et de diversité de genres, des acteur·rices de l’économie sociale et solidaire, des universitaires, des artistes et d’autres représentant·es de mouvements de la base et d’organisations de la société civile se sont réuni·es à l’Institut national de développement coopératif (NICD). Ensemble, ils ont élaboré un Agenda Commun d’Action Politique (ACAP) pour une transformation systémique vers la justice économique, sociale, de genre, raciale et environnementale.

Au fil des années, le processus Nyéléni a permis la construction de mouvements collectifs, offrant un espace où les mouvements de la base partagent leurs luttes, analysent les tendances et travaillent ensemble vers des solutions communes. Fort de l’héritage des deux premiers forums Nyéléni, tous deux organisés au Mali, ce troisième forum a élargi sa portée en s’alliant aux mouvements pour la justice climatique, la santé des peuples et l’économie sociale et solidaire.

Reflet de sa diversité, le forum a réuni des participant·es de toutes les régions du monde, avec une équipe de 73 interprètes bénévoles organisée par le collectif COATI, travaillant sans relâche pour garantir la justice linguistique et l’interprétation dans 18 langues officielles.

Plus que tout, le forum a réaffirmé que la souveraineté alimentaire était indissociable de la solidarité mondiale. De la Palestine au Congo, d’Haïti au Soudan et au-delà, les participant·es ont exprimé leur volonté de se dresser contre l’oppression sous toutes ses formes et de bâtir un monde ancré dans la dignité, la justice et le soin. La solidarité avec la Palestine et tous les peuples confrontés à l’occupation, à la guerre et à la dépossession est apparue comme une responsabilité partagée et un reflet de la vision collective de justice du mouvement.

Le forum s’est conclu par la publication la Déclaration de Kandy et la promesse d’un ACAP enrichi. Ces deux textes doivent servir de boussole politique guidant les actions et la vision des mouvements mondiaux œuvrant pour la souveraineté alimentaire et la justice.

Cette édition du bulletin Nyéléni partage quelques-uns des temps forts du forum, d’après les points de vue de plusieurs participant·es. Pour citer la Déclaration de Kandy : « Dans toute la richesse de nos diversités — pour renforcer nos luttes — nous élevons nos voix ensemble et proclamons : Transformation systémique — maintenant et pour toujours ! »

Comité international de planification (CIP) pour la souveraineté alimentaire, Transnational Institute (TNI)    

L’écho des campagnes 

L’écho des campagnes 1

Timbulsloko : Un village qui s’enfonce dans la mer

Susan Herawati, KIARA, Indonésie

Timbulsloko est un village situé sur la côte nord de Java, dans l’une des régions qui s’enfoncent le plus vite d’Indonésie. Les premières infiltrations d’eau de mer ont été enregistrées en 1990, marquant le début d’une transformation profonde de l’aspect de ce village et des moyens de subsistance. Dès 1995, le niveau de la mer montait progressivement, et augmentait en moyenne de 18 cm chaque année entre 2002 et 2016. Associée à un affaissement des sols, cette montée a englouti une bonne partie de Timbulsloko. Plus de 100 hectares de terres et entre 400 et 1 300 mètres de littoral ont déjà disparu, ainsi que de nombreuses habitations.

Ce n’est pas seulement une catastrophe naturelle. L’expansion industrielle a aggravé cette crise. Après la coulée de boue Lapindo, des industries ont quitté l’est de Java en 2006 pour s’installer au centre de Java, attirées par des risques environnementaux moins élevés et une main-d’œuvre meilleur marché. Demak, le district où se trouve Timbulsloko, est vite devenu un grand pôle industriel. Cette transformation, couplée à l’expansion du port de Tanjung Mas, n’a fait qu’empirer les choses. Les industries pompent d’immenses quantités d’eau souterraine, ce qui accélère davantage l’affaissement des sols. Par conséquent, les inondations sont devenues incontrôlables, et chaque année Timbulsloko disparaît un peu plus.

Cette lente catastrophe a bouleversé le quotidien des habitant·es. Dans les années 1960, la côte était couverte de rizières, de cocoteraies, d’arbres fruitiers et de cultures de légumes. Les familles se nourrissaient de riz, de maïs et de légumineuses ; et l’agriculture assurait à la fois l’alimentation et des revenus. Mais au fur et à mesure que la mer a grignoté les terres fertiles, cultiver est devenu impossible. La population locale a été contrainte d’abandonner l’agriculture au profit de l’élevage de crevettes et de chanos, et désormais la majorité dépend exclusivement de la pêche (parfois dans des conditions précaires).

Les conséquences sont graves. En raison de pertes de revenus et de l’insécurité alimentaire, certaines familles peinent à survivre. Cette communauté agricole autrefois prospère est aujourd’hui en première ligne de la crise climatique, prise en tenaille entre la hausse du niveau de la mer et des politiques de développement non durables qui continuent à l’ensevelir.

L’écho des campagnes 2

L’autogouvernance communautaire des terres comme voie vers la justice climatique et de genre

Massa Koné, UACDDDD, Mali

Au Mali, la lutte pour la terre est depuis longtemps une lutte pour la dignité. Pendant des décennies, les communautés rurales, les femmes et les organisations de la société civile – menées par l’Union des associations et coordinations d’associations pour le développement et la défense des droits des personnes défavorisées (UACDDDD) – ont exigé la reconnaissance de leurs droits. Leur persévérance a porté ses fruits en 2017, lorsque le Mali a adopté une loi historique sur le foncier agricole (LFA), suivie d’un décret d’application en 2018.

Pour la première fois, les droits fonciers coutumiers des communautés rurales ont été légalement reconnus, créant un nouveau cadre dans le système de gouvernance foncière du Mali qui protège le contrôle des communautés sur leurs ressources. Les commissions foncières villageoises (COFOV) sont au cœur de ce système.

Plus que des structures juridiques, les COFOV sont des espaces de démocratie de proximité. Dans les régions menacées par l’agro-industrie et les projets d’extraction, elles redonnent le pouvoir de décision aux communautés, qui fixent collectivement les règles d’utilisation, de gestion et de transfert des terres. Les femmes, historiquement exclues, assument désormais des rôles de leadership, transmettent des connaissances et préservent la souveraineté alimentaire. Leur présence affirme que la justice foncière et la justice de genre sont indissociables.

À ce jour, l’UACDDDD a soutenu la création de COFOV dans plus de 380 villages grâce à un processus participatif en dix étapes, fondé sur la législation nationale et des décennies de lutte. En donnant la priorité aux femmes et aux jeunes, cette approche garantit une gouvernance foncière inclusive, équitable et pacifique. Il est important de noter que les COFOV défendent non seulement un accès équitable à la terre, mais aussi une gestion collective des territoires basée sur l’agroécologie paysanne.

Alors que le monde se dirige vers la COP 30, l’expérience du Mali offre une leçon vitale : la justice climatique n’émergera pas de promesses faites du haut vers le bas, mais des communautés qui gouvernent leurs territoires comme des biens communs. Les COFOV démontrent qu’une transformation profonde est possible si l’on permet aux communautés de gouverner leurs terres comme un bien commun, pour l’avenir de tous.

L’écho des campagnes 3

Le pouvoir de guérison de l’agroécologie

Angie Belem Ruiz, Galaxias-UNICAM SURI, Argentine

Les galaxies de refuges agroécologiques sont des fermes gérées collectivement en Argentine, installées sur des terres reprises à l’agrobusiness. Lancées en 2018 par UNICAM SURI, l’université paysanne du Mouvement Paysan de Santiago del Estero (MOCASE-VC), elles offrent un refuge, du soin et un travail digne pour les jeunes, les femmes, les personnes de tous les genres et les migrant·es touché·es par l’exclusion, la violence et l’addiction.

J’ai intégré Las Galaxias lorsqu’un tribunal m’a condamnée à cinq ans de prison pour appartenance à un groupe de jeunes ayant des problèmes d’addiction à la drogue, dans un quartier défavorisé de la banlieue de La Matanza, Buenos Aires. Lors du procès, un membre de la coordination de Las Galaxias a demandé au juge de me laisser purger ma peine dans l’une de leurs communautés, où je travaillerais la terre plutôt que d’être enfermée. À ma grande surprise, le juge a accepté, et m’a permis non seulement d’aller y vivre et y travailler, mais aussi d’amener avec moi mes deux plus jeunes filles.

J’ai commencé par apprendre à m’occuper de chèvres aux côtés de Mabel, une agricultrice qui m’a enseigné à traire les bêtes, assurer l’hygiène, refroidir le lait et en faire du fromage. Ensuite, je me suis occupée des poules pondeuses : les nourrir, leur donner de l’eau, les faire sortir et nettoyer le poulailler. Aujourd’hui, à la Galaxia La Dorotea, je m’occupe des moutons et je partage les tâches avec d’autres jeunes.

Grâce à ce travail, ma vie a complètement changé. Produire des aliments sains et vivre en communauté est devenu thérapeutique et pédagogique. Je suis passée de prisonnière à coordinatrice, avec des responsabilités d’organisation et administratives.

L’agroécologie m’a soignée. Elle m’a redonné ma dignité, a resserré mes liens avec mes filles, et m’a montré que la coopération et la vie au contact de la terre peuvent changer le désespoir en espoir. Pour moi, les Galaxias sont bien plus qu’un refuge : c’est le chemin vers la liberté, en guérissant la Terre Mère et en construisant des systèmes alimentaires justes et durables.

L’écho des campagnes 4

Donner le pouvoir aux peuples

Mouvement des Peuples Affectés par les Barrages (MAB), Brésil

Ces deux dernières années, l’Amazone brésilien a enregistré les pires sécheresses de son histoire. De grandes rivières telles que le rio Madeira en Rondônia, le plus grand affluent de l’Amazone dont la profondeur peut dépasser les 20 mètres, est tombé en dessous de 25 cm en 2024. Au cours de ces périodes, les productions alimentaires et halieutiques des communautés traditionnelles et littorales (appelées « ribeirinhas » en portugais) ont été affectées, de même que leur accès à la santé, à l’éducation, et d’autres droits.

L’intensification de la crise climatique et des événements météorologiques extrêmes qu’elle provoque a été plus rapide que la réponse apportée par l’État. C’est pourquoi, tout en maintenant leur pression sur les gouvernements, les populations touchées s’organisent dans le Mouvement des Peuples Affectés par les Barrages (MAB) dans la région et mettent déjà en place leurs propres mesures d’adaptation, s’appuyant sur le principe de répondre avant tout aux besoins des personnes et de façon collective.

En Rondônia, grâce à la lutte pour la justice climatique, les communautés affectées ont obtenu la construction de plus de 800 systèmes et réseaux pour la collecte, le filtrage, le stockage et la distribution des eaux, construits par les personnes dans un effort collectif.

Les populations qui, par le passé, ont contribué le moins au réchauffement climatique et qui protègent nos forêts, paient aujourd’hui le prix fort ; mais elles ont besoin d’élaborer des solutions avec des conditions différentes. Mettre les populations au pouvoir et transformer la société et le développement de la base vers le haut est la réponse à la crise actuelle.

L’eau pour la vie !

Encadres

Encadré 1

Vers la CIRADR +20 pour promouvoir la souveraineté alimentaire et la justice climatique

La deuxième Conférence mondiale sur la réforme agraire et le développement rural (CIRADR +20) se déroulera en Colombie en février 2026, en réponse à l’appel d’organisations de la base réunissant des paysan·nes, des peuples autochtones, des pastoralistes, des pêcheur·euses traditionnel·les et des communautés rurales. La Colombie, l’un des rares pays à mettre en œuvre la réforme agraire, s’est proposée pour accueillir cet événement mondial.

La CIRADR +20 se tient à un moment clé, à l’heure où l’accaparement des terres, la spéculation, les inégalités et la destruction écologique continuent à déplacer des millions de personnes et accentuent la faim et la pauvreté. Pour les communautés rurales, les terres et les territoires sont la base de la vie, de la culture, de la dignité et de la souveraineté alimentaire. C’est pourquoi cette conférence est bien plus qu’un forum politique : c’est un espace pour réclamer la justice, remettre en cause le pouvoir des entreprises et encourager un changement systémique reposant sur les droits des personnes.

La première CIRADR en 2006 était un espace historique d’ouverture à la fois pour les gouvernements et les mouvements sociaux, qui ont organisé le forum « Terres, Territoires et Dignité ». Elle a ouvert la voie à des avancées notables, telles que les Directives sur les baux fonciers, la Déclaration des Nations Unies sur les droits des Peuples autochtones (UNDRIP) et la Déclaration des Nations Unies sur les droits des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones rurales (UNDROP en anglais), qui ont fait avancer la reconnaissance des terres comme droits humains. Pourtant, malgré des victoires dans certains pays, la mise en œuvre reste limitée.

Vingt ans plus tard, et au regard des multiples crises actuelles, les organisations de petit·es producteur·rices alimentaires espèrent que la CIRADR +20 ira plus loin : remise en cause de la concentration des terres, garantie des droits collectifs et coutumiers, promotion de la réforme agraire de redistribution, défense de la justice de genre et générationnelle et des territoires comme des espaces de résistance, d’espoir et de transformation.

Encadré 2

Verdir les données, mais les données ne peuvent être vertes

Alors que les mouvements pour la justice alimentaire, agricole et climatique veulent mettre en commun leurs luttes pour un changement systémique, les marchés du carbone fleurissent grâce aux outils et processus numériques : trouver des informations, faire des calculs, programmer une activité productive, transmettre des informations vers un autre continent ou automatiser les nurseries, etc. semble être des procédés fluides, précis et écologiques.

Dans le nouvel ordre mondial numérique, les petites et microfermes, les forêts communautaires et même les jardins personnels des paysan·nes peuvent intégrer les marchés du carbone, car il est possible de calculer et commercialiser leur capacité de stockage du CO2.

Les mesures satellites, l’agriculture de précision grâce à des capteurs dans les champs et les forêts, la connectivité accrue, l’utilisation à grande échelle des smartphones et tablettes, le modelage par intelligence artificielle, l’essor de la robotisation et de l’automatisation des usines : voilà des exemples de technologies que les entreprises espèrent déployer dans le cadre de leurs efforts pour compenser leurs émissions. Ces mesures seraient associées au versement de crédits carbone, d’obligations bleues et vertes, d’obligations climat et d’autres instruments financiers qui feront l’objet de discussions à la COP 30.

L’élan que la numérisation offre aux marchés du carbone doit être dénoncé comme une escroquerie, un serpent qui se mord la queue. Les technologies numériques ne pourront jamais être propres, car elles reposent sur les énergies fossiles pour alimenter les centres de données et les gadgets, et nécessitent un extractivisme agressif pour obtenir ces matériaux.

Verrons-nous les géants de la technologie numérique à la COP 30, cherchant à attirer avec des compensations, tout en proposant leurs outils pour mesurer les émissions spéculatives ?

Encadré 3

Réforme agraire, agroécologie et lutte pour la justice climatique

La crise climatique à laquelle nous faisons face s’inscrit dans une longue histoire de dépossessions, évinçant nos peuples de leurs territoires, de colonisation dont l’héritage perdure et de mainmise des grandes entreprises sur nos systèmes alimentaires.

Le modèle d’agriculture industrielle, où le profit prime sur les personnes et la nature, a systématiquement détruit la biodiversité, pollué la planète et aggravé la crise climatique. Elle se manifeste chaque année avec des événements météorologiques extrêmes, qui affectent en premier lieu ceux et celles qui travaillent la terre, pêchent et cultivent la nourriture de nos communautés.

Lutter contre ce système alimentaire emmené par les entreprises et destructeur requiert un changement total de notre approche de la terre, de l’eau, des biens communs et des territoires, et du partage de leur contrôle.

C’est pourquoi pour les paysan·nes, les peuples autochtones, les pêcheur·euses, les pastoralistes, les petit·es producteur·rices alimentaires et les travailleur·euses agricoles, la lutte pour la réforme agraire est l’élément central de la lutte globale pour la justice climatique. Cela s’explique simplement : sans la gestion des terres, de l’eau, des semences et des territoires par les peuples, pas d’agroécologie, cette pratique qui guérit la terre et soutient les communautés.

La réforme agraire intégrale va donc au-delà d’une simple redistribution des terres. Il s’agit de se réapproprier les biens communs nécessaires pour construire des territoires de soin et des économies reposant sur la solidarité.

Cela doit passer par la participation démocratique des personnes qui produisent et consomment des aliments. La réforme agraire que des mouvements sociaux comme La Via Campesina appellent de leurs vœux est, en somme, une lutte pour les conditions matérielles qui permettent aux petit·es paysan·nes de vivre dignement et de produire des aliments en harmonie avec la nature, grâce à l’agroécologie.

Pourquoi l’agroécologie ? L’agroécologie paysanne rejette la dépendance aux intrants chimiques et aux semences industrielles. Au contraire, elle promeut la biodiversité, préserve les sols et l’eau et reconstruit les écosystèmes perdus ou endommagés. Il s’agit d’un modèle de production, d’une vision politique et d’un mode de vie ancrés dans le respect pour la Terre Mère et le bien-être collectif.

En associant la biodiversité, la santé des sols, la conservation de l’eau et les savoirs locaux, l’agroécologie paysanne construit des systèmes alimentaires résilients où le carbone est stocké dans les sols et la végétation. Ces exploitations agricoles absorbent une grande quantité de carbone et participent à la réduction du CO2 dans l’atmosphère. Le couvert arboré, la diversité des cultures et l’équilibre écologique ravivent les sols, restaurent les paysages et préviennent l’érosion, tout en régulant les climats locaux, gardant l’humidité et refroidissant la terre à l’échelle locale et internationale. Pour la pêche et le pastoralisme, l’agroécologie protège les écosystèmes aquatiques et la biodiversité tout en garantissant un accès juste aux ressources. Les pastoralistes utilisent la transhumance et la rotation des pâturages pour éviter la désertification et assurer la fertilité des sols.

Les luttes pour la réforme agraire et l’agroécologie doivent donc aller de concert si nous souhaitons faire tomber les systèmes alimentaires industriels et parvenir à une véritable justice sociale, économique et climatique.

Sous les feux de la rampe

Sous les feux de la rampe 1

De Nyéléni au Sommet des Peuples : les convergences pour le changement

« Il n’y a pas de cause unique à notre lutte parce que nous ne vivons pas une vie à problème unique. » Audre Lorde

En 2025 et 2026, les mouvements sociaux ont plusieurs occasions de converger et de construire des alternatives systémiques aux crises croisées que nous traversons actuellement. Ce sera pour nous l’occasion de nous mobiliser contre les entités qui accaparent nos terres et territoires, qui oppriment nos communautés et divisent nos mouvements avec des politiques d’extrême droite : des entreprises transnationales, des oligarques et leurs connivences avec des dirigeants autoritaires.  Le troisième forum mondial Nyéléni (tenu en septembre), le Sommet des Peuples en amont de la COP 30 et la CIRADR +20 rassemblent des mouvements sociaux qui œuvrent pour un changement systémique, en partant de points différents et de contextes géographiques et politiques divers, mais avec des objectifs communs.

La question de comment contrer l’escalade de l’accaparement des ressources en raison des politiques néolibérales (voir l’article « Sous les feux de la rampe 2 ») sera au cœur de tous ces espaces. L’une des principales réponses à cette question est la revendication d’une réforme et d’une redistribution agraires.

Le mouvement pour la justice climatique s’oppose au système des énergies fossiles qui rend notre monde invivable, pollue et fait main basse sur les terres et les eaux des pêcheur·euses et des paysan·nes. Nous luttons contre le complexe militaire-industriel, responsable de souffrances considérables, de 5 % des émissions mondiales et de la criminalisation des défenseur·euses de l’environnement tout en recevant des milliards d’argent public qui pourraient être consacrés aux services publics ou au financement de l’action climatique. Nous luttons contre la financiarisation de la nature, lorsque de prétendues actions climatiques deviennent un nouveau moyen pour que les banques et fonds d’investissement profitent de la destruction, tout en dépossédant les peuples autochtones et ruraux. Nous savons qu’il ne peut y avoir de justice climatique sans justice économique, sans indemnisations pour les destructions du passé, ou l’allègement de la dette. C’est impossible sans réforme foncière, sans les savoirs autochtones et paysans et sans s’attaquer aux inégalités criantes. Aussi, nous sommes solidaires des autres mouvements, notamment le mouvement pour la souveraineté alimentaire.

La souveraineté alimentaire offre une organisation totalement différente de la production et la consommation alimentaires. Elle revendique l’alimentation comme un droit humain et non une marchandise et redonne le pouvoir aux classes ouvrières rurales et urbaines (beaucoup de ces personnes sont également des producteur·rices alimentaires). L’objectif est de relocaliser les systèmes alimentaires et de respecter et construire des savoirs traditionnels. Ce cadre a également politisé l’agroécologie : la science, la pratique et le mouvement pour l’agriculture écologique qui s’est imposée comme l’un des meilleurs exemples de solutions issues de la base dans le monde.

Lors du troisième Forum Nyéléni, les mouvements ont approfondi et étendu ce cadre pour parvenir à une transformation systémique, par exemple en s’attaquant aux fausses solutions, en s’opposant à l’utilisation de la nourriture comme arme de guerre, dont nous voyons les effets dévastateurs à Gaza, et en ajoutant aussi des aspects économiques et de justice climatique. Ces moments requièrent que nous élargissions et renforcions nos alliances et luttes collectives pour l’émancipation, la justice, l’autonomie et le droit à l’autodétermination.

Les mouvements de la base composés de peuples autochtones, paysan·nes, pêcheur·euses, personnes noires, féministes, travailleur·euses, migrant·es sont les grands protagonistes dans la lutte pour la justice climatique, la souveraineté alimentaire et la redistribution des ressources.

Ce sont les paysan·nes, les pêcheur·euses et les peuples autochtones qui sont en première ligne de la défense contre les projets extractifs sur leurs terres. Ce sont les récupérateur·ices de déchets qui travaillent dur pour un monde sans plastique dérivé du pétrole. Ce sont les féministes de la base qui ont revendiqué des économies pour la vie et les soins, pas pour l’extraction. Ce sont les communautés noires et autochtones qui partagent avec le monde leurs savoirs historiques et traditionnels concernant la médecine et la production alimentaire. En leur redonnant leurs terres, de vraies solutions de la base peuvent se concrétiser.

Les peuples organisés ont depuis longtemps apporté des changements progressifs à plusieurs échelles. Aujourd’hui, nous sommes confrontés à l’effondrement des démocraties, à la montée de puissants oligarques et à la collusion des entreprises avec la classe politique. Ensemble, de Nyéléni au Sommet des Peuples et lors de la CIRADR +20, nous aborderons ce défi avec espoir et solidarité. Avec des solutions réelles et pratiques qui améliorent le quotidien de tout le monde.

Sous les feux de la rampe 2

La réforme agraire et la redistribution doivent être au cœur des politiques climatiques

Confier les terres et les territoires aux petit·es producteur·rices alimentaires, peuples autochtones et communautés rurales constitue l’une des stratégies les plus efficaces pour arriver à la justice climatique. Les régimes fonciers garantis et équitables sont directement liés à une gestion des ressources écologiquement saine des territoires, des systèmes alimentaires durables, la justice sociale, la paix et le bien-être. Sans politiques de redistribution, la concentration des terres et des ressources continuera d’alimenter la destruction écologique et de creuser les inégalités.

Les inégalités foncières jouent un rôle central pourtant sous-estimé dans la triple crise environnementale du changement climatique, de la perte de biodiversité et de la pollution. Aujourd’hui, 1 % seulement des exploitations agricoles contrôlent 70 % des terres agricoles mondiales, alors que la majorité des communautés rurales, les peuples autochtones et les petit·es producteur·rices de denrées alimentaires sont victimes de dépossessions et de violence. Il s’agit non seulement d’une violation de leurs droits humains, mais aussi d’une entrave à leur capacité prouvée à être des gardiens des écosystèmes. Les territoires sous leur responsabilité enregistrent régulièrement des taux de déforestation inférieurs, davantage de biodiversité, une meilleure gestion de l’eau et une résilience accrue au climat.

Depuis la crise financière de 2008, les terres sont de plus en plus considérées comme des biens financiers, entraînant de la spéculation, des acquisitions à grande échelle et le déplacement de communautés. Plus récemment, les « accaparements verts » liés aux compensations carbone et marchés de la biodiversité se sont multipliés, et ces mécanismes représentent désormais 20 % des grands accords fonciers. Ces initiatives, vendues comme des solutions aux dérèglements climatiques, participent souvent à la spoliation de communautés et à l’érosion de la gestion écologique. Pendant ce temps, les systèmes alimentaires industriels et aux mains des grandes entreprises, qui dépendent de monocultures, d’énergies fossiles et d’agrochimiques, restent les principaux responsables des émissions de gaz à effet de serre, de la déforestation, et de la dégradation des sols et de l’eau.

Les petits exploitants quant à eux, qui n’utilisent que 35 % des terres cultivées dans le monde, mais nourrissent plus de la moitié de l’humanité, utilisent des systèmes agricoles divers et agroécologiques qui renforcent la résilience et réduisent les émissions. Leur contribution est indispensable pour l’adaptation climatique, la conservation de la biodiversité et la souveraineté alimentaire. Néanmoins, leur capacité à garder ce rôle dépend de droits garantis aux terres, à l’eau et aux territoires.

La question de qui détient et contrôle les terres est donc indissociable du défi de construire un avenir juste et durable. Agir contre les inégalités foncières par le biais de politiques de redistribution des régimes fonciers n’est pas seulement un devoir des États relevant des droits humains, c’est aussi un impératif social et écologique. Une réforme agraire peut arrêter et inverser l’accaparement des terres, réduire les inégalités, renforcer la conservation reposant sur les communautés et permettre des transitions justes vers l’agroécologie et des systèmes alimentaires durables.

C’est pourquoi la réforme agraire et des politiques de redistribution des régimes fonciers doivent être des pierres angulaires des stratégies climatiques. Leur promotion par le biais de politiques publiques permet aux communautés rurales et aux peuples autochtones de gouverner et gérer leurs territoires de façon autodéterminée. Une attention particulière doit être portée aux mesures garantissant le respect, la protection et l’application effective des droits des paysan·nes, petit·es producteur·rices de denrées alimentaires, peuples autochtones et communautés rurales dans le contexte des marchés du carbone et de la biodiversité. En somme, confier le contrôle des terres aux peuples et communautés rurales et assurer leurs droits fonciers existants (en particulier les droits collectifs et coutumiers) jette les bases de transitions justes vers des modèles économiques et des sociétés durables et équitables.