L’écho des campagnes 

L’écho des campagnes 1

Expulsions de pastoralistes en Tanzanie

Edward Porokwa, Forum des Organisations Autochtones Non Gouvernementales des Pastoralistes (PINGO), Tanzanie

Les pastoralistes des communautés Massaïs subissent des expulsions, des menaces et des violations de leurs droits. En voici quelques exemples.

En 2022, la création de la réserve de chasse de Pololeti a transformé 1 500 km2 de terres villageoises légalement reconnues en un site de conservation restreint. L’État a aussi élaboré une stratégie systématique « d’appauvrissement par amende » pour soutirer à la communauté son seul capital : le bétail. Les pastoralistes devaient payer pour éviter que leur bétail ne soit vendu aux enchères, après que les animaux avaient été saisis car ils paissaient dans des zones protégées. Une situation similaire s’est produite autour de la réserve forestière de Losimingori, où l’accès des pastoralistes aux pâturages et aux ressources forestières était entravé.

Une autre violation grave a eu lieu autour de l’aéroport international du Kilimandjaro, où plus de 20 000 habitants ont perdu leurs maisons, réservoirs de collecte d’eau de pluie et écoles, et ont été contraints d’accepter une maigre « compensation ». Des sites sacrés, tels qu’Endonyo Olmorwak et les services sociaux, se trouvent désormais dans le périmètre de l’aéroport.

Cela ne s’arrête pas là. Au moins 15 nouvelles zones sont proposées comme réserves de chasse, réduisant l’accès aux pâturages et aux zones d’établissement des populations. De plus, selon une étude du Forum du PINGO, le projet d’oléoduc de pétrole brut d’Afrique de l’Est (EACOP) n’a pas fait l’objet de processus complets de consultation ou de compensation et a déjà des impacts négatifs. Les villages Massaïs sont également ciblés par des projets de crédits carbone pour les sols, qui restreignent l’utilisation des terres pour le pâturage et la mobilité. En 2025, des organisations de la société civile autochtone ont appelé à un moratoire sur ces projets, mais les partisans ont continué à faire pression sur les communautés et les responsables des districts pour qu’ils signent des accords.

Ces pratiques d’application actuelles et futures ne font qu’accroître la vulnérabilité, la dépendance et l’insécurité à long terme des communautés pastorales.

L’écho des campagnes 2

Code pastoral au Tchad

Hindou Oumarou Ibrahim, Association des Femmes Peules et Peuples Autochtones du Tchad (AFPAT) Tchad – WAMIP Afrique centrale

Le Tchad fait partie des pays s’étant dotés d’un Code pastoral. Le Code a été censuré en 2015, car jugé inapproprié par de nombreux membres de la société. Il a donc été rejeté. Aujourd’hui, le code est à nouveau au cœur des débats, mais le ministère tchadien de l’Élevage a une vision différente concernant les pastoralistes, les nomades et les éleveurs.

Malgré cela, le Tchad applique de bonnes pratiques en matière de pastoralisme. C’est le seul pays d’Afrique à offrir une éducation spécialisée pour les enfants nomades. Ce système éducatif s’appuie sur une étude réalisée en 2010 grâce à une collaboration entre des experts des communautés pastoralistes, le ministère de l’Éducation et le ministère de l’Élevage.

Le Tchad dispose également d’un système de santé spécifique pour les pastoralistes, qui inclut les soins du bétail et des humains. Ils sont regroupés dans le système de santé afin de garantir que les besoins des communautés soient pris en compte.

Une autre initiative importante a été développée par l’AFPAT. Nous avons associé les connaissances des peuples autochtones issus des communautés nomades et semi-nomades ainsi que les connaissances scientifiques pour créer des cartes participatives qui aident à délimiter et établir les droits fonciers, ainsi qu’à gérer et partager les ressources naturelles. Plus de 600 leaders communautaires ont participé, et nous avons réussi à protéger plus de 500 000 hectares, y compris des villages, des moyens de subsistance nomades et des zones telles que les îles autour du lac Tchad. La cartographie participative nous a également permis de garantir des droits fonciers pour les femmes, de développer des activités génératrices de revenus et de réduire les conflits autour des ressources entre agriculteurs et pastoralistes.

L’écho des campagnes 3

Terres et exploitation minière : De nouvelles luttes pour les pastoralistes mongoles

Ariell Ahearn, Steps without Borders, Mongolie

La Mongolie abrite des milliers de familles pour lesquelles le pastoralisme nomade est une stratégie centrale de subsistance. Cependant, le développement minier dans de nombreuses régions du pays a de graves répercussions sur les pastoralistes.

Une femme pastoraliste de la province de Dundgovi nous a raconté son histoire. Elle est née et a grandi à Gurvanbulgiin Khets, à 50 ou 60 kilomètres de l’endroit où elle vit actuellement avec sa famille. Elle a tout appris de sa mère, puis a épousé un voisin et ils ont fondé leur propre foyer. Leur communauté dépendait principalement du bétail : « Pour bien vivre, il faut compter sur les bénédictions du bétail et de la terre. Si un éleveur travaille dur, la vie donne en retour, et le bétail génère plus de revenus. La vie d’une personne brille parmi les autres lorsqu’elle travaille et contribue à la communauté. » C’est ce qu’elle a enseigné à ses enfants et petits-enfants, et elle nous a expliqué qu’ils voulaient revenir et reprendre l’activité familiale, « hélas les compagnies minières nous encerclent et circonscrivent les pâturages ».

Depuis l’arrivée des compagnies minières, elle a remarqué que l’eau potable se faisait rare, que le climat était plus sec et que les terres avaient été creusées. Le bétail souffre lorsqu’il est forcé de quitter ses zones de pâturage : « Les larmes leur montent aux yeux, et ils s’enfuient. Quand ils reviennent à l’ancien pâturage, ils se roulent dans l’herbe : les terres d’origine manquent même au bétail. » Les éleveurs font aussi l’objet de menaces, de persécutions en ligne et d’intimidation s’ils dénoncent l’industrie minière.

Leur mode de vie traditionnel disparaît : les animaux ne peuvent plus paître librement, et les maladies se multiplient, notamment les problèmes pulmonaires. « Nous ne savons vraiment pas quel genre de dommages à long terme cela pourrait causer aux générations futures ou à la progéniture des animaux », nous a-t-elle dit tristement. Elle a elle aussi dû migrer avec son troupeau, parcourant plus de mille kilomètres de province en province jusqu’à trouver un endroit où s’installer.

La culture nomade n’a pas non plus été épargnée, mais les familles se battent pour sa survie : « Malgré la distance, nous nous efforçons toujours de revenir et d’accomplir les rituels. Si c’est une montagne sacrée, nous essayons de la visiter, de rendre hommage, puis nous repartons. Pour les éleveurs mongols, préserver ce mode de vie nomade est essentiel. Je ne pense pas que l’agriculture à l’occidentale fonctionnera en Mongolie. »

L’écho des campagnes 4

Initiatives de gestion des conflits au Cameroun

Ali Ali Shatou, Pastoralistes Mbororo (Cameroun), Association de Développement Social et Culturel Mbororo (MBOSCUDA), WAMIP Afrique centrale

Diverses initiatives ont été développées par les gouvernements, les organisations de la société civile et d’autres partenaires pour traiter les conflits agropastoralistes et renforcer la gouvernance pastorale.

L’Association de Développement Social et Culturel Mbororo (MBOSCUDA) a mis en place des plateformes de dialogue communautaire pour faciliter la communication entre agriculteurs, pastoralistes, leaders traditionnels et autorités locales. Ces plateformes ont apaisé les tensions, favorisé la coexistence pacifique et résolu les conflits d’utilisation des terres.

Une autre initiative importante est le projet Paix, Transhumance et Développement de l’Économie Pastorale autour du Lac Tchad, commun à plusieurs pays de la région, dont le Cameroun. Elle vise à renforcer les mécanismes de dialogue communautaire et à renforcer la coopération pour la mobilité pastorale transfrontalière.

Un cadre politique notable est la Déclaration de N’Djamena sur la transhumance de 2019, signée par les gouvernements d’Afrique centrale et de l’ouest. La déclaration appelle à sécuriser les corridors de transhumance, à promouvoir leur gestion durable, à améliorer la coordination entre les autorités de sécurité et environnementales, et à renforcer les mécanismes de prévention des conflits entre pastoralistes et agriculteurs.

Cependant, la participation des femmes reste limitée dans les discussions et les processus décisionnels. Même lorsque des femmes sont présentes, les normes culturelles et les dynamiques de pouvoir genré les empêchent souvent de contribuer au dialogue. Par conséquent, d’autres interventions cherchent à renforcer les moyens de subsistance pastorale et à réduire la vulnérabilité économique, en particulier chez les femmes. MBOSCUDA soutient les femmes dans l’intégration de la production de petits ruminants, les cultures et les jardins domestiques selon des pratiques agroécologiques. D’autres projets favorisent la valeur ajoutée, le développement de l’entrepreneuriat et le renforcement des connaissances en finance.

L’écho des campagnes 5

Rassemblement des femmes pastoralistes d’Asie – MERA+15

Megha Sheth, Alliance Pastorale d’Asie du Sud (Inde) et WAMIP Asie du Sud

En décembre dernier, plus de 350 femmes pastoralistes venues de neuf pays asiatiques se sont réunies à Guarat, en Inde, pour l’événement « Rising Recognition » (Renforcer la Reconnaissance), à l’occasion de 15 ans de la Déclaration MERA, issue du tout premier rassemblement mondial de femmes pastoralistes en 2010.

Ce rassemblement régional célébrait les femmes pastoralistes en tant que protagonistes économiques, gardiennes de la biodiversité et du savoir. Au cours de notre réunion de trois jours, nous avons réexaminé la Déclaration MERA, à travers de profondes discussions régionales et sous-régionales. La participation, la solidarité et le soutien nous permettent de reprendre collectivement l’espace, la mémoire et la voix, en particulier en cette Année internationale du pastoralisme et des pâturages (IYRP) et Année internationale des agricultrices (IYWF). Cinq thèmes sont ressortis : 1) la reconnaissance, la dignité et la protection des femmes pastoralistes ; 2) la défense de la mobilité, des pâturages et de la sécurité ; 3) la reconnaissance du rôle des femmes en tant que gardiennes de l’environnement ; 4) l’accès à la justice sociale et économique ; 5) le renforcement de notre gouvernance, de notre représentation et de notre leadership.

Après l’événement, nous sommes retournées dans nos communautés et avons poursuivi ces dialogues, partageant, affinant et renforçant nos perspectives. Enfin, nous avons adopté la Déclaration des femmes pastoralistes asiatiques : MERA+15, qui réaffirme que notre expertise doit façonner la gouvernance des terres, du climat et de l’environnement à tous les niveaux.

Notre espoir est de continuer à cheminer ensemble vers et au-delà du IYRP2026, en veillant à ce que nos voix soient entendues et valorisées. Nous revendiquons des droits sur nos vies, nos moyens de subsistance et nos territoires parce que c’est notre mode de vie.

Crédits : Groupe d’Action Rurale Maldhari (MARAG), Alliance Pastorale d’Asie du Sud et WAMIP

L’écho des campagnes 6

Les scientifiques en soutien au pastoralisme

Carlos Bolomey, Département d’Histoire et de Géographie, Université de Tarapacá, Chili/Collectif des universitaires-activistes agraires du Sud (CASAS selon l’acronyme anglais)

Le pastoralisme mérite que la science s’engage dans les luttes pastorales. Lorsque le pastoralisme est pratiqué, les scientifiques qui examinent ces réalités doivent œuvrer à identifier les manquements qui restreignent ces communautés et les empêchent de prospérer pleinement. Parallèlement, les scientifiques impliqués dans la formation des professionnels et l’enseignement des cours de premier et troisième cycle liés au développement rural et à la médecine vétérinaire doivent utiliser leur influence au sein de leurs institutions pour défendre l’inclusion des perspectives des pastoralistes. Cela peut passer par des approches ethnovétérinaires, de la sociologie rurale ou toute discipline qui permettra aux professionnels d’acquérir l’empathie et la sensibilité nécessaires lorsqu’ils travaillent dans ces milieux. Ainsi, ils seront moins susceptibles de reproduire des pratiques associées à la révolution de l’élevage[1], qui n’ont guère de sens dans les contextes pastoralistes.

Les scientifiques travaillant avec les communautés pastorales devraient reconnaître et rendre hommage à leur héritage, tout en tirant la sonnette d’alarme lorsque l’élevage intensif s’approprie et instrumentalise les connaissances et pratiques pastorales. Cela est particulièrement pertinent lorsque les entreprises industrielles d’élevage utilisent des appellations telles que « élevé en plein air » ou « nourri à l’herbe » pour promouvoir des méthodes de production qui restent néfastes sur le plan environnemental et social.

Étant donné que les institutions comprennent souvent mal ces communautés, la planification peut les exclure, exposant par la même les territoires pastoraux à l’accaparement des terres pour des parcs de conservation, des mines ou des projets d’énergies renouvelables. Dans cette optique, les scientifiques qui tissent des alliances avec les communautés pastoralistes devraient interagir directement avec les acteurs derrière ces menaces et adopter des approches fondées sur les droits en socialisant des instruments tels que l’UNDROP, la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT) ou des lois nationales visant à protéger les moyens de subsistance pastoralistes.

Le travail scientifique dans les territoires pastoralistes doit rester connecté aux besoins, préoccupations et revendications exprimés par les pastoralistes eux-mêmes. La science a la capacité d’éclairer le débat public et de sensibiliser à des questions polémiques qui, à première vue, peuvent passer pour des initiatives environnementales ou de développement. Cela inclut, par exemple, la protection légale des prédateurs sauvages sans considération pour les moyens de subsistance des pastoralistes, la création de parcs de conservation qui restreignent l’usage coutumier des terres ou les efforts de sédentarisation. En d’autres termes, il convient de freiner la science extractiviste qui cherche uniquement à publier des résultats académiques sans mettre en avant les préoccupations pastoralistes. La quête d’une action participative émerge comme une réponse applicable, car elle tend à favoriser l’autonomisation des acteurs locaux et à produire des connaissances socialement porteuses de sens. Dans le même temps, la science doit s’interroger sur ses propres pratiques. Cela pourrait impliquer d’approcher les communautés pastorales à travers des cadres transdisciplinaires qui placent « l’expertise scientifique » et le savoir des pastoralistes locaux sur un pied d’égalité.


[1] La « révolution de l’élevage » décrit à la fois l’augmentation rapide de la demande d’aliments d’origine animale dans le Sud mondial et la transition des systèmes de production animale passant de modèles polyvalents gérés par de petits exploitants à une production industrielle spécialisée, intensive et géographiquement concentrée.

Encadres

Encadré 1

Un nouveau récit pour le pastoralisme

La politique et les discussions actuelles autour du pastoralisme regorgent de mythes et d’idées reçues. Ces clichés s’appliquent autant aux débats sur la gestion environnementale en Afrique qu’à la réforme de la Politique Agricole Commune européenne au Royaume-Uni et plus largement à travers l’Europe. Un nouveau récit pourrait nous aider à mieux comprendre qui sont les pastoralistes, où et comment ils vivent, et quels sont leurs besoins.

Le programme PASTRES (Pastoralisme, Incertitude et Résilience) a œuvré à créer un nouveau récit sur le pastoralisme, identifiant les principes fondamentaux qui forment la base d’un pastoralisme prospère. Ce récit souligne l’importance de la mobilité flexible pour s’adapter à la variabilité et aux changements environnementaux. De plus, les systèmes d’élevage étendus et mobiles ne sont pas nécessairement nuisibles à l’environnement et fournissent une source essentielle de protéines et de nutriments. Les pastoralistes sont très engagés dans les marchés locaux, intégrés et en réseau. Leurs systèmes locaux d’alerte précoce et de prévention des catastrophes sont très fiables mais nécessitent un soutien. Enfin, le pastoralisme n’augmente pas les conflits ; c’est la négligence prolongée des zones pastorales qui est responsable.

Ainsi, nous pouvons définir le pastoralisme comme moderne, mobile et productif, et un « atout pour le monde », les pastoralistes étant des « professionnels de la fiabilité » qui font partie d’une « infrastructure stratégique » mondiale des systèmes pastoralistes.

Pour plus d’informations, veuillez consulter le programme PASTRES. Cet article s’appuie sur ce contenu.

Encadré 2

Pastoralistes et changement climatique

Le bétail est l’une des principales sources d’émissions de gaz à effet de serre et, par conséquent, contribue fortement au changement climatique. Cependant, tous les systèmes d’élevage sont différents. La recherche faite par PASTRES distingue les systèmes industriels et les systèmes mobiles étendus, tels que le pastoralisme.  Sans cette distinction, les pastoralistes sont injustement tenus responsables de la destruction de l’environnement, ce qui fausse le débat politique et entraîne des injustices.

Pourtant, le pastoralisme peut être un système à faible impact et peut même contribuer à la séquestration du carbone. Les pastoralistes produisent des produits d’origine animale à faible impact environnemental pour des millions de personnes, utilisant de vastes pâturages qui ne peuvent être utilisés pour d’autres productions alimentaires sans investissements considérables.

Vivre avec et vivre de la variabilité est un élément central dans les moyens de subsistance pastoralistes, cependant, ils ne sont pas épargnés par le changement climatique. Trop souvent, les programmes de résilience affirment que les pastoralistes devraient rechercher des moyens de subsistance alternatifs et « diversifiés ». Cependant, ces programmes impliquent généralement des interventions externes, la modélisation et le suivi des risques, ainsi que des systèmes d’alerte précoce qui fonctionnent rarement. Les informations générées ne sont pas utilisées, les systèmes n’inspirent pas confiance, ils sont mal orientés, et les interventions proposées ne soutiennent pas la capacité des pastoralistes à réagir aux chocs et aux impacts.

Néanmoins, d’importants investissements sont nécessaires pour accompagner les pastoralistes dans le contexte du changement climatique. Une approche de résilience des processus devrait être mise en œuvre, englobant des moyens de subsistance flexibles et mobiles, et conforme aux stratégies de renforcement de la résilience des pastoralistes. Cette approche nécessite de s’appuyer sur les réseaux, les relations et le tissu social sur lesquels repose le pastoralisme, ainsi que de prendre en compte les pratiques des professionnels locaux de la fiabilité. Ainsi, la résilience naît de la reconfiguration continue des relations, humaines et non humaines, et entre les humains, le travail, les pâturages, les troupeaux et le bétail.

Pour plus d’informations, veuillez consulter le Projet PASTRES. Cet article s’appuie sur ce contenu.

Sous les feux de la rampe 

Historique des droits des pastoralistes

Dans le contexte de multiples crises mondiales, les tensions liées aux changements environnementaux, à l’accaparement des terres et aux systèmes agroalimentaires n’épargnent pas le pastoralisme. La promotion, la préservation et la défense des droits sont une condition nécessaire (bien qu’insuffisante) pour assurer la pérennité des familles pastorales dans le monde entier. À cette fin, au cours des dernières décennies, les organisations pastoralistes et leurs alliés ont renforcé la représentation du pastoralisme dans divers forums mondiaux.

Dans la longue lutte pour les droits des pastoralistes, deux instruments internationaux ont émergé pour protéger les populations rurales, y compris les pastoralistes. Le premier est la Déclaration des Nations Unies sur les droits des Peuples autochtones (UNDRIP), adoptée en 2007. Il s’agit d’un instrument juridique majeur pour protéger les éléments fondamentaux de la gouvernance pastorale, y compris le territoire, l’identité collective et les institutions coutumières, le leadership et le droit, dans la mesure où les pastoralistes se définissent comme peuples autochtones. L’UNDRIP inclut également des « droits de procédure », établissant des procédures spéciales de participation et de consultation pour la mise en œuvre de projets à grande échelle pouvant affecter les terres et territoires des peuples autochtones. L’objectif est d’assurer leur autodétermination au sein des programmes de développement.

Le second instrument est la Déclaration des Nations Unies sur les droits des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones rurales (UNDROP), adoptée en 2018. L’UNDROP est actuellement le seul instrument de droit international qui contient explicitement presque toutes les définitions du pastoralisme. Elle exhorte les États à respecter, protéger et garantir les droits et l’exercice de ces droits, sans aucune forme de discrimination, et à prendre toutes les mesures nécessaires pour garantir que les acteurs non étatiques les respectent également. La déclaration consacre également le droit des pastoralistes mobiles à la terre, aux territoires et à d’autres ressources naturelles, ainsi que leur gestion. L’UNDROP considère l’intégrité environnementale non pas comme une condition de fond, mais comme un prérequis à l’exercice de tous les autres droits. Les États doivent prendre les mesures appropriées pour promouvoir et protéger les connaissances, les innovations et les pratiques traditionnelles pertinentes pour la conservation et à l’utilisation durable des ressources naturelles. De plus, l’UNDROP reconnaît les systèmes fonciers coutumiers et protège les pastoralistes contre les déplacements et expulsions arbitraires, garantissant leur droit aux pâturages et aux routes migratoires  traditionnelles. Sur ce dernier point, l’UNDROP établit la liberté de circulation, ainsi que l’obligation de l’État de faciliter la mobilité et de traiter les questions relatives au foncier transfrontalier. Un autre thème important qu’elle aborde est le droit à l’alimentation et la souveraineté alimentaire, y compris la participation aux processus décisionnels pertinents sur les politiques alimentaires. Enfin, cet instrument inclut le droit à l’éducation, à la participation, à l’association, à l’information et à la justice, en particulier pour les femmes.

Les pastoralistes mobiles peuvent utiliser l’UNDROP comme un outil juridique et politique pour renforcer leur protection et leur visibilité. Reconnaître ces droits est également important pour concevoir des stratégies concrètes de plaidoyer visant à une mise en œuvre efficace.

Le Forum Nyéléni à Kandy (Sri Lanka) en 2025 a marqué un autre jalon récent dans la reconnaissance des pastoralistes. Bien que les pastoralistes aient été inclus dans des alliances, aux côtés d’autres groupes, tels que paysans, agriculteurs familiaux et pêcheurs, dans le discours sur la souveraineté alimentaire depuis 2007, ils ne s’y sont pas pleinement engagés. L’année dernière, plus de 700 participants du monde entier se sont réunis à Kandy pour élaborer un Agenda Commun d’Action Politique (ACAP). Grâce aux consultations et aux efforts de lobbying de l’Alliance mondiale des peuples et pastoralistes autochtones mobiles (WAMIP), les perspectives pastorales ont été intégrées aux sections 3 et 4 de l’ACAP, ainsi qu’à la Déclaration finale. La Déclaration de Kandy guide les luttes pour la souveraineté alimentaire, la santé, une économie sociale et solidaire, la justice climatique et de genre, ainsi que les droits des populations. Elle reconnaît les pastoralistes comme gardiens et défenseurs des biens communs, de la flore et de la faune sauvages, et appelle au renforcement de leurs droits et de leurs mouvements à l’échelle mondiale afin de remettre en cause l’impunité et le pouvoir des entreprises transnationales et d’autres acteurs de l’exploitation.

Le Forum Nyéléni a offert un espace collaboratif pour développer les éléments clés de l’Année internationale du pastoralisme et des pâturages (IYRP d’après le sigle anglais) en 2026, notamment le Plan d’action global, les activités régionales et mondiales, ainsi que les stratégies et messages de communication. L’objectif d’une telle année thématique est de sensibiliser le public à la valeur sociétale des pâturages et du pastoralisme, de promouvoir le savoir et l’innovation pastoralistes, et d’encourager la création de coalitions. L’IYRP vise également à défendre des politiques et des lois qui soutiennent l’utilisation durable des pâturages et les moyens de subsistance des pastoralistes. À cette fin, des réunions régionales et ciblées (par exemple pour les femmes et les jeunes) ponctuent l’année afin d’élaborer des propositions et des plans d’avenir.

À l’issue de ces processus régionaux, la Mongolie accueillera en août la Réunion et la Conférence Pastorale Mondiale. Ces événements réuniront près de 300 délégué·es d’organisations pastorales de 102 pays. Lors de la Réunion Pastorale Mondiale, les résultats régionaux seront renforcés et validés, pour en faire une politique mondiale. La Déclaration de soutien à l’action conjointe des organisations de la société civile, des scientifiques et des gouvernements émanera de cette rencontre. Cette déclaration contiendra des engagements politiques, de recherche, de financement, de renforcement des capacités et d’assistance aux niveaux national et régional. Les documents finaux seront présentés lors de la 17e session de la Conférence des Parties (COP17) à la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification (CNULCD), aux côtés d’autres événements organisés pour promouvoir le dialogue avec les parties et partenaires et mobiliser des engagements pour des actions de suivi.

Les avancées dans la reconnaissance et la promotion des droits des pastoralistes ont été progressives et durables au fil du temps, et de nouveaux progrès doivent continuellement être encouragés.

Bulletin n° 64 – Éditorial

Le pastoralisme à la croisée des chemins : entre luttes et reconnaissance

Les écosystèmes pastoraux se trouvent dans des zones aux conditions agroécologiques parmi les plus extrêmes de la planète. Depuis bien longtemps, les communautés pastorales y ont adapté l’élevage aux cycles de la nature, produisant de la nourriture, veillant sur la biodiversité et soutenant la vie là où d’autres ne peuvent pas.

Aujourd’hui, le changement climatique et l’aggravation des crises environnementales rendent la vie et la production dans ces territoires de plus en plus difficiles. En parallèle, les communautés pastorales font face à une escalade de la violence, de la dépossession et du déplacement causés par l’accaparement des terres, des projets extractivistes, l’expansion des infrastructures, l’agriculture industrielle et même des dispositifs de conservation imposés sans consentement préalable, libre et éclairé.

C’est pourquoi des organisations pastorales du monde entier construisent de puissantes alliances, reprennent le contrôle collectif sur les terres et les biens communs, développent des stratégies innovantes et forgent des collaborations scientifiques qui privilégient les connaissances locales et ancestrales plutôt que de les effacer. Ensemble, les communautés et les alliés produisent des preuves pour contrer les entreprises qui pillent les ressources communautaires et ils exigent des politiques et des droits contraignants protégeant les peuples et territoires pastoralistes.

Dans ce contexte, le choix de 2026 comme Année internationale du pastoralisme et des pâturages constitue une reconnaissance considérable du rôle crucial que jouent les écosystèmes pastoraux et les communautés pastorales dans le maintien de la vie sur la planète. Mais cette année devrait aller au-delà de la simple reconnaissance. Elle doit constituer un tournant politique, le moment d’agir contre les injustices persistantes, de faire valoir des droits longtemps bafoués, et de renforcer les luttes, les connaissances et le pouvoir transformateur qui émergent des communautés pastorales à travers le monde.

Alliance mondiale des peuples et pastoralistes autochtones mobiles (WAMIP pour son nom en anglais)

Encadres

Encadré 1

Un nouveau cadre commercial international qui fonctionne pour tous et toutes

Lors du 3e Forum mondial Nyéléni organisé en septembre 2025 au Sri Lanka, La Via Campesina a exposé les principes essentiels d’un Cadre mondial sur le commerce agricole fondé sur la souveraineté alimentaire.

Guidé par la définition fondamentale de la souveraineté alimentaire établie lors du Forum mondial Nyéléni de 2007 et fondé sur le droit international relatif aux droits humains, ce cadre articule un paradigme éthique du commerce qui privilégie la dignité humaine, la justice environnementale et la gouvernance démocratique des systèmes alimentaires à tous les niveaux : local, régional et mondial.

Il affirme que tous les mécanismes commerciaux doivent être conçus pour respecter les droits inaliénables des peuples et des nations à déterminer leurs propres politiques agricoles et alimentaires, reconnaissant l’alimentation comme un droit humain fondamental plutôt qu’une marchandise.

Ce cadre met l’accent sur le fait que les mécanismes commerciaux ne sauraient ni être instrumentalisés ni subordonner les droits fondamentaux aux intérêts commerciaux. Le commerce serait plutôt reconstitué comme un instrument d’intérêt mutuel, remplaçant les pratiques d’exploitation par un échange équitable et une prospérité partagée entre les nations.

Cette vision incarne l’engagement à protéger la planète en préservant la diversité biologique et en respectant les limites planétaires, en reconnaissant le rôle crucial des peuples autochtones en tant que gardiens des écosystèmes, et en soutenant les systèmes alimentaires régionaux parallèlement aux méthodes agroécologiques plutôt que les chaînes d’approvisionnement contrôlées par les entreprises.

LVC rappelle qu’un tel cadre commercial mondial doit être inclusif, transparent, équitable et propice à l’émancipation ; il doit favoriser et protéger les petit·es producteur·rices (agriculteur·rices, ouvrier·ères agricoles, pêcheur·euses, pastoralistes) et les travailleur·euses des systèmes alimentaires, les peuples autochtones et les groupes historiquement marginalisés, en portant une attention particulière aux femmes et aux minorités de genre.

Elle appelle à un système de gouvernance commerciale garantissant des revenus décents et des conditions de travail sûres dans tous les systèmes alimentaires, une participation démocratique à la prise de décision commerciale, une responsabilité publique dans les opérations du marché et une régulation stricte de celui-ci.

Un cadre mondial pour le commerce agricole devrait conduire à une transformation systémique des relations commerciales pour parvenir à la souveraineté alimentaire, la justice climatique et l’équité sociale pour les générations présentes et futures. Elle affirme que la mise en œuvre de ces principes doit être mesurée par leur promotion concrète des droits humains, de la protection de l’environnement et de l’équité économique et sociale pour tous et toutes.

Encadré 2

Les organismes financiers et commerciaux mondiaux favorisant l’agression contre les océans, les rivières et les peuples pêcheurs

L’accumulation incessante de richesse par les nations impérialistes ne se contente pas d’exploiter et d’exproprier les terres coutumières historiques, traditionnelles et autochtones des peuples pêcheurs et des communautés côtières. Elle anéantit également leurs droits souverains sur les terres, les eaux et les ressources marines, crée un nettoyage ethnique et détruit violemment leurs modes de vie, leurs identités socioécologiques et leur appartenance culturelle aux côtes, aux océans, rivières, eaux intérieures, mangroves, îles, mers et tous leurs territoires traditionnels.

L’accaparement des océans et des terres, y compris des ressources de pêche, s’est accéléré à cause des industries extractives (mines, pétrole, gaz) ; de la pêche industrielle destructrice ; des mégaprojets d’infrastructures (voies navigables, parcs éoliens industriels, pipelines, villes intelligentes, réhabilitation, construction portuaire) ; des programmes de conservation financés comme le 30×30 et les OECM (autres mesures efficaces de conservation par zone, « Other Effective Area-Based Conservation Measures » en anglais) ; de la marchandisation et la privatisation de la nature ; et de l’aquaculture industrielle (usines de poissons ou « aliments bleus »).

Des concepts tels que la « croissance bleue », « l’économie bleue » et la « transformation bleue » promettent la durabilité mais accélèrent cet accaparement et constituent du greenwashing. Ces initiatives sont intégrées dans les économies nationales via des programmes de finance bleue, liant les nations à des conditions fiscales qui subordonnent la souveraineté au capital transnational, réduisant même les gouvernements démocratiquement élus à des « États rentiers » qui louent des océans pour le profit des entreprises. Cela contribue à la crise climatique et à la criminalisation des peuples pêcheurs, qui résistent à la marchandisation des océans, de la pêche et des côtes, et militent à tous les niveaux contre de fausses solutions et l’accaparement territorial sous des prétextes frauduleux « verts » ou « bleus ».

L’OMC, le FMI et la Banque mondiale, ainsi que les accords de libre-échange, ont été détournés pour détricoter les politiques nationales qui garantissent la souveraineté des peuples sur les ressources naturelles et les marchés locaux.

Des mouvements tels que le Forum mondial des peuples pêcheurs (WFFP) dénoncent les chantres de ces politiques, y compris les grandes organisations environnementales internationales, la Banque mondiale, les banques régionales de développement et les entreprises ; et appelle à un véritable développement communautaire, fondé sur les droits, façonné par les peuples pêcheurs.

Ils continuent à travailler activement dans des plateformes politiques multilatérales légitimes sur l’alimentation, la pêche, l’agriculture, le climat, la biodiversité et les droits humains afin de défendre leur autonomie politique et leur gouvernance coutumière. Le WFFP et d’autres reconnaissent la FAO, le Comité des pêches (COFI), le Comité des subventions à la pêche (CFS) et le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies (CDH) comme les organes appropriés de l’ONU pour la gouvernance mondiale auxquelles des organisations sociales participent activement.

Encadré 3

Les Peuples des Semences face à la tyrannie du commerce mondial

Du 19 au 21 janvier 2026, le Latin American Seed Collective a accueilli le Tribunal permanent des peuples (PPT) à Cartago, au Costa Rica, afin de « souligner l’urgence de défendre la relation entre les peuples et leurs cultures et semences fondamentales » ; une relation ontologique remontant à des temps immémoriaux, cruciale pour guider l’humanité et la planète vers l’avenir.

Le PPT a examiné les menaces auxquelles sont confrontées diverses communautés à travers le monde dans leurs efforts pour préserver et reproduire leurs semences indépendamment du marché, des restrictions de propriété intellectuelle et des technologies biologiques et numériques.

Selon le PPT, la structure politique a conduit à la transformation progressive de l’alimentation et de la nutrition en un secteur de l’économie, où tout ce qui concerne la subsistance est séparé de la vie réelle des personnes et finit par faire partie du marché mondial. Les oligopoles cherchent à faire du public une masse homogène de consommateur·rices, et de la diversité naturelle des marchandises rentables.

Maintenant que le commerce est aussi utilisé comme arme de guerre, une initiative telle que ce tribunal est indispensable.

« Les peuples des semences », affirme le PPT, est une notion transversale qui transcende les frontières et désigne les personnes qui font face à des défis à la fois divers, similaires et complémentaires en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Sans une telle vision, les peuples qui prennent encore soin de leurs semences et de leurs cultures se retrouvent fragmentés en raison de la force brute avec laquelle le commerce mondial est restructuré. Face au démantèlement du droit international, les peuples peuvent apporter leur subsistance partout grâce à leurs semences, défiant non seulement le capitalisme mondial et les chaînes d’approvisionnement, mais aussi la marchandisation des fondements de la vie.

Déclaration du Tribunal permanent des peuples.

Encadré 4

Bonne nouvelle : la MC 14 se solde par un échec

La 14e conférence ministérielle de l’OMC (MC 14) tenue à Yaoundé, au Cameroun, a échoué, sans même une Déclaration Ministérielle. Les négociations sur le commerce électronique et les moratoires sur les plaintes en situation de non violation dans le domaine des ADPIC, les subventions à la pêche, l’agriculture, la réforme de l’OMC et un ensemble de mesures en faveur des PMA (pays les moins avancés) ont été reportées à la prochaine réunion du Conseil général à Genève.

Cet échec constitue une victoire notable dans une bataille plus large. Bien que de nombreux pays en développement aient refusé que la tromperie du multilatéralisme vienne servir les intérêts des États-Unis et leurs alliés, il ne s’agit pas d’une rébellion directe du Sud mondial. De nombreux pays du Sud restent attachés à la logique du libre-échange, proposant des mesures qui sapent la souveraineté alimentaire et profitent à l’agroalimentaire au détriment des travailleur·euses et des petit·es producteur·rices de denrées alimentaires.

Depuis 30 ans, les pays riches utilisent la rhétorique du commerce fondé sur des règles et de la réciprocité, des promesses d’aide accrue au développement, et de l’intimidation pure et simple pour rompre les alliances entre pays du Sud et les contraindre à davantage de concessions. Les règles de l’OMC ont toujours penché en faveur des anciennes puissances coloniales. Elles obtiennent des résultats qui favorisent leurs économies, leurs élites et leurs entreprises, et consolident le pouvoir des entreprises transnationales dans les systèmes alimentaires, la santé publique et tous les secteurs vitaux pour une vie digne.

Mais même si la concurrence était parfaite et que les jeux de pouvoir disparaissaient, le cadre de l’OMC reste inacceptable. Nous rejetons le postulat selon lequel toutes les choses sur Terre et notre travail doivent être traités comme des marchandises, ainsi que la vision des relations humaines fondée sur la concurrence perpétuelle.

Il est vain d’attendre une quelconque réforme réelle de l’OMC qui favorise le bien-être, les droits, les aspirations et les besoins des peuples travailleurs du monde. Cette organisation est également nuisible et dangereuse pour la démocratie participative et la reddition de comptes, car rares sont les pays où les négociations et accords commerciaux ou d’investissement sont soumis à un contrôle national.

Tout en réitérant notre exigence fondamentale d’abolir l’OMC, nous devons également utiliser efficacement et résolument l’ensemble du droit international relatif aux droits humains et les engagements de nos gouvernements en matière de droits humains pour contester le pouvoir de l’OMC sur nos politiques nationales. Les droits des travailleur·euses et des petit·es producteur·rices de denrées alimentaires ne sauraient être échangés contre le profit des entreprises. Nous revendiquons la souveraineté alimentaire, pas le libre-échange !

Pour plus d’informations, lisez la Déclaration de Yaoundé : L’OMC et le libre-échange engendrent la faim, la pauvreté et les inégalités.

L’écho des campagnes 

L’écho des campagnes 1

Zainal Arifin Fuat, Serikat Petani, Indonésie

Les tensions géopolitiques et géoéconomiques actuelles redéfinissent les relations commerciales et les systèmes alimentaires à travers l’Asie du Sud-Est. La politique commerciale est de plus en plus utilisée comme un outil stratégique par les économies puissantes, exerçant une pression sur les pays de la région pour qu’ils ouvrent les marchés et ajustent la réglementation nationale. Les politiques tarifaires réciproques américaines affectent l’Indonésie, le Vietnam, la Thaïlande et la Malaisie, qui sont sommés de négocier des concessions pour maintenir l’accès aux marchés d’exportation. Ces événements ont des implications importantes pour l’agriculture et les moyens de subsistance ruraux, en particulier pour les petit·es producteur·rices alimentaires confronté·es à des prix volatils et à un accès inégal au marché.

L’Accord sur le commerce réciproque (ART selon l’acronyme en anglais) entre l’Indonésie et les États-Unis illustre la nature asymétrique des arrangements commerciaux émergents. Alors que l’Indonésie devrait augmenter ses importations de produits agricoles américains, tels que le soja, le blé et le bœuf, les exportations indonésiennes restent soumises à des tarifs douaniers et à des dispositions commerciales changeantes qui favoriseraient les États-Unis mais sans garanties équivalentes pour l’Indonésie. L’accord oblige également l’Indonésie à s’aligner sur certaines restrictions commerciales américaines envers d’autres pays, soulevant des inquiétudes concernant la souveraineté des États et la souveraineté alimentaire.

Pour les petit·es producteur·rices alimentaires d’Asie du Sud-Est, les pressions tarifaires réciproques et la libéralisation commerciale intensifieront la concurrence à l’importation, feront baisser les prix producteurs et affaibliront les systèmes alimentaires locaux. Ces dynamiques risquent d’accroître la dépendance aux marchés mondiaux et de saper la capacité des États à protéger l’agriculture nationale. Défendre la souveraineté alimentaire nécessite de reprendre l’espace politique pour protéger les paysan·nes, réguler les importations et renforcer les systèmes alimentaires locaux et agroécologiques.

Le conflit en Asie de l’Ouest, bien que géographiquement éloigné, impacte considérablement l’Indonésie par la flambée des coûts de production. La hausse des prix mondiaux du pétrole affecte la production et le bien-être des paysan·nes, ainsi que la distribution par les coopératives paysannes. Puisque le pétrole est indispensable à la production et la distribution alimentaire pour les familles de paysan·nes, la hausse des prix du carburant menace directement la viabilité agricole.

L’agriculture indonésienne est encore en transition des systèmes conventionnels vers des systèmes agroécologiques, ce qui signifie que les engrais ne sont pas encore entièrement produits au niveau national. Une forte dépendance aux engrais importés augmente considérablement les coûts de production des intrants. La hausse des prix du carburant déstabilisera les prix des aliments. Étant donné que les réserves alimentaires gouvernementales ne sont toujours pas souveraines, les communautés urbaines et les paysan·nes manquant de stocks alimentaires suffisants seront les plus touché·es. La souveraineté alimentaire et l’agroécologique sont des réponses essentielles à ces crises en cascade.

L’écho des campagnes 2

Jose Maria Oviedo, Union nationale des producteurs agricoles costaricains (UNAG), Costa Rica/CLOC-La Vía Campesina

D’un point de vue géopolitique, la guerre en Iran démontre que les États-Unis estiment que le monde doit leur appartenir et qu’ils doivent exercer le pouvoir sur toutes les nations. Ils justifient l’attaque contre l’Iran en invoquant la nécessité de détruire les capacités militaires de la région, en particulier les missiles balistiques, et d’éliminer les armes nucléaires. Ils insistent également pour changer le régime iranien en raison de leur soutien envers ceux qu’ils qualifient d’adversaires de l’Occident.

Nous avons vu que les États-Unis considèrent que l’Amérique se résume aux États-Unis, où tout gouvernement qui n’est pas d’accord avec les politiques américaines doit faire l’objet d’une intervention ou d’une invasion. Nicolás Maduro au Venezuela en est un exemple récent. Des pays comme Cuba, le Nicaragua, le Mexique et le Panama ont tous été menacés pour ne pas avoir respecté les directives américaines.

Sur le plan économique, le conflit en Asie de l’Ouest, région qui produit vingt pour cent du pétrole mondial, a de graves conséquences. La hausse des prix du pétrole pourrait entraîner une inflation mondiale, voire une famine, en raison des graves répercussions sur les économies, y compris celle de la Chine. Ce pays étant l’un des principaux producteurs de blé, cette situation pourrait engendrer des pénuries de céréales, aggravant la pénurie alimentaire.

Nous pensons que l’empire américain s’effondre. Des exemples du passé, comme les tentatives de Jimmy Carter de nouer des alliances positives avec la Chine en 1979, contrastent fortement avec l’esprit belliqueux des États-Unis. D’après des estimations, ces guerres auraient coûté au contribuable américain 300 milliards de dollars, qui n’ont pas été investis aux États-Unis ni dans le développement communautaire à l’échelle mondiale.

Sur le plan financier, nous nous attendons à un déficit budgétaire important aux États-Unis (des dépenses publiques supérieures aux revenus fiscaux), ainsi qu’à une augmentation des droits de douane sur les exportations vers les États-Unis, qui toucheraient surtout l’Amérique centrale. Comme de nombreux pays de notre région dépendent des importations de pétrole, l’inflation représente un défi crucial. La dépréciation du dollar et les efforts pour l’apprécier menacent encore d’aggraver l’inflation mondiale, rendant la situation encore plus précaire pour les pays dépendants du pétrole importé.

L’écho des campagnes 3

Andoni García, Euskal Herriko Nekazarien Elkartasuna – EHNE Bizkaia, Espagne

La politique commerciale de l’UE, à commencer par l’Accord Général sur les Tarifs Douaniers et le Commerce (GATT selon l’acronyme anglais) et l’inclusion de l’agriculture et de l’alimentation à l’OMC, a été décisive pour la politique agricole et alimentaire et les conséquences ont été néfastes pour les petit·es agriculteur·rices. Cette subordination a éliminé les instruments de régulation du marché et des prix que la Politique Agricole Commune (PAC) garantissait jusqu’en 1992. Malgré l’échec de l’OMC, l’UE a signé sans limites des accords de libre-échange, où l’agriculture et les marchés intérieurs sont devenus des monnaies d’échange.

L’ouverture aux marchés internationaux, la réduction des tarifs douaniers, la baisse des prix pour les agriculteur·rices et la politique agressive d’exportation agroalimentaire de l’UE ont entraîné une forte diminution du nombre de petit·es agriculteur·rices, de l’ordre de plusieurs millions. Entre 2013 et 2023, cinq millions de fermes ont été contraintes de fermer dans l’UE. L’Union et sa politique d’exportation agroalimentaire ont été directement responsables de l’escalade spéculative de l’alimentation à l’échelle mondiale. Le modèle agricole dans l’UE est de plus en plus agroindustriel et basé sur des économies d’échelle.

Pourtant, l’UE est aujourd’hui moins autosuffisante en matière alimentaire, car sa souveraineté alimentaire et son autonomie stratégique dépendent des accords de libre-échange et des intérêts économiques des élites liés à la mondialisation. Lors de la législature précédente, l’UE a tenté de répondre aux crises climatiques, environnementales, de biodiversité, énergétiques et alimentaires via le pacte vert pour l’Europe, la stratégie Farm to Fork (De la ferme à la table) et les initiatives de biodiversité, sans toutefois remettre en question sa politique commerciale.

La fragilité de ces approches et leur contradiction avec les lobbies commerciaux internationaux sont mises en évidence par la nouvelle situation géopolitique. L’UE revient sur sa position politique pour faire face aux crises et cherche activement à conclure des accords de libre-échange pour assurer son rayonnement à l’échelle mondiale, ce qui est mis à mal lorsque sa subordination aux États-Unis dans la prise de décision devient évidente. La Commission européenne a proposé, pour le budget de l’UE à partir de 2028, d’augmenter les dépenses militaires tout en diminuant le soutien aux agriculteur·rices. La PAC et les politiques de protection de l’environnement reculent rapidement.

De plus, la Commission européenne a accéléré les accords de libre-échange, ignorant les décisions du Parlement européen et l’opposition généralisée des agriculteur·rices. Et aujourd’hui, les attaques américaines et israéliennes contre l’Iran, déclenchant une guerre aux répercussions mondiales, ont suscité de hautes spéculations sur le carburant, les coûts de production et la nourriture, qui mettent en avant les menaces pour la souveraineté alimentaire, l’accès à l’alimentation et la fragilité des systèmes alimentaires mondialisés causée par les politiques européennes.

L’écho des campagnes 4

Annette Hiatt, Coalition Nationale des Fermes Familiales/Projet de Prévention des Pertes de Terres, États-Unis

Les accords commerciaux multilatéraux et internationaux ont souvent un impact important sur les petit·es producteur·rices, mais ne les favorisent pas et ne les impliquent pas. De nombreux petit·es agriculteur·rices, comme ceux de Caroline du Nord (région du sud-est des États-Unis), ne sont pas directement impliqués dans le commerce international, mais les décisions prises à huis clos au niveau international pour façonner et influencer les relations de pouvoir ont des répercussions directes sur ces mêmes producteur·rices et les communautés où ils/elles vivent.

En janvier, on estimait que les droits de douane pourraient avoir un impact désastreux sur l’économie agricole de Caroline du Nord, avec des pertes de revenus de 1,2 milliard de dollars et la suppression possible de 8 000 emplois. Faute de soutien aux prix pour les petit·es agriculteur·rices, l’utilisation erratique des droits de douane peut contribuer à opposer les petit·es agriculteur·rices à l’agriculture industrielle à grande échelle pour accéder aux marchés intérieurs.

Plus de 50 % des fermes de Caroline du Nord sont inférieures à 20 hectares et plus de 50 % des agriculteur·rices gagnent moins de 10 000 $ par an grâce à l’agriculture. Ce ne sont pas ces agriculteur·rices qui exportent à l’international, mais ils/elles sont souvent la base des systèmes alimentaires locaux qui nourrissent leurs communautés. Mais ils/elles constatent que les prix des denrées augmentent, et que les coûts des intrants, comme le carburant et les engrais, sont en hausse. Les coûts de production pour les agriculteur·rices étant systématiquement supérieurs à leurs rémunérations, la dette agricole croissante pousse nos petit·es producteur·rices, piliers de nos communautés rurales, à se détourner du travail de la terre. Ces mêmes petit·es producteur·rices détiennent la clé de la résilience et de la construction communautaire, mais sont traités comme des pions dans un jeu et la production qui construit aussi nos économies locales est trop peu valorisée. La politique commerciale doit renforcer les moyens de subsistance de nos petit·es producteur·rices et de nos communautés rurales, faciliter l’accès à la terre et la souveraineté alimentaire, et permettre une gestion qui soutient une production alimentaire résiliente et agroécologique aux États-Unis et à l’étranger.

Sous les feux de la rampe 

Sous les feux de la rampe 1

Démolition par les États-Unis de l’ordre international d’après-guerre et Sud mondial

Un ordre mondial à l’agonie

Au cours de la deuxième année du second mandat de Donald Trump, qui a débuté par l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro, puis la guerre entamée contre l’Iran aux côtés du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, le président américain a poursuivi sa destruction de l’ordre international instauré par les États-Unis après la Seconde Guerre mondiale, il y a 80 ans.

Ce régime à l’agonie est une structure de règles, de pratiques et de politiques qui maintiennent l’hégémonie des États-Unis et du reste de l’Occident capitaliste, promue par la rhétorique de la liberté, du libre-échange et de la démocratie. Les États-Unis ont remplacé ces règles et pratiques, déjà injustes envers le Sud mondial, par l’exercice unilatéral de la coercition et de la force, et par la loi du plus fort.

Nous ne sommes qu’au premier trimestre de 2026, mais Trump a déjà réussi à démanteler les fictions politiques de l’ancien régime, parmi lesquelles le principe central de l’ONU qui interdit expressément « de recourir à la menace ou à l’emploi de la force, soit contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État, soit de toute autre manière incompatible avec les buts des Nations Unies ».  L’enlèvement de Maduro et l’assassinat du Guide suprême iranien Ali Khamenei ont été l’annonce de l’hégémon au monde que tout pays pouvait subir une intervention soudaine et unilatérale si telle était la volonté de Trump. Les territoires étrangers appartenant à des alliés proches, comme le Groenland, n’étaient pas non plus à l’abri de l’annexion si Trump décidait qu’il est dans l’intérêt national des États-Unis de se les accaparer.

Transformation du régime économique multilatéral

Avant de démanteler la façade politico-militaire de l’ancien régime, Trump en a déjà attaqué l’outil économique en 2025, reprenant ce qu’il avait commencé lors de son premier mandat, de 2017 à 2021. Durant cette période, il avait poursuivi la politique de son prédécesseur, le président Barack Obama, qui consistait à bloquer les nominations et les reconduites à l’Organe d’appel de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), provoquant la paralysie de l’organisation. Mais plus effrontément encore, il a déclaré une guerre commerciale unilatérale contre la Chine, sapant le système de règles et de conventions du commerce mondial dont les États-Unis avaient participé à l’institutionnalisation en 1994 avec la fondation de l’OMC.

En 2025, Trump a étendu ses guerres commerciales à environ 90 autres pays. Parmi eux figuraient 50 pays africains, dont certains ont écopé des hausses tarifaires les plus élevées et punitives au monde, comme le Lesotho (50 %), Madagascar (47 %), Maurice (40 %), le Botswana (37 %) et l’Afrique du Sud (30 %). Les tarifs imposés étaient peu fondés, bien que dans le cas de l’Afrique du Sud, il s’agissait en partie d’une punition pour avoir porté plainte contre Israël devant la Cour internationale de Justice en l’accusant de commettre un génocide à Gaza.

L’aide internationale, en tant qu’instrument de la politique américaine, était un pilier de l’ancien régime international. Comme le disait Thomas Sankara, l’un des plus grands combattants africains pour la libération, « Celui qui vous nourrit vous contrôle ».  Pour plaire à sa base d’extrême droite, qui ne considérait pas l’aide internationale comme un élément important pour le maintien de l’hégémonie américaine, l’une des premières décisions de Trump, mise en place avec Elon Musk, l’individu le plus riche du monde, a été la suppression de l’Agence pour le développement international (AID). Pour certains, les conséquences ont été désastreuses, puisque les programmes de l’USAID devaient, en théorie, financer d’importants projets de santé publique et de santé reproductive dans le Sud mondial. Pour d’autres, cette suppression n’a pas entraîné de pertes, puisque la majeure partie des fonds de ces initiatives servait à payer les entrepreneurs américains qui les mettaient en application ou les géraient.

Mais Trump et Musk n’ont pris aucune mesure pour démanteler ou réduire le flux de fonds américains vers le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et les banques régionales de développement, par lesquelles les États-Unis canalisent l’argent pour dominer le Sud mondial via « l’aide au développement » ou les « ajustements structurels », et dans lesquelles les États-Unis ont un droit de veto. 

Ces institutions entretiennent des programmes d’ajustement structurel vecteurs de pauvreté, notamment en Afrique, promeuvent des efforts d’industrialisation dite axée sur l’exportation et mal ciblée, alors même que les États-Unis imposent d’énormes tarifs douaniers punitifs sur les importations du Sud mondial, et bloquent tous les efforts pour résoudre l’endettement massif des pays en développement (plus de 11,4 billions de dollars américains).

Vers une alliance mondiale de résistance et de changement

Les actions de Trump visent principalement les habitants et les pays du Sud mondial. Cette stratégie est logique puisque c’est principalement le Sud mondial qui a influencé l’équilibre des pouvoirs mondiaux et créé la crise de l’hégémonie américaine. Parmi les étapes de ce processus historique figurent l’ascension de la Chine au rang de deuxième économie la plus puissante au monde, les défaites cuisantes des armées américaines en Irak, en Libye et en Afghanistan au cours des 25 dernières années, la montée de l’Iran comme puissance régionale malgré tous les efforts des États-Unis et d’Israël pour la contenir, la capacité des pays en développement à entraver l’OMC en tant que moteur de libéralisation commerciale, et la montée des BRICS comme contrepoids potentiels à l’alliance occidentale.

L’aggravation de la crise du régime capitaliste mondial a également participé à mettre à mal cette hégémonie. Ses principales manifestations sont la désindustrialisation des États-Unis et de l’Europe, la financiarisation des principales économies capitalistes où la spéculation plutôt que la production est devenue l’investissement privilégié, la hausse stupéfiante des inégalités mondiales de revenus et de richesse, et la contradiction grandissante entre la survie planétaire et la quête toujours plus intense du profit.

Le régime unilatéraliste de Trump est sans merci. Mais il n’y a pas de retour possible à l’ancien régime d’hégémonie américaine exercé par un ordre multilatéral systématiquement biaisé contre le Sud mondial, sous couvert de rhétorique libérale-démocratique. Pour nous, dans le Sud mondial, et pour toutes les personnes qui défendent la justice, la paix et la survie planétaire, il n’y a pas d’autre choix que de relever courageusement le défi de naviguer dans les eaux turbulentes de cette période de transition si nous voulons parvenir au refuge d’un nouvel ordre mondial qui servira l’intérêt commun de l’humanité et de la planète.

Sous les feux de la rampe 2

L’autonomie de l’État et la mobilisation des petits producteurs sont essentielles à une régulation stricte des marchés, à la souveraineté alimentaire et à un système d’échange équitable

Une régulation stricte des marchés et des marchés territoriaux est essentielle pour construire des systèmes alimentaires autonomes et garantir la souveraineté alimentaire. En défendant l’autonomie nationale et en l’utilisant judicieusement, les pays peuvent mettre en œuvre efficacement des réglementations qui favorisent les besoins des petit·es paysan·nes. Les petits producteurs de toutes les régions se mobilisent pour exiger les mesures politiques nécessaires qui leur permettent de continuer à cultiver, pêcher, élever et produire de la nourriture pour la population. Ceux et celles qui pratiquent l’agriculture familiale sont souvent étouffé·es par un marché mondial non réglementé qui privilégie les intérêts corporatifs et spéculatifs.

La pandémie mondiale et les conflits géopolitiques ont mis en lumière les vulnérabilités du système commercial mondial et les défis posés par la dépendance aux importations d’aliments et d’intrants. En Afrique, certains gouvernements se sont approprié le concept de « souveraineté alimentaire » pour désigner l’autosuffisance alimentaire domestique par l’agriculture modernisée. Malgré cette distorsion, la résilience des fermes familiales et les avantages des marchés territoriaux par rapport aux chaînes d’approvisionnement mondiales sont de plus en plus reconnus.

Les rapports et recommandations de la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) révèlent que la plupart des aliments consommés dans le monde circulent par divers marchés territoriaux plutôt que par des chaînes d’approvisionnement mondiales. Ces marchés sont liés aux systèmes alimentaires locaux, nationaux et régionaux. Ils sont plus inclusifs et diversifiés que les chaînes de valeur de marchandises uniques, en particulier pour les femmes et les jeunes. Les marchés territoriaux remplissent de multiples fonctions économiques, sociales, culturelles et écologiques, contribuant considérablement aux économies locales en permettant de conserver et de redistribuer la richesse au niveau de la ferme.

La régulation des marchés est cruciale pour défendre ces marchés territoriaux et garantir des revenus justes aux petit·es paysan·nes, qui couvrent leurs coûts de production tout en fournissant des aliments sains à des prix stables pour les consommateur·rices. Cet objectif nécessite de traiter les questions structurelles par des politiques et des instruments publics en amont, tels que les stocks alimentaires publics, les quotas d’importation et les réglementations sur les prix minimums.

Au cours des dernières décennies, les outils de régulation des marchés ont été sapés par des ajustements structurels et des politiques néolibérales qui ont aggravé l’insécurité alimentaire et favorisé la spéculation ainsi que la consolidation des entreprises dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, nuisant ainsi à une production alimentaire locale saine. Le contexte actuel offre des possibilités pour plaider en faveur de la réintroduction de réglementations au cœur du développement durable des systèmes alimentaires.

En Afrique de l’Ouest, des mouvements comme le Réseau des organisations paysannes et de producteurs de l’Afrique de l’Ouest (ROPPA) mettent en œuvre des actions visant à renforcer la régulation des marchés et à construire des marchés locaux afin d’assurer des prix équitables. Ces efforts favorisent les exploitations familiales et soutiennent les systèmes alimentaires locaux qui protègent les marchés et développent des circuits de commercialisation plus courts reliant producteurs et consommateurs.

De plus, les réseaux paysans organisés permettent régulièrement la tenue de foires agricoles qui mettent en avant les marchés locaux et urbains, avec des répercussions positives sur les revenus des agriculteur·rices. Lors du 3e Forum mondial Nyéléni organisé au Sri Lanka en septembre 2025, les petit·es paysan·nes ont souligné la nécessité de produire des analyses et des preuves pour un plaidoyer efficace. Les mouvements travaillent à identifier dans le monde des exemples d’initiatives efficaces de régulation des marchés, soutenues par des chercheur·euses pour documenter les bénéfices proactifs.

En cette période géopolitique difficile, il est indispensable que les gouvernements non alignés s’unissent et élaborent des politiques qui défendent leurs petit·es producteur·rices alimentaires et protègent la souveraineté alimentaire.

Bulletin n° 63 – Éditorial

Repenser le commerce mondial à l’heure des tensions géopolitiques

Pendant une grande partie de ce siècle, le système multilatéral établi après la Seconde Guerre mondiale a été corrompu et détourné par un groupe de nations riches et puissantes qui réécrivent ce qui est appelé l’ordre mondial fondé sur des règles et redéfinissent ce que sont la coopération, la justice, la prospérité partagée et la stabilité. À leur tête se trouvent les États-Unis d’Amérique qui, par la puissance combinée du capital et des capacités militaires, contournent les règles collectives et imposent des décisions unilatérales qui transforment fondamentalement la politique et le commerce mondiaux. Cela a conduit à un système international fragile où toutes les règles peuvent être changées et où la puissance brute détermine les résultats.

Cela ne rend pas pour autant le système international et multilatéral assiégé juste, équitable ni démocratique. Ses principaux organes, comme le Conseil de sécurité de l’ONU, le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce (OMC), ont longtemps été des instruments de promotion des intérêts des anciennes puissances coloniales. Comble de l’ironie aujourd’hui, même les règles imposées par ces institutions sont mises à mal.

Le commerce et l’investissement internationaux, qu’ils soient négociés par des accords de l’OMC, des accords bilatéraux de libre-échange ou des partenariats économiques stratégiques, se sont transformés en armes dans les conflits géopolitiques. Les tarifs douaniers, sanctions et restrictions financières ne sont pas utilisés pour corriger les déséquilibres commerciaux, mais pour exercer une pression politique impitoyable et soumettre les nations et les peuples. Les mesures économiques ciblent ceux qui osent tracer une voie alternative au capitalisme mondial et aux idéologies fascistes.

Comme le démontre la dernière guerre en date en Asie de l’Ouest, ces actions dépassent largement les nations impliquées. Pour les pays en développement, les conséquences sont catastrophiques. Les tarifs douaniers fluctuants, les sanctions agressives et la volatilité des prix des produits de base menacent les moyens de subsistance de la classe ouvrière, mettent à rude épreuve les systèmes alimentaires et accroissent la dépendance aux marchés extérieurs de moins en moins stables.

Les petit·es paysan·nes et les travailleur·euses, piliers des économies locales, se retrouvent pris dans un étau de fluctuations mondiales des prix, de coûts de production croissants et de revenus en baisse.

Lorsque les politiques économiques répondent aux ambitions impériales et coloniales de peuplement, l’espoir d’un commerce juste et équitable s’évapore. Cuba, la Palestine et le Venezuela illustrent comment l’instrumentalisation du commerce combinée aux positions coloniales conduit à la punition collective des peuples.

Cependant, ce moment de crise offre aussi une lueur d’espoir. Alors que la confiance dans les systèmes existants s’estompe, les pays et les mouvements sociaux se lèvent pour réclamer un renouveau sous le signe du véritable multilatéralisme : fondé sur la coopération plutôt que sur l’oppression, et sur la démocratie participative plutôt que sur une représentation opaque.   

Focus on the Global South, La Via Campesina

L’écho des campagnes 

L’écho des campagnes 1

Façonner l’avenir de Nyéléni par la convergence de la base vers le haut !

Tammi Jonas, Alliance Australienne pour la souveraineté alimentaire (AFSA)

Façonner l’avenir de Nyéléni exige une approche concrète et radicale, ancrée dans les luttes vécues des paysan·nes, pêcheur·euses, pastoralistes, travailleur·euses de l’alimentation et de la pêche ainsi que des communautés locales. Lors du Forum Global Nyéléni à Kandy, nous avons affirmé que la souveraineté alimentaire est un projet politique de libération, dont la force réside dans la convergence depuis le bas, où nous construisons l’unité à travers des stratégies partagées de résistance et de transformation.

Répondant à l’appel à rassembler un plus grand nombre de mouvements, l’AFSA s’est rendue au Sri Lanka en tant que délégation de paysan·nes, de peuples autochtones et d’organisateurs du travail, connecté·es à la lutte quotidienne contre le monopole sur la nourriture et les terres des entreprises dans ce qu’on appelle l’Australie. Alors que nous nous organisons dans un contexte où le capitalisme colonial et d’occupation continue de déposséder les peuples autochtones, et où l’agriculture industrielle domine les politiques et les papilles, nous avons néanmoins remporté des victoires concrètes sur le terrain qui montrent à quoi ressemble la souveraineté alimentaire en pratique.

Grâce à une organisation collective, nous nous sommes battus pendant plus de 15 ans pour la reconnaissance étatique et nationale du rôle crucial que jouent les petits agriculteurs dans l’alimentation des communautés locales tout en refroidissant la planète. Nous avons modifié les lois de planification pour soutenir l’agroécologie et les infrastructures de transformation sur nos exploitations, résisté à des réglementations restrictives sur la sécurité alimentaire et intégré les principes de l’UNDROP dans notre plaidoyer national. Ces victoires n’ont pas été accordées par les gouvernements ; elles ont été obtenues par la mobilisation populaire et l’organisation démocratique. C’est l’approche que nous avons adoptée au Sri Lanka : convergence par l’organisation, et non par la consultation ; le pouvoir construit par en bas, en solidarité mais sans pour autant le céder à nos alliés des ONG.

Lors du forum, nous avons travaillé dans la solidarité aux côtés de camarades pour défendre le leadership féministe ainsi que la participation des jeunes, des diversités de genres et sexuelles dans la prise de décision. Nous avons manifesté notre approche intersectionnelle, plaidant côte à côte avec les pastoralistes, les peuples autochtones et les travailleur·euses afin de rendre leurs luttes visibles à travers nos actions et campagnes collectives. Nous insistons pour que Nyéléni reste responsable devant les mouvements sociaux, avec une coordination politique claire et une prise de décision collective menée par les paysan·nes, les peuples autochtones, les pastoralistes, les pêcheur·euses ainsi que les travailleur·euses de l’alimentation et de la pêche.

Nous sommes rentré·s chez nous animé·es par la promesse de Nyéléni de briser les chaînes de la dette extractive, prêt·es à faire mentir l’idée que notre avenir devait être hypothéqué aux puissants. Ensemble, nous construirons un monde libéré de l’impérialisme financier car la révolution ne saurait être empruntée.

L’écho des campagnes 2

Nyéléni à Kandy : Renforcer les mouvements sociaux du Sri Lanka

Anuka De Silva, Mouvement pour une réforme foncière et agricole (MONLAR en anglais), La Via Campesina

En 2022, en raison d’une grave crise de la dette, de la corruption généralisée, de l’hégémonie du pouvoir et d’une forte inflation alimentaire, le pays a fait face à d’importantes crises politiques, sociales et économiques. La population est descendue dans la rue pour réclamer réformes politiques, démocratie, justice et souveraineté nationale. Les citoyen·nes du Sri Lanka ont joué un rôle majeur dans le changement du paysage politique du pays. C’est pourquoi le Forum Nyéléni est devenu de plus en plus important pour nous en tant que mouvement social.

Dans le cadre des conditions du FMI pour le sauvetage financier, le Sri Lanka a été exhorté à mettre en œuvre une série de mesures d’austérité, incluant la vente de certains actifs appartenant à l’État. L’une des institutions concernées est l’Institut National de Développement Coopératif (NICD), qui fait partie des biens envisagés pour la privatisation. Avec le soutien de Nyéléni, nous avons empêché la privatisation du NICD.

Pourquoi le Forum Nyéléni est-il important pour les mouvements sociaux au Sri Lanka ?

L’organisation du Forum Nyéléni a permis de renforcer la force collective des différentes luttes locales et a souligné l’importance de la solidarité pour relever les défis communs. La convergence à Nyéléni a rassemblé des mouvements populaires pour exiger une action collective visant à démanteler les systèmes d’oppression.

Compte tenu des difficultés agricoles et de l’insécurité alimentaire du pays, la souveraineté alimentaire est un outil essentiel pour contrer les systèmes agricoles dominés par les entreprises qui privilégient le profit au détriment du bien-être des populations. Construire une vision collective de la souveraineté alimentaire et créer un programme d’action politique à travers la Déclaration de Kandy continue de renforcer l’impact de notre mouvement. La convergence des luttes et de la solidarité reste la force qui peut conduire à une véritable transformation, bien plus grande qu’un simple changement politique.

Il est clair que le comité de pilotage sri-lankais du forum a posé une base solide pour la construction de mouvement à long terme en gardant la communauté au cœur de ces efforts, en faisant correspondre les luttes locales avec l’agenda mondial plus large, et en s’engageant avec le gouvernement pour des réformes politiques et une véritable transformation systémique.

L’écho des campagnes 3

Les femmes assurent la transformation systémique

Sarah Luiza et Bianca Pessoa, Marche Mondiale des Femmes Brésil

Depuis le 1er Forum Nyéléni, nous affirmons qu’il ne peut y avoir de souveraineté alimentaire sans féminisme. Grâce à nos efforts, lors du troisième Forum Global Nyéléni, le féminisme a été reconnu comme une partie fondamentale de l’Agenda Commun d’Action Politique, fondé sur sa perspective populaire, anti-capitaliste, anti-raciste et anti-hétéropatricale. Il n’est pas possible d’opérer un changement systémique sans transformer les relations d’inégalité et de violence vécues par les femmes partout dans le monde. Cela a marqué un tournant : la création d’une lutte commune pour toutes les personnes qui veulent voir un changement radical dans la société et dans le monde dans lequel nous vivons. En ce sens, l’Assemblée des femmes a constitué un espace fondamental de convergence.

Nous avons réuni des femmes de tous mouvements, régions, sexualités et origines ethniques, preuve de l’importance de la diversité dans ce processus. Les femmes ont beaucoup à nous apprendre. De leurs différentes réalités, elles partagent des expériences de résistance, de construction d’alternatives au niveau des territoires, montrant que le féminisme n’est pas une promesse creuse. Il se construit à partir de la pratique quotidienne.

Les conséquences des fausses solutions du capitalisme vert déplacent les femmes de leurs territoires et menacent leur vie. C’est pourquoi les femmes défendent la lutte pour la souveraineté énergétique et la justice climatique, qui est bonne pour les populations et non pour le marché. Pour nous, la solution réside dans les territoires et dans la vie. Dans le rapport que les femmes entretiennent avec la nature et les personnes. Ce sont le soin de la vie et des conditions de vie dans l’égalité qui construiront réellement un nouveau monde.

Nous affirmons que l’économie féministe est fondamentale, reconnaissant le travail des femmes et toutes leurs contributions à la reproduction sociale de la vie, du point de vue du soin, de l’égalité et de bonnes conditions de vie. En même temps, nous faisons face quotidiennement à la violence que le capitalisme hétéropatriarcal et raciste nous inflige. Sur cette base, les revendications fondamentales de la lutte féministe telles que l’égalité, la liberté, la justice, la paix, la solidarité internationale, la démilitarisation, la défense de la démocratie, des droits et de la paix, ainsi que la souveraineté alimentaire et l’agroécologie, ont été réaffirmées et concrétisées lors du troisième Forum Nyéléni et pour la voie à suivre.

L’écho des campagnes 4

Nyéléni et au-delà : Leadership et perspectives autochtones dans le mouvement mondial pour la souveraineté alimentaire

Nicole Maria Yanes, Opata, Conseil international des traités indiens (IITC) et Collectif NDN

Pour les peuples autochtones, la souveraineté alimentaire est un mode de vie. Elle détermine la survie de nos territoires, langues, cultures, cérémonies, histoires, vêtements, et de tout ce qui constitue qui nous sommes en tant que Peuples. À travers le monde, les territoires des peuples autochtones sont en première ligne de la colonisation et de l’extraction, présentés comme des « zones de sacrifice » pour les essais militaires, les projets d’extraction et le soi-disant développement. En conséquence, les peuples autochtones sont désormais les premières victimes de la crise climatique provoquée par les gouvernements et les entreprises.

Lors du rassemblement Nyéléni, les délégués autochtones ont joué un rôle majeur. Du partage de nos pratiques de leadership communautaire, des approches de la construction du consensus, des connaissances et des cérémonies traditionnelles, à notre expérience ancrée dans le plaidoyer, la négociation et la construction de mouvement.

Nous avons représenté collectivement nos peuples, en rassemblant le soutien de mouvements mondiaux pour nos efforts continus, y compris la mise en œuvre complète de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones ; que l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) respecte son engagement à modifier le Code de conduite international sur la gestion des pesticides afin d’inclure les droits collectifs des peuples autochtones, en particulier notre droit à un consentement préalable, libre et éclairé ; que l’ONU sépare et ne confonde pas, dans tous ses documents et décisions, les concepts de peuples autochtones avec les communautés locales ; et pour le mouvement « LandBack » des peuples autochtones visant à récupérer des territoires illégalement volés.

Même si les participant·es venaient d’écosystèmes et d’histoires de colonisation distincts, Nyéléni nous a rappelé que défendre notre souveraineté alimentaire nécessite solidarité, collaboration et stratégie partagée. Relier le travail que nous accomplissons sur nos territoires aux scènes internationales n’est pas facile et dépasse ce rassemblement au Sri Lanka. La véritable solidarité exige un engagement et une volonté de comprendre les histoires, les luttes et les objectifs des uns et des autres à travers des écosystèmes, des langues et des réalités politiques diverses. De plus, il convient de noter que l’agenda politique et l’impact de la déclaration dépendent de l’utilisation et de la mise en œuvre que la population leur apporte à travers son usage.

Dans des moments comme ceux-ci, Nyéléni nous rappelle que notre liberté et notre avenir collectifs sont profondément interdépendants. Nos libérations sont liées. Renforcer les alliances entre peuples, régions et mouvements n’est pas seulement une stratégie, mais une responsabilité. C’est un acte de survie en ces temps de montée du fascisme et de l’autoritarisme.

L’écho des campagnes 5

De Nyéléni à Belém. Le combat pour la justice climatique comme élément de convergence

Martín Drago, REDES/Amis de la Terre International

Les responsables et les facteurs de l’effondrement climatique et de la dégradation de l’environnement sont intimement liés aux inégalités sociales, économiques et de genre qui règnent à l’échelle mondiale. Ils sont également un pilier de la construction et de la reproduction du système énergétique actuel, autour duquel les multinationales et les États du Nord mondial ont approfondi les relations coloniales. Par conséquent, parler de justice climatique, c’est réfléchir à changer le système.

Pour atteindre la justice climatique, il est nécessaire de transformer les systèmes économiques, sociaux, politiques et énergétiques, les relations sociales de genre et notre lien avec la nature, par la mise en œuvre massive d’initiatives populaires visant à construire un nouveau modèle fondé sur la solidarité internationaliste et la justice sociale, économique, de genre, raciale et environnementale.

À cette fin, il est essentiel de renforcer le pouvoir populaire et ses organisations, et de transformer le système multilatéral avec une approche internationaliste, fondée sur la solidarité et l’intégration des peuples. Cet engagement sera possible par différents moyens qui, en partageant des caractéristiques, stratégies et principes communs, mèneront à la construction du pouvoir populaire selon la définition de chaque peuple sur son territoire.[1]

Construire la justice climatique est l’une de ces voies et donc un axe central de convergence populaire pour changer le système.

L’écho des campagnes 6

Nyéléni – Pourquoi RIPESS a participé

Ruby van der Wekken, RIPESS

RIPESS intercontinental, le réseau de l’économie solidaire, a répondu positivement à l’invitation de Nyéléni à rejoindre son processus il y a deux ans. Depuis, nous nous sommes impliqués dans le Comité de pilotage du troisième Forum Global Nyéléni. RIPESS a ainsi participé au processus préparatoire de convergence vers un Agenda Commun d’Action Politique et a voyagé avec une délégation de 21 représentant·es du monde entier au forum de Kandy, au Sri Lanka.

RIPESS défend depuis 10 ans, par l’intermédiaire des membres présents dans le processus Nyéléni, que les efforts visant la souveraineté alimentaire sont impossibles sans un changement économique systémique, ce qui implique avant tout un changement de l’économie dans son ensemble. Alors que les mouvements ayant rejoint le processus Nyéléni connaissaient déjà des concepts tels que l’économie féministe et l’économie du soin, l’économie solidaire, à la fois en tant que méthodologie et vision plaçant le pouvoir communautaire et les valeurs sociales et écologiques au cœur de la construction d’une autre économie, était moins connue au niveau mondial.

Il est également important de noter que RIPESS a rejoint le processus Nyéléni en reconnaissance du grand potentiel du changement du système alimentaire pour un changement systémique dans nos communautés et à travers cette société, et souhaite contribuer à ce processus en construisant les valeurs, principes et objectifs de l’économie solidaire comme un processus transformateur ascendant.

L’écho des campagnes 7

Luttes convergentes dans la lutte mondiale contre l’aquaculture industrielle

Feini Yin, Alliance Marine Nord-Américaine (NAMA)

La campagne « Lutte mondiale contre l’aquaculture industrielle » de Nyéléni vise à relever les défis pressants créés par l’élevage industriel de produits de la mer, et à bloquer le développement et l’expansion de ces exploitations à travers le monde.

Tout comme l’agriculture, l’aquaculture (la production de produits de la mer dans l’océan, en eau douce ou sur terre) peut être pratiquée de nombreuses façons. Cela va des formes traditionnelles et agroécologiques, comme les étangs de poissons hawaïens autochtones, à l’aquaculture à échelle industrielle et dirigée par les entreprises. Dans ce dernier cas, les entreprises agroalimentaires, les banques, les grandes ONG vertes et les instances dirigeantes transnationales promeuvent l’exportation du modèle de l’élevage industriel vers nos océans, en utilisant des expressions comme « économies bleues » et « révolution bleue ».

En réalité, l’aquaculture industrielle déplace les petits pêcheurs de leurs moyens de subsistance et de leurs territoires, pollue nos eaux et favorise la marchandisation de nos aliments. La production d’aliments pour poissons stimule la production de soja et de maïs. Elle décime également les bancs de petits poissons pélagiques au large de la côte ouest-africaine, ôtant cette source de protéines du Sud mondial, où des millions de personnes dépendent de petits poissons pélagiques pour leur nourriture et leur subsistance, afin de produire des protéines destinées à la consommation dans le Nord mondial.

Il s’agit d’une lutte d’ensemble qui fait le lien entre les questions de souveraineté alimentaire entre la terre et la mer, entre le Sud et le Nord mondial, ainsi qu’avec la justice environnementale, la santé mondiale, le travail et les mouvements des femmes. En tant que mouvement de mouvements, Nyéléni œuvre à construire des campagnes coordonnées pour assurer la souveraineté alimentaire, sanitaire et économique, et à résister au contrôle des entreprises en stoppant et empêchant l’aquaculture et la pêche industrielles, l’économie bleue et la privatisation des biens communs océaniques.

L’écho des campagnes 8

L’importance de la santé publique pour garantir la souveraineté alimentaire

Mouvement pour la santé des peuples (PHM)

En partant de la définition de la souveraineté alimentaire (SA), il est évident qu’une bonne santé au sein des foyers (y compris la santé animale) est essentielle pour maintenir la SA. L’inverse est également vrai : La SA garantit que les foyers aient accès à une alimentation suffisante et nutritive tout au long de l’année pour maintenir la santé de ses membres.

Dans le cadre de Nyéléni, la santé publique (SP) vise à couvrir les mesures préventives : a) l’eau et l’assainissement (et le contrôle des vecteurs comme les moustiques, le cas échéant) ; b) l’accès à une infrastructure opérationnelle de soins de santé primaires (y compris les soins curatifs primaires et les vaccinations) ; c) l’accès à la santé animale primaire ; et d) des mesures de promotion de la santé.

L’éducation à la santé et à la nutrition sera nécessaire pour atteindre les objectifs énoncés :  nous parlons d’une éducation qui va au-delà des aspects techniques ou cliniques : une éducation qui explique les causes structurelles des problèmes de santé, de la malnutrition et des décès évitables, et met en lumière les actions nécessaires pour y remédier.

Dans l’esprit de la SA, les personnes doivent participer activement à la prise de décision et au suivi de la mise en œuvre de ces composantes de la SP. Ce n’est pas encore le cas et reste un défi pour la circonscription de Nyéléni. Fort des activités menées depuis deux décennies, PHM pourra fournir les contributions et le soutien nécessaires à notre grande communauté Nyéléni. (PHM dispose d’un groupe thématique Nutrition et SA qui s’est réuni plusieurs fois mais n’a pas travaillé régulièrement. Parallèlement, la région latino-américaine du PHM a mis en place un groupe régional sur la SA actif et performant, représenté à Kandy).

Pour toutes ces raisons, le PHM a rejoint avec enthousiasme le Processus Nyéléni 3 dès ses débuts, dans l’esprit du droit à l’alimentation et du droit à la santé, et dans l’esprit commun de lutter ensemble contre la détermination sociale des deux. La lutte commune pour la santé, l’agroécologie et la souveraineté alimentaire en est encore à ses balbutiements, et nous devons insister sur la nécessité de recruter davantage de mouvements et d’organisations au sein de Nyéléni pour nous rejoindre dans cette lutte.

L’écho des campagnes 9

2026 : Année internationale du pastoralisme et des pâturages

Fernando García-Dory, Alliance mondiale des peuples et pastoralistes autochtones mobiles (WAMIP)

Nous, mouvement pastoral mondial, plaçons beaucoup d’espoir en Nyéléni comme un espace pour nous tenir côte à côte avec d’autres mouvements de producteurs alimentaires, pour examiner le cadre politique actuel qui impacte nos moyens de subsistance et nos terres, et formuler des propositions conjointes d’alternatives à la crise actuelle. Nous encourageons d’autres mouvements à examiner nos revendications, de la compréhension des aspects fondamentaux des droits des pastoralistes à l’expansion de l’agroécologie vers le pastoralisme. Nyéléni est un espace de convergence précieux avec d’autres mouvements qui a permis de grandes avancées, comme la Déclaration des Nations Unies sur les droits des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones rurales (UNDROP en anglais). L’année prochaine, 2026, sera l’Année internationale du pastoralisme et des pâturages de l’ONU. Nous voulons nous assurer que les pastoralistes sont mis en avant. La FAO et d’autres organismes doivent comprendre que nous représentons un modèle de production doté d’une valeur culturelle, sociale et politique qui autonomise les communautés, contribue à l’endurance des peuples nomades autochtones et fait progresser la souveraineté alimentaire.

L’écho des campagnes 10

Action mondiale de plaidoyer pour les migrants et réfugiés

Paloma Chen, Plateforme transnationale pour les migrants-Europe (TMP-E)

Le mouvement pour la souveraineté alimentaire présent au Forum Nyéléni 2025 ne s’est pas limité au noyau initial de petit·es producteur·rices alimentaires, tels que les paysan·nes, les pêcheur·euses, les pastoralistes, les peuples autochtones et les travailleur·euses dans les campagnes. Il s’est également élargi pour inclure les mouvements féministes, pour la justice climatique, de migrant·es, de consommateur·rices sensibilisé·es, de chercheur·euses universitaires, d’artistes.

La lutte des migrant·es et réfugié·es est indissociable de celle pour la souveraineté alimentaire et les moyens de subsistance. La migration est profondément liée à l’industrie alimentaire mondiale des entreprises, fondée sur l’exploitation, la déshumanisation et des récits utilitaristes qui réduisent les travailleur·euses migrant·es à une main-d’œuvre bon marché. La lutte migratoire est une lutte commune pour l’égalité raciale, de genre et économique, la souveraineté alimentaire et une transition juste qui vise à tisser la résistance et des alternatives au système corporatif qui profite de notre déplacement, de notre répression, de notre exploitation et de notre mort. Mais les sites de production alimentaire peuvent aussi être des lieux de résistance, de dignité et de construction d’avenir. Notre participation au Forum Nyéléni s’inscrit dans un effort plus large visant à renforcer la convergence entre les luttes (des campagnes de régularisation en Europe aux mobilisations transfrontalières comme les Caravanes) pour exiger le droit au logement, à la santé, du travail, la souveraineté foncière et alimentaire ainsi que justice pour tous et toutes.

À travers des débats, des présentations, des ateliers et des groupes de travail, l’effort du forum a cherché à construire une vision politique unifiée contre le système capitaliste dominant, patriarcal, impérialiste, colonialiste, raciste, basé sur les castes et suprémaciste, par la production de deux documents politiques : la Déclaration de Kandy et l’Agenda Commun d’Action Politique. La Déclaration de Kandy, lue le 13 septembre lors de la cérémonie de clôture du forum, inclut parmi ses prochaines étapes des actions telles qu’une journée mondiale de mobilisation contre l’impérialisme, le génocide, la guerre et l’utilisation de la faim comme arme. Cela s’aligne avec l’Action de plaidoyer mondiale présentée par la Plateforme transnationale pour les migrants-Europe lors du forum sur le changement systémique du récit concernant les migrant·es et réfugié·es.

L’écho des campagnes 11

Quand le monde académique rencontre le mouvement : l’échange de connaissances sur la voie de la convergence

Bruno Prado, Bhoopendra Kuma, Yukari Sekine, Collectif des universitaires-activistes agraires du Sud

Lors du troisième Forum Global Nyéléni, lors du tout premier dialogue entre chercheur·euses/universitaires et mouvements qui a réuni plus de 70 participant·es, un engagement commun est apparu pour amener universitaires et mouvements dans un échange plus profond, reconnaissant que les luttes pour la souveraineté alimentaire et la transformation systémique sont indissociables de la démocratisation du savoir.

Le Collectif des universitaires-activistes agraires du Sud (CASAS selon l’acronyme anglais)[2] a été invité à contribuer à ce processus, soutenant la création d’espaces où chercheur·euses, responsables communautaires et organisateur·rices de mouvements pourraient se réunir sur un pied d’égalité : tous les créateur·rices de savoir et détenteur·rices de savoir. Ces échanges ont souligné que la véritable transformation nécessite des relations horizontales entre divers systèmes de connaissances, où l’apprentissage circule dans toutes les directions.

Tout au long des conversations, les participant·es ont appelé à décoloniser la production de connaissances et à remettre en question les pratiques de recherche extractivistes, d’entreprise et descendantes. Les militant·es universitaires ont partagé leurs expériences de co-production de connaissances avec les communautés et ont réaffirmé que la recherche doit servir les besoins des personnes plutôt que les intérêts du capital.

Les discussions ont également souligné l’importance de construire de larges coalitions de connaissances intersectionnelles qui relient les mouvements sociaux, les universités et les institutions publiques. Les participant·es ont convenu de la nécessité de soutenir les jeunes chercheur·euses et les chercheur·euses militant·es en début de carrière, de favoriser des agendas de recherche collectifs et de communiquer les connaissances de manière plus accessible via des forums communautaires, des podcasts et des formats visuels créatifs.

À l’avenir, la collaboration entre le monde académique et les mouvements doit se poursuivre sous forme de parcours collectif et participatif. Le processus Nyéléni nous rappelle que la connaissance n’est pas un privilège, mais un outil partagé de transformation systémique : fondée sur la confiance, l’égalité et la solidarité, et construite par la convergence continue de luttes et de modes de connaissance divers.

L’écho des campagnes 12

Le rapprochement des mouvements : les syndicats rencontrent Nyéléni 

Chris Spindler, AMWU, Syndicat mondial IndustriALL

Même lorsque le mouvement syndical ne représente qu’une minorité de travailleur·euses, c’est souvent le mouvement organisé de représentation du personnel qui fixe l’agenda des conditions industrielles et de travail. C’est ce que les puissances capitalistes cherchent à briser : elles veulent la fin du travail organisé.

Aujourd’hui, le mouvement syndical connaît de nombreux bouleversements. Sans ordre particulier, et loin d’être exhaustifs : technologie et automatisation ; influence politique ; affronter et s’organiser contre les lois anti-syndicales ; s’organiser au-delà du lieu de travail, et même à l’international. Sa façon de répondre à ces questions aura un impact considérable sur sa pertinence, sa croissance et sa capacité à améliorer les conditions pour ses membres et la communauté au sens large.

Le processus Nyéléni met également au défi le mouvement syndical : travailler avec des mouvements sociaux et communautaires plus larges, pas seulement les partis politiques traditionnels ; renforcer l’engagement dans la communauté en tant que force progressiste parallèlement aux campagnes industrielles ; et défier le système politique plutôt que d’accepter son cadre conservateur.

Le mouvement Nyéléni s’oppose à l’idée que l’alimentation soit avant tout une marchandise ou un produit d’exportation, et que les pays devraient rivaliser pour une productivité toujours plus élevée. Les organisations communautaires et les syndicats, chacun à leur manière, remettent en question ces postulats sur l’alimentation et la manière dont le système politique actuel la gouverne.

Nyéléni 2025 a réuni un groupe remarquable d’activistes engagés, qui réalisent un travail extraordinaire dans leurs communautés. C’est un mouvement pour le changement social et les syndicats devraient y prendre part et, si possible, participer à leurs campagnes pertinentes.

J’ai commencé par de grandes questions auxquelles le mouvement syndical doit répondre pour son intérêt et celui de la communauté au sens large, et je crois que le processus Nyéléni devrait également réfléchir à des questions similaires :

  • Comment le processus Nyéléni interagira-t-il avec le mouvement syndical, étant donné que nous partageons des idées communes mais que nous travaillons selon des méthodes et des espaces différents ?
  • Existe-t-il des campagnes où Nyéléni et le mouvement syndical peuvent se retrouver ?
  • Comment le processus Nyéléni passe-t-il des groupes communautaires et sociaux à un mouvement de changement social ? Bien que le forum ait parlé de changement fondamental, cette question est restée sans réponse.
  • Des plans sont-ils en place, dans un avenir proche, pour discuter de ces questions et d’autres concernant l’implication syndicale ?

Nyéléni a été un événement incroyable et stimulant ; un défi à la fois pour mon propre travail de campagne et, j’en suis sûr, pour beaucoup d’autres également.

L’écho des campagnes 13

La justice linguistique comme pratique dans le processus Nyéléni

Sortir de l’ombre : défendre les droits linguistiques fait aussi partie de la lutte

Collectif pour l’autogestion des technologies d’interprétation (COATI)

Le processus Nyéléni a intégré la Justice linguistique comme pratique essentielle, reconnaissant que la possibilité de communiquer fait aussi partie de la lutte. Le Forum de Kandy a rassemblé plus de 750 personnes venues du monde entier et, pour la première fois, une interprétation simultanée a été organisée en 18 langues.

COATI a accompagné l’ensemble du processus, apportant technologie, coordination et engagement politique. 73 interprètes bénévoles et quatre technicien·nes de la région Asie-Pacifique ont été mobilisé·es, contribuant également à l’autonomie technologique régionale.

Le Groupe de travail (GT) sur l’interprétation a rassemblé une équipe diverse et inclusive d’interprètes, traducteur·rices et technicien·nes représentant des accents du Sud et du Nord mondial, de différents âges, genres et parcours militants et professionnels. Plus qu’un choix, cette diversité s’inscrivait naturellement dans la logique du réseau construit, où la pluralité des voix a créé un profond échange humain et renforcé le travail collectif pour la Souveraineté Alimentaire.

COATI a également relevé un défi technique et logistique sans précédent, démontrant que l’autogestion et les technologies libres peuvent réussir voire faire mieux là où les prestataires de services de marché échouent : assurer des processus complexes avec soin, créativité et coopération.

La justice linguistique est un exercice de mots et d’écoute qui construit l’égalité. Celles et ceux qui la rendent possible ne sont pas de simples prestataires de services, mais des sujets engagés, qui font partie intégrante des luttes.

Pour la première fois, la Déclaration finale du Forum Global Nyéléni a reconnu les interprètes et traducteur·rices comme acteur·rices des luttes. Nous voulons l’étendre à toutes les équipes techniques et bénévoles comme une partie fondamentale des luttes collectives, puisqu’ils et elles ont rendu possible la diffusion des paroles en vue d’une participation pleine et équitable. Nous exprimons notre plus profonde gratitude à tous celles et ceux qui ont mis tout leur corps et leur cœur pour faire de la Justice Linguistique une réalité vivante à Nyéléni.

Plus d’informations dans le FANZINE produit par COATI (en anglais, espagnol et français).

L’écho des campagnes 14

Communications populaires au 3e Forum Global Nyéléni

Rohan Antony, A Growing Culture

Pour le Troisième Forum Nyéléni à Kandy, la communication populaire n’était pas un élément secondaire mais une tactique essentielle pour façonner la voix collective et l’imaginaire politique du processus. C’était une manière de s’assurer que les voix des leaders de communautés résonnent bien au-delà des couloirs où elles étaient prononcées, dans les luttes quotidiennes qui se déroulent dans les rues, les champs, les usines et les communautés à travers le monde.

L’Espace de Communication Nyéléni a réuni une équipe de quinze communicateurs issus de mouvements et d’organisations alliées, ainsi qu’un groupe de bénévoles sri-lankais rattachés à l’équipe. Armés de leurs microphones, caméras, pinceaux et stylos, ils ont travaillé collectivement et sans relâche pour faire souffler sur le forum un vent d’énergie, d’imagination et de joie, et rendre ce moment accessible à toutes les personnes présentes à Kandy et bien au-delà.

La Radio Nyéléni remplissait les salles de conversations, de réflexions et de chants de résistance issus de tous les mouvements. L’équipe audiovisuelle a immortalisé des moments puissants et intimes qui façonneront la mémoire visuelle de cette rencontre pendant des années. Une équipe de texte a condensé les débats, décisions et célébrations de chaque journée dans un bulletin multilingue quotidien, garantissant que chaque participant·e, ainsi que ceux et celles qui suivaient à distance, puissent être informé·es. Grâce aux réseaux sociaux et à la presse, les actualités et les voix du terrain ont atteint des milliers de personnes à travers le monde. Les artistes ont transformé murs, allées et espaces partagés en toiles vivantes portant la vérité émotionnelle du forum, présentant des œuvres de résistance du monde entier, des espaces créatifs où les délégué·es pouvaient dessiner, peindre et se détendre, ainsi qu’une fresque participative qui a capturé notre moment de partage à Kandy.

Cet effort collectif a aussi révélé une vérité plus profonde : la communication n’est pas séparée de la lutte, mais elle en fait partie. C’est là que les récits sont contestés, que des solidarités se forment et que le pouvoir est repris. La Déclaration de Kandy et l’Agenda Commun d’Action Politique l’ont confirmé en reconnaissant la communication populaire féministe et venue de la base comme un front stratégique pour une transformation systémique, et en nous rappelant que la souveraineté ne consiste pas seulement à contrôler ce que nous cultivons, mais aussi à reprendre le pouvoir sur nos histoires, des histoires sur qui nous sommes, pourquoi nous résistons, et le monde dont nous rêvons.


[1] ATI (2023) Les voies vers un changement de système : transformer un monde en crise pour un avenir soutenable et juste.

[2] Aguiar, D., et autres (2023). Transformer les études agraires majeures : solidarité, activisme universitaire et agendas d’émancipation dans et depuis le Sud mondial. The Journal of Peasant Studies (Le Journal des Études Paysannes), 50(2), 758–786.

Sous les feux de la rampe

Nyéléni : Construire la solidarité mondiale pour une transformation systémique

Dix-huit ans après la Déclaration de Nyéléni sur la souveraineté alimentaire, le troisième processus Nyéléni élargi a rassemblé des mouvements sociaux, des organisations et des réseaux mondiaux pour converger autour d’une transformation systémique. Ce processus pluriannuel a uni des milliers de groupes et d’alliés de la base pour élaborer un Agenda Commun d’Action Politique (ACAP) solide, visant à promouvoir la souveraineté alimentaire, la justice climatique, ainsi que la justice sociale, raciale et de genre. Ce fut un effort majeur pour construire des alliances et des stratégies politiques partagées entre régions et territoires. Il aura fallu près de deux ans pour rédiger l’ACAP, à la suite de multiples consultations régionales et mondiales.

Contexte et processus

Lors de la réunion mondiale du CIP à Rome (septembre 2022), des orientations stratégiques ont été convenues pour poursuivre la construction du troisième processus Nyéléni. L’accent était mis sur la convergence multisectorielle et les alliances entre mouvements luttant contre la capture par les entreprises et pour la reconquête de la démocratie par la base, fondées sur l’expérience du mouvement pour la souveraineté alimentaire. Lors de la deuxième réunion mondiale à Rome (juin 2023), de nouveaux alliés au-delà du mouvement pour la souveraineté alimentaire sont apparus, et un Comité de Pilotage International a été créé pour guider les processus mondiaux et régionaux.

Le projet d’ACAP a été élaboré par le Groupe de travail sur la méthodologie, à partir du premier cycle de consultations tenu en 2024 avec toutes les régions et organisations mondiales. Ce processus participatif et ascendant s’est poursuivi lors de réunions de consultation régionales :

  • Amérique latine et Caraïbes – Chili (février 2024)
  • Amérique du Nord – En ligne (mars 2024)
  • Europe & Asie centrale (mai 2024)
  • Moyen-Orient et Afrique du Nord – Turquie (juin 2024)
  • Asie-Pacifique – Sri Lanka (juin 2024)
  • Afrique – Éthiopie (juillet 2024)

La première version de l’ACAP a ensuite été présentée lors de la réunion en personne du Comité de Pilotage International (GSC sous ses sigles en anglais) de Nyéléni à Bangalore, en Inde (du 31 août au 6 septembre 2024).

Un second cycle de consultations (du 20 janvier au 14 mars 2025) a permis aux régions et aux organisations mondiales d’affiner l’Agenda Commun d’Action Politique et le Plan d’action. Pour garantir un engagement large, deux sessions de briefing mondiales ont été organisées (28 et 29 janvier 2025). La deuxième version a été soumise aux membres du GSC réunis au Sri Lanka (du 5 au 9 mai 2025). La version finale a ensuite été partagée pour examen interne aux niveaux régional et mondial, puis validée lors d’assemblées préforum des femmes, des jeunes et des diversités, ainsi que par des assemblées régionales et des réunions de mouvements mondiaux. Le processus s’est conclu lors du troisième Forum Global Nyéléni à Kandy au Sri Lanka (du 5 au 15 septembre 2025).

Pourquoi l’ACAP est important

L’Agenda Commun d’Action Politique est au cœur du processus Nyéléni. Structuré en cinq sections, il aborde les défis mondiaux à travers une approche intersectionnelle :

  • Section 1 : Qui sommes-nous – Décrit les divers secteurs et acteurs impliqués dans le processus.
  • Section 2 : Pourquoi nous agissons — Analyse les crises mondiales interconnectées enracinées dans l’oppression et l’inégalité systémique, y compris le capitalisme, l’impérialisme, le colonialisme, le patriarcat, le racisme, le système des castes et la discrimination envers les communautés marginalisées. Il dénonce la capture de gouvernance par les entreprises, l’accaparement des terres et des ressources, l’exploitation par des agro-industries motivées par le profit, l’aggravation des impacts climatiques, les conditions de travail précaires et les « fausses solutions » mises en avant par des systèmes axés sur le capital, y compris le colonialisme numérique et les marchés financiers spéculatifs.
  • Section 3 : Ce que nous cherchons à accomplir et comment — Présente six axes thématiques :
    • Démocratie et droits des peuples
    • Paix et solidarité internationale
    • Économies populaires
    • Souveraineté alimentaire et agroécologie
    • Réforme des terres, eaux, territoires et agraire
    • Santé, justice climatique et souveraineté énergétique
  • Section 4 : Renforcer nos mouvements — Définit des stratégies de mobilisation, de construction de mouvements, de solidarité, d’éducation politique, de partage des connaissances et de communication populaire.
  • Section 5 : La voie à suivre — Déclare un engagement collectif pour une transformation systémique et des conclusions opérationnelles.

L’ACAP vise non seulement à présenter des propositions, mais aussi à unifier les luttes pour la souveraineté alimentaire, la justice économique, sociale, de genre, raciale et environnementale au sein d’une vision systémique partagée. Sa force réside dans son origine participative, en effet chaque section reflète une analyse, un débat et une révision collective par des centaines d’organisations à travers le monde.

Une fois finalisé, l’ACAP sera présenté lors d’événements de convergence mondiale (Il sera présenté à l’occasion du Forum social mondial en août 2026), afin de renforcer les alliances et d’étendre l’action collective. Face à de multiples crises interconnectées et systémiques, le défi à venir est de dépasser les efforts fragmentés et de façonner un avenir commun grâce à des initiatives émancipatrices déjà en cours de construction au sein des mouvements.

Lisez la Déclaration de Kandy.