L’écho des campagnes

L’écho des campagnes 1

La dématérialisation des semences

Alimata Traoré, Présidente de la Convergence des Femmes Rurales pour la Souveraineté Alimentaire (COFERSA), Mali

« Et qu’arriverait-il s’il y avait une coupure d’énergie après avoir mis toutes nos semences dans un ordinateur, et quoi alors? » C’est comme ça que les femmes de mon organisation, COFERSA, réagirent quand je leur ai expliqué ce que les gouvernements discutaient à la septième session de l’Organe de Gouvernance du Traité International sur les Ressources Génétiques des Plantes pour l’Alimentation et l’Agriculture (ITPGRFA) á Kigali en octobre 2017.

Nous, les communautés paysannes, nous travaillons avec des êtres vivants dans nos champs. C’est comme ça que nous préservons la biodiversité. Ma communauté a sélectionné une variété de sorgho qui est résistante à la sécheresse si on utilise une technique de culture appelée zaï [Zai est une technique traditionnelle ouest africaine selon laquelle des puits sont creusés dans un micro-bassin en utilisant une hache pique avec un petit manche (appelée daba), et les semences sont ensuite semées. Cette manière particulière de cultiver permet la concentration d’eau et d’engrais en zones arides et semi-arides.]. Et maintenant, une compagnie deviendrait son propriétaire parce qu’elle maitrise les TI? Jusqu’à récemment, les chercheurs et compagnies étaient venues dans nos villages pour nous demander des semences, afin de les développer davantage et de les vendre. Des développements récents en biotechnologie et séquence génétique ont changé ceci : les sélectionneurs de l’industrie n’ont plus besoin d’accès aux semences matérielles. Elles analysent maintenant la représentation digitalisée des séquences génétiques sur leurs écrans d’ordinateur.

Quand nous parlons de la dématérialisation des ressources génétiques, nous nous référons à la séquence du génome des organismes vivants, la collecte massive de connaissances paysannes sur les caractéristiques de ces organismes, et enfin la digitalisation et la conservation de ces informations sur d’énormes bases de données électroniques. Les compagnies déposent alors des brevets sur ces séquences génétiques, ce qui leur permet de nous forcer à payer des droits de licence si la même séquence est trouvée sur nos semences. La dématérialisation est pour cela la nouvelle manière de capturer la richesse créée par les communautés paysannes au cours des siècles, en outrepassant les textes internationaux qui reconnaissent nos droits.

Nous, les paysans d’Afrique nous ne sommes pas arriérés, ni contre la technologie. Nous l’utilisons quand cela nous sert à renforcer nos combats, mais nous demandons que nos droits soient respectés et protégés. Ceux qui peuvent utiliser toutes ces technologies informatiques et ces bases de données sont les grandes compagnies multinationales. Ce n’est pas pour nous. A cause de cela, nous nous opposons aux brevets sur l’information génétique. Et nous luttons pour la protection de nos systèmes de semences paysannes, qui nous permettent de jouer un rôle comme gardiens et garants de la biodiversité et de la vie. Aucune machine ou software ne pourra jamais remplacer nos connaissances paysannes.

L’écho des campagnes 2

Moi, Campesino: Numérique, rural, autodéterminé

Réflexions de la communauté FarmHack.org sur la numérisation dans le mouvement d’agriculture alternative aux États-Unis

Même dans ce monde hyper connecté, nous—jeunes et moins-jeunes—agriculteurs de l’agroécologie américaine, passons la majeure partie de notre temps à l’extérieur, connectés plus souvent à l’écosystème qu’à Internet. Il s’agit souvent d’un grand écart entre la subsistance et le marché, entre les écologies sauvages et domestiquées, avec les mains dans l’agriculture, les soins aux enfants ou la gestion du matériel, un smartphone entre les dents! Aux États-Unis, de nombreuses fermes comptent sur les smartphones (pour la tenue des registres, le marketing, la gestion des commandes et des clients, des boutiques en ligne et des portails de marché) afin de rester en contact quotidien avec nos réseaux de collaborateurs et une clientèle de plus en plus habituée aux relations directes avec les producteurs.

Aux États-Unis nous avons des mouvements sociaux convergents qui ont façonné la culture et les pratiques de notre écosystème d’outils agricoles open source. Celles-ci incluent une coïncidence avec un essor de l’infrastructure Internet ouverte, notamment Wikipedia, Creative Commons, Craiglist, Napster, Tor-Drupal, etc. En tant que génération éduquée depuis l’école primaire avec des ordinateurs, nous sommes assez aptes à trouver des informations avec des mots-clés en ligne, des vidéos sur YouTube de Google aux documents historiques protégés pour l’usage commun à www.archive.org.

Nous sommes également assez aptes à construire notre propre infrastructure là où il n’y en a pas, FarmHack.org en est un excellent exemple. FarmHack.org est né en 2008 d’une communauté d’agriculteurs qui s’est réunie au Massachusetts Institute of Technology (MIT) et a travaillé à créer une plateforme permettant d’héberger un service de partage d’outils agricoles, par le biais d’un site Web très simple et de rencontres en personne, ainsi que d’une communauté internationale diffuse de praticiens travaillant ensemble en ligne. FarmHack.org a cherché à devenir une plateforme open-source permettant aux agriculteurs de partager leurs approches novatrices pour combler les lacunes [Les petits et moyens producteurs de légumes constatent en particulier qu’il existe des «lacunes en équipement» alors que nous travaillons à la reconstruction de la diversité des systèmes de culture et des régions devenues concentrées et simplifiées.] existantes en matière d’équipement avec leurs homologues petits exploitants [Se référer à l’article sur FarmHack and Atelier Paysan dans le bulletin 36 de Nyéléni, L’agroécologie : véritable innovation réalisée par et pour les peuples] de part le monde. Aujourd’hui le mouvement des jeunes agriculteurs, le mouvement des logiciels open source et les mouvements du «droit de réparer» [Les agriculteurs qui achètent des tracteurs auprès des grandes entreprises de machines agricoles ne sont souvent pas autorisés à les réparer.Une clause dans le contrat d’achat exige que seuls les réparateurs accrédités… soient autorisés à réparer les machines. Le mouvement du «droit de réparer» remet en question et affirme le droit des agriculteurs de réparer leurs propres machines.] convergent au sein des communautés FarmHack et Gathering for Open Ag Tech (GOAT). Cela ne se produit pas seulement aux États-Unis, au Canada québécois par exemple de fortes collaborations sont également en cours.

La vision de l’agroindustrie de l’agriculture sans agriculteurs est «une agriculture de précision». Les entreprises d’intrants agricoles et les sociétés de machines agricoles (par exemple, John Deere) ont massivement investi dans les mégadonnées, les technologies de l’information et de la communication, ces dernières années. «L’agriculture de précision» implique un modèle de mécanisation extrême dans la production agricole, ceci étant rendu possible par la convergence de nouvelles technologies numériques puissantes et du traitement algorithmique du big data. Dans cette «vision», la technologie et les données sont utilisées pour consolider toujours davantage le contrôle des entreprises sur le système alimentaire et les monopoles. Les entreprises de machinerie agricole — tout comme les entreprises d’intrants agricoles — sont aujourd’hui des entreprises de big data. Ils équipent leurs machines de capteurs et de puces qui collectent et analysent toutes sortes de données, à tout moment — données météorologiques, humidité du sol, parasites, historique des cultures, etc. Celles-ci sont transformées en grands ensembles de données exécutés au moyen d’algorithmes d’apprentissage automatique qui informent ensuite les machines agricoles automatisées.

À cela, nous opposons une vision communautaire forte pour une « agriculture de décision » qui met en avant notre autonomie et nos droits. En plus de construire nos propres outils et notre matériel, que nous pouvons nous-mêmes contrôler (par exemple, du matériel agricole basé sur le vélo, du matériel monté sur tracteur à faire soi-même, «à la Atelier», etc.), nous développons nos propres logiciels et applications open source (par exemple: un logiciel de gestion adaptative appelé «farmOS»). Nous avons également commencé à utiliser des drones, des capteurs (par exemple pour surveiller des serres, des clôtures, etc.), des données volumineuses et des observations basées sur la technologie pour améliorer nos systèmes agricoles et les adapter aux conditions locales et au changement climatique. Un grand nombre de ces pratiques partagent les mêmes réflexions et les mêmes approches que les communautés de la science citoyenne telles que Publiclab.org, et aident les communautés à responsabiliser leurs élus vis-à-vis de la justice environnementale à l’aide d’outils de surveillance à faible coût. Publiclab a mis l’accent sur les tests de sol à effectuer soi-même (pour la contamination) et la surveillance du carbone (utilisant la spectrométrie). Nos stratégies sont axées sur la communication et le partage des connaissances agricoles pertinentes au niveau local, par-delà les frontières culturelles, géographiques et linguistiques.

Nous sommes à un carrefour intéressant où le coût et l’accessibilité des outils numériques sont en train d’effectuer un volte face. La prochaine génération de microcontrôleurs open source et d’appareils connectés à Internet, ainsi que les batteries et les moteurs associés, coûtent beaucoup moins cher, sont plus accessibles et évolutifs pour les petits producteurs et peuvent même déjà avoir des avantages économiques par rapport aux systèmes propriétaires à grande échelle.
Les outils de contrôle de la climatisation à faible coût, une automatisation simple, la surveillance des animaux et les processus à valeur ajoutée à la ferme ne sont que quelques exemples d’utilisation présentant un potentiel intéressant pour les petits exploitants.

Des outils de communication à faible coût sont également essentiels pour partager et améliorer les connaissances pratiques liées aux complexités de l’agriculture régénérative, et constituent le fondement de la valorisation des fonctions écosystémiques. Même les conceptions matérielles simples et la fabrication de matériel sur les batteries de serveurs et au niveau local sont rendues plus efficaces avec des outils de communication poste à poste pour échanger et adapter les conceptions aux conditions locales. Nous explorons même des réseaux peer to peer (entre particuliers) pouvant créer des réseaux de communication d’agriculteurs fonctionnels externes à Internet.

Encadres

Encadré 1

L’internet des vaches

Contribution du Groupe ETC, plus d’informations ici en anglais

On pourrait penser que c’est une plaisanterie, mais c’est un aspect supplémentaire de l’invasion des technologies digitales dans l’agriculture et l’alimentation, qui se dirige vers une agriculture sans agriculteurs, industrialisée depuis les semences jusqu’à notre assiette ou notre verre de lait, et contrôlée par les grandes entreprises de l’agrobusiness, des machines et de l’informatique.

Des entreprises comme IBM, Microsoft, Huawei offrent des paquets technologiques pour ce qu’elles appellent « l’internet des vaches ». Il s’agit de dispositifs digitaux (colliers et/ou puces) qui se placent sur chaque vache, pour mesurer leur pulsations, leur température, leur pic de fertilité et autres conditions de santé et liées au système digestif. Les données se transmettent par internet à un nuage de ces mêmes compagnies, qui les emmagasinent dans des systèmes de grandes données (Big Data), les analysent avec l’intelligence artificielle et envoie les alertes que le programme estime pertinent a un ordinateur ou téléphone de l’entreprise agricole, du propriétaire ou de l’hacienda. Il y a aussi des puces interactives qui peuvent diriger le bétail pour le traire quand il est l’heure, connecté à un système automatisé de traite installé préalablement à la mesure de la vache en question. Chaque dispositif est associé á une vache en particulier.

Cela fait dix ans qu’il existe des systèmes satellitaires de monitorat de bétail dans différentes zones. La différence aujourd’hui est que la collecte de données est beaucoup plus ample, les données sont sur chaque animal, et toute l’information va à un nuage de ces entreprises, ou selon les contrats, il peut y avoir les nuages partagés de Bayer- Monsanto ou de machines agricoles comme John Deere.
Il y a aussi l’internet des cochons et des moutons, avec des bases semblables. L’idée n’est pas que le processus se termine dans chaque ferme, mais que le monitorat suive chaque animal en transaction de tête de bétail, grâce à l’usage de « blockchain » et criptomonnaies, ou à l’abattoir, pour les chaines de certification qui incluent le suivi jusqu’á la transformation, vente au détail (dépecé) et jusqu’au réfrigérateur.

Tant IBM que Microsoft ont avancé dans des systèmes digitaux qui regroupent toute la production agricole d’une hacienda. Le package qu’offre Microsoft, appelé « Farmbeats », offre un système de monitorat permanent de la condition des sols, de l’humidité et de l’eau, de l’état des cultures (si elles ont besoin d’irrigation, s’il y a des maladies, pestes, etc), données climatiques, données sur la météo (direction du vent, pluies, etc), afin de prévenir depuis le nuage de Microsoft quand et où semer, irriguer, appliquer fertilisants ou agrochimiques, quand récolter, etc
Pour résoudre le thème de la connectivité rurale, élément clé du système, mais qui manque dans les zones rurales, Microsoft utilise les « espaces blancs de télévision », qui sont des canaux télévisés hors d’usage. Cela permet d’utiliser un router dans chaque ferme, en connectant des senseurs, drones, puces, téléphones ou ordinateurs avec internet dans un rayon de quelques kilomètres et envoyer l’information au nuage de la compagnie.

Les plus grosses entreprises de l’agrobusiness comme Bayer, Syngenta, Corteva et Basf ont des divisions digitales avec des projets de cette teneur et depuis 2012, elles ont des accords de collaborations ou des entreprises conjointes avec les grossistes en machinerie (John Deere, AGCO, CNH, Kubota) dans des systèmes de Big Data, des nuages d’emmagasinement et d’informatique, et des entreprises de drones. Par exemple, Precisionhwak, Raven, Sentera et Agribotix sont des entreprises neuves crées en collaboration entre les multinationales de semences-agrochimiques et celles de machines.

De nouveau, comme avec les transgéniques, les entreprises prétendent que cela est nécessaire pour alimenter une population mondiale croissante, afin d’augmenter la production, épargner l’eau et être « durables ». En réalité il s’agit d’agriculture sans agriculteurs, orientée au remplacement des petites fermes par les grandes entreprises, où depuis les semences jusqu’á l’assiette, le contrôle est effectué par une chaine de transnationales qui ne laissent aucune marge de décision aux agriculteurs.rices.

Chaque ferme apporte en plus une grande quantité de données que les entreprises s’approprient, en construisant des cartes sur des régions entières, ce qui leur permet de visualiser et négocier des projets bien au delà de chaque ferme, en passant outre les agriculteurs et paysan.ne.s.

Ce sont des projets qui avancent, mais cela ne veut pas dire qu’ils fonctionnent. Les réelles connaissances sur les champs et les animaux, ce qui donne l’alimentation et nourrit la majeure partie de la planète, ce sont les formes de vie paysanne. Ces paquets technologiques sont de nouvelles formes d’attaque contre elle.

Encadré 2

L’accaparement vert numérique au Brésil

Ici en anglais.

La région du Cerrado au Brésil, une des plus biodiverses de la planète, a été témoin de l’expansion généralisée de l’agribusiness, spécialement dans la région appelée MATOPIBA [MATOPIBA est l’acronyme pour une superficie de terre de 73.173.485 hectares dans les Etats du Maranhão, Tocantins, Piauí, et Bahia], qui est idéale aux plantations de soja en raison de son terrain comportant des plateaux et des terres basses.

Vu que certaines zones du MATOPIBA (en particulier les terres basses) ont encore une couverture de végétation native du Cerrado, les fermes industrielles et les compagnies d’agribusiness veulent atteindre ces terres, afin de se conformer á la loi brésilienne. Le Code Brésilien de la Foret (Loi 12651/2012) requiert que les propriétaires terriens gardent au moins 20% de leurs terres dans le biome du Cerrado – ce qu’on appelle les « réserves légales ». Parce que les plateaux ont été presque complètement déforestés pour l’établissement de plantations de soja, les compagnies d’agribusiness étendent leurs fermes vers les terres basses, où les villages locaux sont situés.

Ceux qui accaparent les terres utilisent le Registre Rural Environnemental (Cadastre Rural, CAR) comme instrument pour formaliser leurs demandes sur les terres. Le CAR est un système en ligne, sur lequel n’importe qui peut enregistrer de l’information environnementale ou sur l’usage des terres, aucune preuve de propriété n’est requise. Bien que selon la législation le CAR n’a aucune valeur comme titre de propriété, les compagnies d’agribusiness l’utilisent comme preuve de leur occupation et usage de la terre. C’est le cas des « zones de réserves légales » – la plupart d’entre elles couvertes de végétation native ; qui sont enregistrées comme partie de leur propriété, alors que ces biens sont traditionnellement utilisés par les communautés locales.

Les communautés qui tentent d’enregistrer leurs terres dans le CAR découvrent souvent qu’elles ont déjà été enregistrées par les propriétaires de plantations. Malgré les faiblesses du CAR, plusieurs initiatives ont malheureusement promu ce système, tel qu’un projet coordonné par le PNUD et Conservation International avec l’objectif d’encourager la production « durable » de soja dans le Cerrado.

Encadré 3

Numérisation des pêcheries

Au cours des dernières décennies, pour de multiples raisons, la collecte des données concernant les océans s’est énormément développée. Ces données concernent le fret des navires, la création de cartes du plancher océanique et la gestion des stocks de poissons, ce qui a permis le développement des allocations de quotas et le système du Total Admissible des Captures (TAC). Il s’agit cependant de se questionner sur le type de programme politico-économique que mobilisera la collecte de données massives et les conséquences que cela entraînera pour les communautés de petits pêcheurs. L’utilisation de plus en plus répandue de ces données et la numérisation de l’espace océanique doivent être envisagées à la lumière de changements politico-économiques historiques en ce qui concerne l’usage et le contrôle de l’espace océanique et, en particulier, dans le cadre de l’Economie Bleue.


Données et pêcheries

Les données relatives aux pêcheries ont commencé à être exploitées alors même que surgissaient des discussions sur l’utilisation des stocks nationaux de poissons, lesquelles reposaient sur un discours de durabilité écologique et d’efficacité économique. Ces données ont permis le développement du système de TAC, qui est élaboré par des scientifiques spécialisés dans la pêche grâce à des enquêtes destinées à rassembler des données sur les tailles de populations des espèces de poissons commercialisées. La collecte de ces données s’est trouvée chaque jour davantage numérisée à l’aide d’appareils GPS embarqués et du stockage automatisé des informations sur des ordinateurs. La possibilité d’enregistrer les captures en temps réel signifie que les TAC et les quotas restants, ou les captures qui excèdent les quotas, peuvent immédiatement être détectés. Même si ces informations participent à la compréhension générale des populations d’espèces et de leurs répartitions dans les océans, la nature quantitative et scientifique de ces données fragilise les connaissances traditionnelles des pêcheurs locaux, qui leur permettent pourtant de protéger la durabilité des écosystèmes océaniques.

Les systèmes de gestion basés sur des quotas et les modèles de partage des captures comme les quotas individuels transférables (TIQ) ont été rendus possibles grâce à la numérisation des données relatives aux stocks de poissons. Ces types de systèmes de gestion sont soutenus par des organisations environnementales qui défendent la mise en œuvre de tels modèles afin de faire progresser la préservation des océans. Ces modèles sont cependant régulièrement décriés, puisqu’ils découlent de la privatisation des ressources publiques et sont associés avec l’injuste répartition des ressources des pêcheries.


Données et Economie Bleue

Le rôle croissant des données dans la gestion des océans est mise en avant dans le contexte de l’augmentation des tensions exercées sur l’océan et les ressources océaniques, qui constitueraient une frontière économique susceptible de résoudre une myriade de crises, notamment alimentaire, énergétique et climatique.

L’augmentation des données massives transforme l’océan en un objectif financier asservi au profit économique, plutôt qu’elle n’ouvre la possibilité d’une alimentation variée et nourrissante. Le programme reposant sur le marché de l’économie bleue se concentre sur l’implication du secteur privé dans les développements basés sur l’exploitation des océans. Selon le discours de l’Economie Bleue, les industries émergentes qui reposent sur les océans sont dotées de capacités élevées en matière de croissance, d’innovation et de création d’emplois, et peuvent contribuer à la sécurité énergétique, à la gestion du changement climatique et à la sécurité alimentaire. Mais ces discours sont également associés à la dépossession et à l’appropriation des ressources et des espaces océaniques.

Différentes innovations ont rendu plus facile l’accroissement de la collecte des données destinées à la gestion des océans dans la perspective d’une économie bleue en expansion. Les données satellitaires ont augmenté de manière exponentielle et devraient doubler d’ici 2020. Grâce à une résolution spatiale et spectrale accrue, chaque instrument pourra enregistrer davantage de données et l’observation sera moins limitée. Les drones et les véhicules aériens non habités permettent de collecter les données plus facilement et de manière moins onéreuse. Afin que les données massives contribuent à la croissance d’un riche écosystème d’informations, des interfaces de programmation d’application avancées sont élaborées pour permettre de traiter rapidement et économiquement les immenses quantités de données collectées.

Conséquences

Les pêcheurs ont une connaissance approfondie des populations de poissons, des cycles de reproduction et des techniques de pêches auxquelles ils ont recours pour protéger les stocks de poissons. La nature quantitative et scientifique des calculs de TAC néglige ce savoir, en réduisant l’information à des données scientifiques plutôt qu’en les combinant de manière globale avec les savoirs traditionnels. La vision de la nutrition est devenue technique par nature et la nourriture est toujours davantage considérée comme un produit plutôt que comme faisant partie des communs. Cette vision réductrice, fragmentée et individualiste de la nourriture fait le deuil d’une perspective envisageant les droits de l’homme.

La numérisation creuse l’écart entre les producteurs et les consommateurs, elle entraîne un traitement de la production alimentaire toujours plus automatisé et délocalisés et dépossède les pêcheurs de leur savoir et de leurs accès aux ressources océaniques. Le pouvoir bascule ainsi des systèmes physiques de production alimentaire et des activités de pêche vers des acteurs financiers souvent méconnus, qui bénéficient d’un accès à et d’un contrôle de ces technologies. Cela concentre le pouvoir politique et économique entre les mains d’acteurs éloignés du terrain, qui sont impliqués dans le royaume immatériel de l’information et des moyens financiers, soulignant de nouveau la lutte des classes et les inégalités oppressives. En outre, toutes ces données massives sous-tendent des décisions politiques, par exemple celle de déterminer l’utilisation de l’espace océanique à l’aide d’outils techniques comme la planification spatiale marine. Ces données sont mobilisées pour soutenir un certain type de programme politico-économique, et si cela implique le discours de plus en plus dominant de l’économie bleue, les conséquences seraient dévastatrices pour les petits pêcheurs du monde entier dotés d’un faible pouvoir politique.

Sous les feux de la rampe

La numérisation des aliments

Registres fonciers numériques; séquençage et édition de gène ; capteurs dans les machines agricoles robotisées ; robots utilisés pour la cueillette des fruits ; blockchains [Pour une définition des blockchains et d’autre termes clés, voir le glossaire (en anglais) page 6 et 7 du rapport du groupe ETC] assurant la traçabilité dans les chaînes de valeur mondiales ; contrôle sanitaire du bétail 24 heures sur 24 ; protection des droits de propriété intellectuelle (DPI) sur les plateformes numériques ; Intelligence artificielle (IA) en sélection végétale ; localisation des ressources halieutiques par satellite et attribution des droits de pêche ; commerce et distribution automatisés ; e-commerce de produits alimentaires ; nutrition et mise en forme personnalisées avec des applications pour smartphone—le « meilleur des mondes » (en référence au roman dystopiste d’Aldous Huxley) des technologies numériques transforme tous les aspects de nos systèmes alimentaires pour le meilleur et pour le pire. Cette liste incomplète est un petit échantillon de la gamme d’applications des technologies numériques. Au cours des dix dernières années la numérisation est devenue de plus en plus visible et influente dans la production, la transformation, le stockage, le conditionnement, la vente au détail et le commerce des produits alimentaires.

Acteurs, initiatives et récits

Les gouvernements, les entreprises et les institutions politiques présentent la numérisation dans l’alimentation et l’agriculture comme une solution aux principaux problèmes auxquels le monde est confronté. Les entreprises et les financiers pour leur part y voient une formidable opportunité de générer des profits.

Au cours des dix derniers mois, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a organisé deux événements internationaux sur la numérisation et la technologie [Symposium international sur l’innovation pour l’agriculture familiale, Novembre 2018, Séminaire international sur la transformation de l’agriculture numérique, Mai 2019.]. En 2018, «l’e-agriculture» était à l’ordre du jour des conférences régionales de la FAO pour l’Europe et l’Asie centrale. La Banque mondiale a consacré des panels spéciaux sur la numérisation et la technologie blockchain pour l’administration des terres lors de ses conférences annuelles sur les terres et la pauvreté [Des experiences ont lieu au Brésil, en Géorgie, en Ukraine, en Suède, en Inde, en Australie, à Dubai, au Honduras, aux États Unis, et au Ghana. Graglia, J.M., Mellon, C. « Blockchain and Property in 2018: at the end of the beginning ». Document présenté à la Conférence annuelle de la Banque mondiale sur la terre et la pauvreté, 2018. En anglais]. Des méga-fusions entre les plus grandes entreprises de semences et de produits agrochimiques du monde (notamment la fusion Bayer-Monsanto) ont sensibilisé le public à la concentration élevée d’entreprises dans la chaîne alimentaire industrielle et aux investissements massifs des grandes entreprises dans les secteurs de l’agrochimie, les machines agricoles et la distribution alimentaire et TIC [En anglais]. Dans plusieurs pays, des géants du commerce électronique tels qu’Amazon, Uber, Walmart, Alibaba et GRAB se sont étendus à la vente au détail de produits alimentaires en ligne. La concurrence entre les entreprises pour la vente au détail de produits alimentaires en Inde [La face changeante de la vente au détail de denrées alimentaires en Inde in Dématérialisation de l’alimentation. Aborder de front les défis de l’ère numérique] et la bataille pour le contrôle de la technologie 5G entre la Chine et les États-Unis sont révélatrices des importantes sommes d’argent en jeu dans les technologies et l’infrastructure numériques.

La récente poussée en faveur de la numérisation découle de la quatrième révolution industrielle (4IR), promue agressivement par les entreprises dans le cadre du Forum économique mondial (WEF), qui la décrit comme une «fusion de technologies qui brouille les frontières entre le physique, le numérique et les sphères biologiques. » Tandis que 4IR va au-delà de l’alimentation, il a remplacé le paradigme de la «révolution verte», qui avait été légitimée par la nécessité d’accroître la production agricole. Les technologies numériques et les mégadonnées sont des aspects essentiels du nouveau paradigme car ils permettent de renforcer le contrôle exercé par les entreprises sur le système alimentaire mondial.

La numérisation de l’agriculture alimentaire va d’applications relativement simples, telles que les drones pour la cartographie des terres et le marketing direct en ligne, à l’agriculture numérique plus complexe. Le terme agriculture numérique fait ici référence à l’intégration de technologies de pointe (intelligence artificielle, capteurs, robotique, drones, etc.), d’appareils et de réseaux de communication dans un seul système, et à leur application à la production, à la gestion, au traitement et au marketing. Ce nouveau paradigme nous promet des miracles : une plus grande efficacité dans la production alimentaire et l’utilisation des ressources et de l’énergie, la durabilité, la transparence, la précision, et la création de nouveaux marchés et d’opportunités économiques. Les pays en développement, en particulier les pays africains, sont séduits par les promesses des donateurs, des agences internationales et des fondations d’entreprise selon lesquelles la numérisation leur permettra de «faire un bond en avant» en s’engageant dans des voies respectueuses du climat. Toutefois la technologie et l’infrastructure nécessaires à ce scénario optimiste proviennent bien évidemment d’entreprises qui recherchent à réaliser des bénéfices pour leurs actionnaires et non pour le bien public.

Implications pour l’homme et l’environnement

Les partisans de la numérisation soulignent ses avantages supposés pour les personnes marginalisées et les petits producteurs d’aliments : l’administration foncière numérisée augmentera la sécurité du bail ou de la tenure ; l’attribution des droits de pêche par satellite assurera la transparence et la sécurité des pêcheurs artisanaux ; des blockchains relieront directement les producteurs aux consommateurs éliminant ainsi l’exploitation par des intermédiaires ; l’agriculture numérique réduira les coûts d’intrants et augmentera l’efficacité de l’irrigation et de la production. Le commerce électronique est largement présenté comme la passerelle pour la création de nouveaux marchés et la commercialisation des produits agricoles [Un exemple ici].

Certes les petits producteurs d’aliments et les groupes marginalisés peuvent tirer un avantage considérable des technologies numériques. Mais il ne faut pas oublier que ces technologies sont déployées dans un contexte de fortes inégalités nationales-globales en matière d’accès aux biens et services essentiels, ainsi qu’aux technologies de l’information et au numérique (fracture numérique)[La Banque mondiale reconnaît qu’il existe un triple fossé: ruralité, le genre et l’accès au numérique.]. À moins de remédier efficacement à ces inégalités, les nouvelles technologies reproduiront et approfondiront les schémas de discrimination existants. De plus, la fabrication et l’utilisation de matériel informatique et d’intelligence artificielle (micro-puces, semi-conducteurs, écrans à cristaux liquides, téléphones portables, ordinateurs, batteries, etc.) ont de grands impacts sur l’environnement. Ceux-ci incluent l’exploitation minière, les émissions de composés volatils, les vapeurs acides, les solvants et les métaux dans l’air et l’eau, une consommation d’énergie élevée, la production et le traitement de déchets et les émissions de gaz à effet de serre provenant du transport et du stockage.

Les communautés locales expérimentent également avec les nouvelles technologies pour affirmer et renforcer leurs droits. Au Brésil femmes autochtones utilisent des drones dans le cadre de leurs stratégies de cartographie et de protection de leurs territoires. D’autres communautés utilisent des images satellite pour surveiller et attirer l’attention du public sur la déforestation par les entreprises agroalimentaires [La transformation des terres en un actif financier mondialisé in Dématérialisation de l’alimentation. Aborder de front les défis de l’ère numérique]. Aux États-Unis, les petits exploitants voient un potentiel dans l’utilisation de capteurs, de puces (qui sont devenues nettement moins chères ces dernières années) et de logiciels open-source pour éliminer les avantages d’échelle de l’agriculture industrielle sur les petits producteurs. Dans certains pays d’Asie du Sud-Est les petits producteurs vendent des produits agroécologiques aux consommateurs par le biais de la vente au détail en ligne.

Le développement et l’application rapides des technologies numériques ont des incidences importantes sur les conditions de vie, le travail, la production, les interactions sociales, le commerce, l’environnement, les politiques publiques et la gouvernance. Afin de formuler des stratégies pour traiter la numérisation, nous devons améliorer notre propre compréhension et engager des réflexions et des débats critiques.

Nous espérons que les questions ci-dessous stimuleront ces processus.
1. Qui sont les acteurs développant les technologies numériques et à quelles fins?
2. Qui a accès aux technologies numériques, qui les contrôle, et à quelles fins?
3. À qui appartiennent les énormes quantités de données créées chaque jour par nous tous et qui a le droit de les utiliser et d’en tirer un avantage économique?
4. Comment les applications et les impacts des technologies numériques devraient-ils être surveillés et évalués? Comment ces technologies devraient-elles être régies et réglementées pour le bien public?
5. Comment faut-il évaluer les risques découlant des technologies numériques et surveiller leur application?
6. Comment pouvons-nous remettre en question le discours dominant qui associe l’innovation à la technologie, afin de mettre en valeur et promouvoir les innovations, les pratiques et les connaissances paysannes et autochtones [Voir le bulletin 36 de Nyéléni, L’agroécologie : véritable innovation réalisée par et pour les peuples]?
7. Quels sont les liens entre les innovations, les pratiques et les connaissances paysannes et autochtones et les technologies numériques?
8. Comment pouvons-nous utiliser les technologies numériques pour faire progresser la souveraineté alimentaire et l’agroécologie? Quel type de technologies? Dans quelles conditions? Comment devraient-elles être régies?

Ce sont des questions complexes et leur trouver des réponses nécessitera du temps, de l’énergie, une réflexion critique et une pensée créative. Cependant, le moment est venu de relever ce défi.

L’écho des campagnes

L’écho des campagnes 1

Une maison de semences locales dirige la lutte pour la souveraineté alimentaire en Palestine

Syndicat de comités de travailleurs agricoles, Palestine

Dans les territoires occupés de Palestine, une maison de semences locales œuvre à la récupération des semences et de la biodiversité en tant que biens communs et publics depuis le début des années 2000.

La maison de semences locales est sans aucun doute, l’action la plus significative qui contribue à l’accomplissement de la souveraineté alimentaire en Palestine. Établie à Hébron en 2003, par le Syndicat de comités de travailleurs agricoles (UAWC), cette maison est la première et la seule de ce type en Palestine. Y sont sauvegardées, protégées, préservées, stockées et reproduites 45 variétés de légumes et de plantes locales venant de 12 familles de plantes dont beaucoup sont menacées d’extinction. On y trouve des semences de blé, d’orge, de froment, de chou-fleur, de rutabaga, de niébé, d’aubergine, de courge, d’okra, de courge amère, de concombre serpent. Toutes ces semences proviennent directement de paysans palestiniens et sont soumises à un processus de vérification de deux ans avant d’être stockées et mises à disposition d’autres paysans.

La maison est composée de 4 unités : une pièce de réception des semences, un laboratoire, un séchoir et une pièce de stockage où les semences sont stockées pendant cinq années au plus. Afin de protéger cet énorme patrimoine génétique d’évènements catastrophiques, des échantillons de ces semences sont également stockés à long terme à des température inférieures à zéro. Après avoir consigné les performances des semences : pourcentage de germination, croissance et floraison des plants, l’UAWC offre ces semences gratuitement aux paysans palestiniens, au moins deux saisons par an.

Cela contribue à l’augmentation des revenus des paysans. En outre, grâces à ces semences, les paysans luttent mieux contre les effets de l’accaparement de l’eau par l’occupation israélienne, ainsi que contre le réchauffement climatique, car elles sont résistantes à la sécheresse et ne requièrent pas d’irrigation. A l’opposé des variétés de semences hybrides vendues par les sociétés israéliennes et multinationales telles que Bayer-Monsanto, les semences paysannes sont fertilisées par un fumier animal et ne requièrent ni pesticide chimique ni herbicide à base de glyphosate.

« Nous avions l’habitude d’acheter des semences à coût élevé aux sociétés israéliennes » dit Mahmoud Abu Kharatabel, paysan et membre de l’UAWC de longue date. « Mais, aujourd’hui, grâce à la banque de semences, nombre d’entre nous peuvent planter entre 90 et 95 pour cent de semences locales » déclare-t-il avec fierté.

La maison de semences travaille avec des paysans d’importance-clé tel que Abu Kharatabel, qui ont établi une procédure en trois étapes. Une fois que le paysan a reçu les semences, les a plantées et récoltées, les nouvelles semences sont divisées en trois groupes. Le premier groupe appartient au paysan pour ces besoins de l’année présente. Le deuxième groupe est stocké et sera planté pendant la saison suivante. Et le troisième groupe revient à la maison des semences pour le bénéfice d’autres paysans et pour continuer à construire la souveraineté alimentaire en Palestine.

« Quand un paysan a ses propres semences et peut les reproduire, cela veut dire qu’il peut choisir quoi planter et quand planter » explique Do’aZayed, coordinatrice de la banque de semences de l’UAWC « Voilà pourquoi nous avons établi cette maison de semences locales », puis elle a résumé ainsi : « la souveraineté semencière est la première étape de la souveraineté alimentaire ».

L’écho des campagnes 2

Prendre soin c’est également pouvoir expérimenter

Communauté Niagui, Sénégal

Les rives du fleuve Casamance abritent des kilomètres de mangroves. Mariama Sonko nous montre les structures en bois où s’accrochent les huîtres[1] que les paysan(ne)s de la région de Ziguinchor élèvent dans le cadre de leurs moyens de vie et de leur souveraineté alimentaire. Il s’agit de la communauté de Niagui, sur la côte atlantique de l’Afrique, au Sénégal. Nous sommes dans la savane, avec une multitude d’arbres, d’arbustes et de zones humides.

Les habitants de Niagui sont très impliqués dans leur souveraineté alimentaire, avec des semences qui leur permettent de cultiver leurs propres aliments. Mariama Sonko, l’une des membres de la communauté qui poursuit la tradition de conserver les semences, nous montre les rangées de pots en terre cuite de différentes tailles alignés sur les murs en pisé d’une maison dans un quartier de la communauté : « La terre cuite régule la température, ce qui est fondamental pour conserver les semences. Nous fabriquons des récipients spéciaux et en les stockant ainsi, nous les échangeons plus facilement. Les femmes fabriquent les pots avec leurs couvercles en inscrivant différentes phrases sur les côtés pour nous aider à réfléchir sur les semences et leur importance. »

Mariama Sonko précise qu’ils n’ont pas l’intention de promouvoir les banques de semences,  » parce que le plus important est la conservation à long terme des semences  » actives « , c’est-à-dire des semences qui sont en permanence dans les champs, et qui sont semées et échangées entre récolte et récolte. L’une des variétés de riz, la plus répandue dans la région, est la variété « brikissa », qui est échangée tout le temps et dure environ 50 jours avant d’être semée ».

C’est avec une grande fierté qu’elle poursuit son histoire :  » C’est une de ces femmes, qu’en ville on appelle  » analphabète « , qui a commencé à reconstituer les variétés traditionnelles, car elle a compris que les variétés  » améliorées « , conventionnelles, commerciales, érodaient nos semences traditionnelles, beaucoup plus résistantes et adaptables aux aléas du climat et à l’humidité. Ce sont les femmes qui transmettent le soin et la connaissance de nos semences de génération en génération. Elles proviennent de la confiance que nous avons en nous-mêmes.

Les semences conventionnelles ne permettent pas aux gens d’observer, de calculer, d’expérimenter, parce qu’elles viennent avec des prescriptions précises qui nous enlèvent toutes possibilités. Nous parlons d’une vingtaine de variétés de riz, plus du sorgho, du maïs et du mil. Nous ne voulons pas centraliser les soins. Nous favorisons l’autonomie parce que les conditions changent, la fertilité des sols se perd, il y a un manque de précipitations, il y a une demande de semences. Nous maintenons les pratiques, mais les conditions changent.

[1] Dans les mangroves, les agriculteurs cultivent des huîtres sur des cordes tissées sur des cadres.

Encadres

Encadré 1

Adoptez Une Semence, une action pour la vie

Le 16 octobre 2018, La Via Campesina a relancé sa Campagne mondiale « Semences paysannes, patrimoine des peuples au service de l’humanité », pour ce faire elle a appelé à l’action Adopte Une Semence. Comment y participer ?

Nous cherchons à ce que chaque paysan(ne) ou communauté s’engage à adopter une variété de semences, quelle que soit sa culture. Celle qui suscite le plus d’intérêt, pour son identité, son territoire ou dans le cadre de l’affirmation de la vie et de la culture paysannes. Chaque participant doit devenir le gardien de cette semence et le garant de sa propagation. L’idée est de créer un grand réseau de semences paysannes, de récupérer des semences et d’étendre la production pour atteindre la Souveraineté alimentaire des peuples.

Grâce à cette action, nous voulons que des milliers de communautés renforcent la biodiversité et récupèrent les variétés, garantissant ainsi la souveraineté alimentaire et la capacité de production. Il s’agit d’une action pour la vie, afin d’empêcher les multinationales de s’approprier les semences paysannes, de diminuer notre autonomie et notre biodiversité. Sans semences paysannes, l’agriculture paysanne devient l’otage des multinationales !

Vous pouvez commencer par votre communauté et inviter d’autres personnes, l’important est de faire le premier pas ! Nous voulons en savoir plus sur votre communauté et la variété récupérée, écrivez-nous à :
lvcweb@viacampesina.org

Nos semences paysannes
La semence paysanne a une valeur inestimable. Elle est synonyme d’autonomie pour les intrants et la prise de décisions, car si nous possédons des semences, nous décidons quand et comment les planter.
Les semences sont le lien pour la continuité de l’agriculture paysanne et la production d’aliments sains pour les travailleurs/travailleuses et les consommateurs/consommatrices. Nous parviendrons à la souveraineté alimentaire que si les semences sont sous la protection des paysans, des communautés et des peuples du monde.
Développer cette action, c’est garantir le droit à une alimentation de qualité pour la campagne et la ville !

Encadré 2

Lutte pour les droits semenciers : de nouvelles menaces pour le Traité sur les semences

Le Traité international sur les ressources phytogénétiques pour l’alimentation et l’agriculture (Traité sur les semences) a été adopté en 2001 et est entré en vigueur il y a 15 ans. C’est le seul instrument mondial, multilatéral, obligatoire de gouvernance qui reconnaisse les droits collectifs des paysans à leurs semences. Le Traité facilite et règlemente l’accès aux semences -patrimoine commun de l’humanité- stockées dans des banques de gènes liées au Système multilatéral et qui garantit leur disponibilité pour les générations futures.

Bien qu’il s’agisse d’un compromis déséquilibré et instable, le Traité reflète les rapports de force et les opinions de : (1) l’industrie semencière exigeant un accès facilité aux semences paysannes tout en promettant de partager les avantages monétaires et non-monétaires ; et (2) les paysans demandant des garanties pour leurs droits collectifs à sauvegarder, utiliser et échanger les semences ainsi que pour les générations futures. L’industrie a lamentablement échoué à tenir sa promesse de partager les avantages, et elle a, en plus, renforcé les législations de protection des variétés de plantes qui violent les droits de paysans. En conséquence, en 2013, les parties contractantes ont décidé de mettre en place un groupe de travail visant à améliorer le fonctionnement du système multilatéral et un Accord de transfert de matériel (ATM : L’Accord de transfert de matériel est un modèle obligatoire pour les parties qui désirent offrir ou recevoir du matériel dans le cadre du système multilatéral.) permettant d’avoir accès aux RPGAA (Ressources phytogénétiques pour l’alimentation et l’agriculture).

Nouvelles menaces
La récente révolution technologique en génomique a rendu le séquençage d’information génétique de semences très facile et abordable. Aujourd’hui la biotechnologie avancée est capable de créer de nouvelles semences en utilisant uniquement des informations de séquençage numérique (DSI) acquises par les semences physiques. Cette nouvelle technologie perturbe le lien entre le matériel (germoplasme) et ses résultats dérivés [Dématérialisation]. La création de nouvelles populations ou variétés, utilisant uniquement le DSI, et leur brevetage, va augmenter les cas de biopiraterie et va grandement limiter les droits des paysans sur leurs semences. C’est le moyen le plus facile d’accélérer l’érosion de la biodiversité et de menacer notre futur.

Le système multilatéral du Traité n’offre pas, à l’heure actuelle, de réponse adéquate aux technologies génétiques qui sont à la disposition de l’industrie. Sa portée n’est pas suffisamment définie, il faudrait clarifier si le DSI doit être considéré selon les règles du ATM ou si les RPAA, telles qu’elles sont définies par les termes du Traité n’incluent pas le DSI. Si des décisions rapides ne sont pas prises ou tout au moins des discussions engagées à ce sujet, l’industrie aura un accès libre aux informations de séquençage génétique à volonté, profitant de cette lacune dans les réglementations.

Le DSI pose également de nouveaux défis aux mouvements sociaux, qui doivent concevoir de nouvelles stratégies pour parer à cette nouvelle forme de capture. Jusqu’à présent, il est bien clair que les plus grands bénéficiaires de ce « patrimoine de l’humanité » dans les banques de gènes sont les industries semencières. La plupart des pays les plus développés sont complices dans ces nouvelles menaces, car ils travaillent la main dans la main avec l’industrie pour s’approprier les ressources phytogénétiques existantes pour l’agriculture et l’alimentation par le biais de brevets. Cependant, les paysans souhaitant gérer de façon dynamique leur biodiversité bénéficieraient d’un système multilatéral effectif et un ATM efficace.

La Via Campesina et ses alliés ont rejeté et dénoncé les nouvelles tentatives de l’industrie d’utiliser la biologie synthétique et le génomique pour contourner les réglementations du Traité et enfreindre l’article 9 du traité sur les semences relatif au droit des paysans à sauvegarder, utiliser, échanger et vendre leurs semences, ainsi que la Convention sur la diversité biologique (CDB), dans ses protocoles et la Commission sur les ressources phytogénétiques pour l’alimentation et l’agriculture. Nous dénonçons fortement cette stratégie de l’industrie qui apparait clairement dans les pays développés et parmi d’autres organisations.

Nous rappelons aux Parties contractantes du Traité et aux autres espaces de prise de décision d’intervenir et de considérer les obligations des régimes privés de propriété intellectuelle comme appartenant à la sphère des droits économiques et de respecter l’application effective des droits des paysans qui émanent de la sphère des droits humains.

Il y a deux grands moyens d’empêcher l’appropriation de toute la diversité agricole et du contrôle de la chaine alimentaire par les sociétés multinationales : (1) assurer la prédominance des droits des paysans sur les droits des obtenteurs et des détenteurs de brevets et (2) faire respecter le droit des peuples à définir eux-mêmes ce dont ils ont besoin pour garantir leur souveraineté alimentaire.

Les négociations lors de la dernière réunion de l’Organe directeur du Traité ont démontré que le bloc des pays industrialisés se refuse à discuter de cette question et veut la reporter à plus tard, menaçant le multilatéralisme qui caractérise le système onusien ; plus particulièrement les États-Unis qui présidaient la session, et ont biaisé les procédures de discussion. Une nouvelle possibilité de discuter de cette question se présentera lors de la CDB où La Via Campesina et ses alliés feront pression pour défendre les droits des agriculteurs familiaux de petite échelle et des générations futures.

Encadré 3

Droits paysans et notre lutte pour les semences

L’article 19 de la Déclaration des Nations Unies sur les Droits des paysans et autres personnes travaillant dans les zones rurales (UNDROP – La Déclaration des Nations Unies sur les Droits des paysans et autres personnes travaillant dans les zones rurales a été officiellement adoptée par l’Assemblée générale de l’ONU en décembre 2018.) reconnait le droit des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones rurales à maintenir, contrôler, protéger et développer leurs propres semences et leurs savoirs traditionnels. Selon ce même article, les paysans et autres personnes travaillant dans les zones rurales ont droit à : (1) la protection de leurs savoirs traditionnels ; (2) participer de façon équitable au partage des avantages émanant de l’utilisation des ressources phytogénétiques pour l’alimentation et l’agriculture (RPGAA) ; (3) participer à la prise de décisions relatives à la préservation et à l’utilisation durable des RPGAA ; (4) sauvegarder, utiliser, échanger leurs semences ou tout matériel de propagation préservés à la ferme.

En outre, l’UNDROP demande aux États de s’assurer que les paysans ont suffisamment de semences de bonne qualité et à des prix abordables à leur disposition à l’époque de la plantation. Les paysans doivent pouvoir être autonomes en ce qui concerne leurs propres semences ou d’autres semences ou variétés disponibles localement qu’ils désirent cultiver.

Selon les termes de la Déclaration, les États sont responsables de la prise de mesures appropriées visant à soutenir le système semencier paysan et à promouvoir l’utilisation des semences paysannes et l’agro-biodiversité, s’assurant que la recherche et le développement agricole prennent en compte les besoins des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones rurales. Cela signifie que les paysans doivent être inclus dans la définition des priorités et dans toute action de recherche et développement, leur expérience doit être prise en compte.

Enfin, l’UNDROP rappelle aux États qu’ils doivent s’assurer que toutes législations semencières, toutes lois sur la propriété intellectuelle et la protection des variétés de plantes, tous régimes de certification et toutes lois sur le marketing des semences, respectent et prennent en compte les besoins et les réalités des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones rurales.

Encadré 4

Illégaliser nos semences en Amérique Latine

Les gouvernements latino-américains cherchent à homogénéiser légalement les semences. Le Mexique, le Honduras, le Costa Rica, El Salvador, la Colombie, l’Equateur, le Chili, l’Argentine, le Pérou, le Brésil, le Paraguay, le Venezuela, ont proposé et débattu des lois sur les semences. Beaucoup d’entre elles se heurtent à la résistance des communautés, des organisations sociales et des peuples. Ces lois suivent sans réserve les directives définies par les grandes transnationales semencières : Bayer-Mosanto, Corteva-Agriscience, ChemChina (Syngenta), Vilmorin&Cie-Limograin.

Les agences des Nations Unies telles que l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la Conférence sur le commerce et le développement ou l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle sont des organes importants qui agissent en faveur de ces normes, élaborent des lois types et enseignent aux gouvernements comment les appliquer.

Les lois de commercialisation définissent les critères qui doivent être remplis pour que les semences arrivent sur le marché. Elles ne peuvent être commercialisées que si elles appartiennent à une variété répondant à trois exigences importantes : elles doivent être « distinctes », « homogènes » et « stables ». Les lois sur la propriété intellectuelle sont des règlements qui reconnaissent qu’une personne ou une entité, une entreprise semencière, est l’unique propriétaire d’une semence présentant certaines caractéristiques et a le droit légal d’empêcher d’autres personnes ou entités de l’utiliser, la produire, l’échanger ou la vendre. Il existe deux grands types de systèmes de « propriété intellectuelle » pour les semences : les brevets et la protection des obtentions végétales, qui confère des droits à quiconque « obtient » une variété, même si sa condition actuelle remonte à des milliers d’années. Les accords de commerce et d’investissement représentent un outil utilisé par les entreprises pour forcer les gouvernements à adopter et à promouvoir les droits des entreprises sur les semences.

Ces lois cherchent donc à rendre illégaux les systèmes locaux, paysans et autochtones d’utilisation, d’échange, de production et d’amélioration des variétés locales. Elles permettent aux entreprises de définir des politiques nationales en matière de semences, de recherche et d’agriculture. Elles créent un système de certification et de surveillance contrôlé par des sociétés privées. Elles obligent les communautés et les peuples à accepter les normes fixées par les transnationales et à être contrôlés par des organismes privés s’ils souhaitent continuer à échanger des semences « légales ». Elles reportent, minimisent ou éliminent tout souci de conservation de la diversité agricole. Elles prétendent réglementer des traditions millénaires d’utilisation et d’échange de semences. Elles imposent des normes industrielles à l’agriculture, facilitant ainsi la privatisation des semences. Elles cherchent à qualifier et à classer toutes les semences, même locales et autochtones, afin que la propriété des semences par les entreprises soit respectée. Ainsi, quiconque produit des semences sera contrôlé, quelle que soit la semence qu’il produit ou la façon dont il l’échange.

Poème

La mission des semences

Une semence de vie tombe dans les bras du vent du Nord,
Née d’un beau fruit charnu,
Gigantesques bourgeonnements de rêves et de luttes !
Femmes brûlées, femmes assassinées,
Femmes en résistance, femmes à la conquête de leurs droits.
Semences multipliées, ressuscitant l’utopie à chaque cycle,
Recourir à la terre de ce monde immense

Aujourd’hui, les semences c’est toi, c’est moi,
Prêtes, en attendant de tomber dans le giron de la Terre-mère,
Ecoute…. Elle te réclame !
Chaque grain de terre est une bouche réclamant justice !
Qui peut supporter le silence de la terre improductive ?
Cimetière vivant de l’espoir, semant haine et exclusion.

Les semences c’est toi, c’est moi,
La charrue -notre organisation – a déjà creusé des sillons dans la terre,
Allons dormir dans cette terre,
Laissons-la nous raconter le secret de la mission !
Sentons la pluie : chacun et chacune de nos camarades se joignent à la lutte.
Qu’en notre sein s’épanouissent le rêve et l’engagement !
Et lorsqu’ils seront trop grands, que nous ne pouvons plus les contenir,
Alors nous éclaterons et ne serons plus semences !

Nous serons militants et militantes, poussant comme les plantes, et nous trouverons
Un grand soleil rouge, brillant au zénith – La nouvelle société !
Et nous sentirons son baiser sur notre bouche.
Alors nous ne serons plus plantes, nous deviendrons fruits !
Nous nous alimenterons de nos luttes et de nos conquêtes,
Nous-mêmes et ceux que nous aimons
Jusqu’au jour de notre mort, tels des fruits mûrs….

Et ces fruits tomberont comme des larmes sur la terre et se transformeront en semences.
Et ainsi de suite, éternellement…
Jusqu’au jour où auront disparu la maudite houe et la faucille de la domination,
Menaçant le bourgeonnement de la terre.
Alors, soulagée elle soupirera et immédiatement la naissance aura lieu :
Nous mangerons,
Nous célèbrerons,
Nous danserons au son de la harpe et des guitares !
Et nous chanterons avec la voix du cœur !

Parce que nos yeux, emplis de tendresse, pourront finalement voir,
La semence enfin transformée en récolte !

(Poème original en espagnol de Daniel Salvado)

Aux premières lignes

Aux premières lignes

Ces entretiens ont été réalisés avec le soutien spécifique de Real World Radio

1. La souveraineté alimentaire s’oppose à la montée du fascisme car elle nous permet d’organiser la vie différemment

« En organisant la vie différemment, en questionnant la manière dont nous nous alimentons et ce que nous mangeons, en soutenant les producteurs et les productrices à petite échelle et en répartissant les tâches domestiques afin qu’elles ne reposent pas exclusivement sur les épaules des femmes, la souveraineté alimentaire nous aide à résister à la montée du fascisme », affirme l’agronome et militante féministe de la Marche mondiale des femmes au Brésil, Miriam Nobre.

Parmi les menaces principales pesant sur la souveraineté alimentaire, elle relève les attaques ciblant les peuples autochtones et la population d’origine africaine qui voient leurs territoires pillés, les persécutions et les violences physiques contre les femmes considérées comme des « sorcières », ainsi que la critique émise par les figures religieuses néo-pentecôtistes à l’encontre des rituels communautaires qui assurent une transmission des savoirs entre les générations, par exemple lors des semis de maïs.

« Aux tentatives menées par les secteurs conservateurs afin de revenir au modèle de la famille patriarcale, s’ajoutent le démantèlement des politiques publiques aidant au maintien des jeunes à la campagne, ainsi que l’alliance entre l’agro-industrie, le trafic de drogues et la militarisation. Tout ceci constitue une menace permanente pour les populations. Nous devons lutter pour le droit des jeunes générations à être paysans et pour qu’ils puissent pratiquer l’agroécologie », ajoute-t-elle.
Intégralité de l’entretien ici.

2. La lutte pour la souveraineté alimentaire : une bataille contre l’offensive fasciste

Figure historique de La Vía Campesina International, le leader paysan Carlos Marentes évoque avec Real World Radio les défis qui se dressent sur la route de la souveraineté alimentaire « en cette période politique caractérisée par une oligarchie et un conservatisme toujours plus extrêmes, des États penchant vers l’extrême droite avec des positions néofascistes terribles, comme aux États-Unis. »

Carlos Marentes est membre de l’organisation Proyecto de los Trabajadores Agrícolas Fronterizos (Projet pour les travailleurs agricoles frontaliers) située à la frontière entre la ville états-unienne d’El Paso, au Texas, et la ville mexicaine de Juárez, dans l’État de Chihuahua. L’organisation fait partie de La Vía Campesina International.

Le dirigeant explique que son organisation aide les travailleurs et les travailleuses ruraux à se syndicaliser pour lutter en faveur de la souveraineté alimentaire. Selon lui, cette lutte s’articule de deux manières : d’une part, le travail contre « cette guerre menée par (le président des États-Unis) Donald Trump et les secteurs les plus rétrogrades de la société qui apparaissent dans différents pays » ; et , d’autre part, la reconstruction de l’économie paysanne et de l’économie des communautés rurales et autochtones, de sorte à éviter les déplacements de population.
Intégralité de l’entretien ici.


3. Une loi controversée sur la citoyenneté en Inde déclenche une nouvelle vague de mobilisations contre l’extrême-droite

Une nouvelle loi sur la citoyenneté et discriminatoire à l’encontre des Musulmans et des franges les plus pauvres de la société indienne a déclenché une vague massive de manifestations qui défient l’extrême-droite et sont essentielles dans la lutte pour les droits à la terre.

« Ils ne veulent pas des Musulmans, ils ne veulent pas des populations tribales, ils ne veulent pas des Dalits (ou« intouchables »qui sont les plus pauvres et les plus discriminés dans le système de castes en Inde), ils ne veulent pas des pauvres ni de la classe ouvrière. Tout ce nationalisme, qui concentre le pouvoir entre quelques mains, doit être contesté », affirme la militante Roma Malik, de l’organisation All India Union of Forest Working People (Union indienne des personnes travaillant dans la forêt), à l’occasion d’un entretien accordé à Real World Radio. « Et je sens que la lutte pour la terre est la lutte fondamentale, où les femmes sont en première ligne ; elles défient déjà le gouvernement fasciste », souligne-t-elle.

La dirigeante considère que la lutte pour la souveraineté alimentaire menée par les organisations paysannes doit veiller à que celles et ceux qui cultivent des aliments jouissent du droit à la terre et à la possession des moyens de production.
Intégralité de l’entretien ici.


4. Les discours fascistes/nationalistes profitent de la crise dans les campagnes européennes pour promouvoir des politiques néolibérales

Paysan au Pays basque et membre du comité de coordination de La Vía Campesina Europe (ECVC), Andoni García alerte, dans un entretien avec Real World Radio, sur le fait que l’utilisation du « sentiment nationaliste » dans les discours politiques de droite est une caractéristique de la montée des forces conservatrices et fascistes sur le continent.

Contrairement à d’autres pays européens, « le gouvernement espagnol ne cache pas qu’il est néolibéral ou qu’il ne soutient pas les politiques publiques ; mais il exploite le sentiment d’abandon et d’impuissance des personnes qui habitent à la campagne ainsi que l’absence de réponse à la crise afin de coopter les agriculteurs et construire un discours xénophobe contre les migrants venant travailler en Europe », affirme Andoni García.

ECVC avertit également de la criminalisation à l’encontre des agriculteurs et des agricultrices (en particulier contre l’élevage) menée par certains mouvements militant en faveur du bien-être animal et a annoncé que les conflits entre les zones urbaines et rurales seront traités au cours de la prochaine assemblée de LVC Europe, prévue en avril 2020.

Pour lutter contre la montée du fascisme, Andoni García indique qu’il faut attirer l’attention sur la Déclaration des Nations Unis sur les droits des paysans et que les partis de gauche doivent réfléchir aux façons de remédier aux problèmes auxquels sont confronté.e.s les paysan.ne.s car la réponse actuelle n’est pas adaptée.
Intégralité de l’entretien ici.

5. Le droit de dire NON

Les femmes rurales du sud de l’Afrique résistent contre l’avancée patriarcale des milices et des gouvernements dictatoriaux dans certains pays de la région, affirme la militante et coordinatrice régionale de la Rural Women’s Assembly (Assemblée des femmes rurales) Mercia Andrews.

« L’Assemblée des femmes rurales s’allie aux mouvements des agriculteurs, aux mouvements paysans, et nous avons rejoint des campagnes revendiquant notre droit à dire NON. Nous avons le droit de déterminer quelle forme prend le développement dans ces zones. Nous avons le droit de dire NON à l’exploitation minière, NON à l’agro-industrie. Nous avons le droit de dire NON à la façon dont les forêts sont rasées », souligne Mercia Andrews.

Les actions menées par l’Assemblée des femmes rurales se concentrent sur la défense des communs, contre l’invasion des multinationales ainsi que l’accaparement des terres et des ressources. La défense de la souveraineté alimentaire et des semences locales est au cœur de leurs luttes et de leurs campagnes.
Intégralité de l’entretien ici.

L’écho des campagnes

L’écho des campagnes 1

Les femmes jouent un rôle essentiel

Evangeline Gonzales, PANGISDA-Women (Progressive Alliance of Fisherfolk in the Philippines,Alliance progressiste des pêcheurs des Philippines), Philippines

La politique néolibérale conduite par l’administration du président Duterte porte atteinte au droit à l’alimentation en poussant à la destruction, à la récupération et à la privatisation des terres et de l’eau. Ces politiques (1) nous volent notre droit à produire notre alimentation, (2) privilégient l’importation comme principale approche pour répondre aux besoins alimentaires locaux, et (3) encouragent le monopole d’une poignée d’entreprises sur la production alimentaire, leur octroyant le pouvoir de dicter les prix des denrées dont la plupart est hors de portée des pauvres. Priver les peuples de leur droit à l’alimentation est une violation de leur droit à la vie. Les femmes sont les plus gravement touchées par ces politiques car elles ont la responsabilité principale de nourrir leurs familles.

Actuellement, un tiers des personnes pratiquant l’agriculture (34,3%) et la pêche (34%) sont considérées pauvres. Cette situation est aggravée par l’autoritarisme de l’administration Duterte. Le gouvernement exerce un harcèlement physique, émotionnel et psychique à l’encontre de tous ceux et de toutes celles qui s’opposent aux politiques de Duterte, comme en témoigne le nombre de dirigeants locaux tués, torturés, criminalisés et intimidés sous ce gouvernement. La confiscation de notre droit à l’alimentation, de notre droit à la liberté de parole et d’expression ainsi que de notre droit à une vie paisible reflète le fascisme de l’administration Duterte.

Nous devons vaincre la peur créée par la tyrannie du gouvernement actuel. Les femmes jouent un rôle essentiel. Elles ont la capacité, la sagesse et la force de contribuer à la lutte contre l’autoritarisme et le fascisme. Au temps de la dictature de Marcos, les gens ont surmonté leur peur et se sont unis dans la lutte pour renverser le gouvernement fasciste. Beaucoup furent tués, emprisonnés ou victimes de disparitions forcées. Pour lutter contre la dictature de Marcos, nous avons dû organiser et sensibiliser la population avec patience, application, prudence et détermination pour bâtir la solidarité et la résistance.

Nous devons encourager la solidarité et la résistance face aux lois et politiques pratiquées contre la population et qui exacerbent la pauvreté et les difficultés que nous connaissons. Une action concrète pour défendre la souveraineté alimentaire consiste à lutter contre des politiques telles que la loi de tarification du riz et les prétendus projets de développement comme la remise en état de la baie de Manille. Nous devons également partager et vulgariser les connaissances, les pratiques et les systèmes des populations en matière de gestion des ressources naturelles. Nous devons soutenir la production locale et contribuer à enrichir les valeurs et principes portés par la souveraineté alimentaire. Nous croyons fermement que les femmes se lèveront, se battront et lutteront pour nourrir leurs familles et leurs communautés, pour le droit des peuples à l’alimentation, pour la souveraineté alimentaire ainsi que pour l’avenir.

L’écho des campagnes 2

Faire progresser l’unité populaire pour résister au conservatisme et construire la souveraineté alimentaire

Francisca« Pancha » Rodriguez, ANAMURI, Chili

Pendant des décennies, l’Association nationale des femmes rurales et autochtones du Chili (ANAMURI) a été au premier rang de la résistance face au néolibéralisme, mais aussi de la construction d’articulations sociales et populaires pour avancer vers la souveraineté de son peuple. Des décennies de construction d’organisations et de mouvements, à travers la formation politique et l’approfondissement de propositions en partenariat avec divers secteurs de la population pour inverser les désastres du « miracle » chilien.

Dire qu’aujourd’hui « le Chili s’est réveillé » ne saurait être expliqué sans le processus d’articulation populaire poursuivi au cours des dix dernières années, en commençant parles mobilisations étudiantes de 2011 jusqu’à la plateforme de lutte contre l’Accord de partenariat transpacifique (ou PTP), laquelle a permis de faire comprendre aux gens ordinaires les conséquences du PTP sur notre droit à l’alimentation et, partant, que la défense de notre souveraineté alimentaire n’est pas seulement l’affaire des paysan.ne.s mais de l’ensemble de la population organisée.

La réaction populaire si forte qu’a suscité l’oppression est le fruit de ce processus d’accumulation politique. En tant que projet de lutte contre le système s’opposant au conservatisme culturel, politique et religieux, la souveraineté alimentaire constitue un outil central afin de pouvoir travailler la souveraineté populaire à partir d’un lieu concret et différent pour la majorité des personnes.

L’écho des campagnes 3

Les principes démocratiques étayent le droit des peuples à l’alimentation

Suraphon Songruk, SPFT (Southern Peasant’s Federation of Thailand, Fédération paysanne du sud de la Thaïlande), Surat Thani, Thaïlande

Les principes démocratiques étayent le droit des peuples à l’alimentation. Par opposition, si un pays est gouverné par un régime autoritaire, les habitants sont privés de leurs libertés politiques et civiles, ainsi que de leurs droits économiques, sociaux et culturels, y compris le droit à l’alimentation. Dans un tel contexte, les pouvoirs politiques et économiques sont concentrés entre les mains d’un régime autoritaire ou oligarchique qui maintient le monopole des productions et des systèmes alimentaires. L’autoritarisme mine les droits des peuples et le contrôle qu’ils exercent sur leurs terres, leurs forêts et leur eau en tant que sources de nourriture. La population perd alors tout droit d’accéder à l’alimentation et de définir son propre système alimentaire.

La souveraineté alimentaire promeut les droits humains et la dignité. Les mouvements populaires peuvent légitimement utiliser ce concept comme moyen, stratégie et objectif pour rassembler personnes et mouvements partageant les mêmes idées afin d’accroître leur pouvoir de négociation. Les habitants peuvent utiliser le concept de souveraineté alimentaire pour protéger leurs territoires et leurs ressources en tant que sources de production alimentaire. Il s’agit d’un concept progressiste qui renforce les luttes des peuples. Il garantit que les personnes puissent accéder à une alimentation sûre et crée un système respectueux de l’environnement.

La souveraineté alimentaire est le principe fondateur de la souveraineté des peuples.
La construction de la souveraineté alimentaire représente le point de départ permettant aux populations de se libérer de l’emprise des entreprises sur l’alimentation. En définitive, la souveraineté alimentaire donne aux mouvements populaires et aux producteurs et productrices d’aliments à petite échelle les moyens d’agir pour résister à l’autoritarisme.

L’écho des campagnes 4

Les entreprises privées et l’armée travaillent ensemble

Monsieur Suon Sorn, village d’Ou Kansaeng, commune de Samraong, municipalité de Samraong, province d’Oddar Meanchey, Cambodge

Prétextant le conflit frontalier entre le Cambodge et Thaïlande, la dictature politique a mis en œuvre une ordonnance qui autorise l’armée à être basée à l’intérieur de nos forêts communautaires. L’armée rase les forêts et vend les terres à de puissants fonctionnaires hauts placés au sein du gouvernement, à des compagnies privées ainsi qu’à d’autres groupes privilégiés. Ces personnes volent aux populations les forêts, leurs ressources en eau et leurs systèmes alimentaires locaux, ce qui porte atteinte à leur droit à l’alimentation. Selon la structure de gouvernance du Cambodge, le contrôle et le pouvoir central appartiennent à l’armée, et il est très difficile pour les habitants de s’opposer aux militaires. Le gouvernement ne prête aucune attention aux problèmes de la population, dont les droits à l’alimentation, à la terre, à l’eau et aux ressources naturelles sont bafoués.

Entreprises privées et armée travaillent ensemble : les entreprises paient l’armée, et en retour l’armée les protège. Si nous restons dépendants de ces entreprises, nous courrons au désastre. La souveraineté alimentaire est un élément important pour soutenir et renforcer nos communautés ainsi que pour lutter contre ce qu’imposent les militaires et les entreprises. Ces dernières vendent des produits agricoles dangereux, notamment des engrais, des semences et d’autres intrants. Nous devons revenir à la voie naturelle et écologique. Si nous n’achetons pas les produits proposés par les entreprises, elles ne feront pas de bénéfices et ne seront plus en mesure de soutenir l’armée. Nous pouvons commencer par de petites actions, construire la solidarité et le partage au sein de la population, et contribuer à changer le système en partant du niveau local. Au Cambodge, l’idée de « souveraineté » peut être difficile à comprendre, au début, pour la société civile et les différentes communautés, mais grâce à l’éducation populaire, la formation, le partage des connaissances et les discussions sur les principes et les valeurs de la souveraineté alimentaire, de plus en plus de personnes rejoindront le mouvement.

L’écho des campagnes 5

L’agriculture en Palestine, pilier de la solidité et de la souveraineté

Joseph Schechla et Murad al-Husani, HLRN (Réseau pour le droit au logement et à la terre), Palestine

Les paysan.ne.s palestinien.ne.s constituent la première ligne de résistance à l’occupation et la colonisation, bien plus efficace que de piètres négociations. En effet, selon les Accords d’Oslo, la majorité des terres agricoles en Cisjordanie (67%) est classifiée comme faisant partie de la « zone C ». Ces terres sont sous le contrôle direct de l’armée d’occupation. Dans cette région, les occupants cherchent à concentrer la population palestinienne dans les centres urbains des dénommées zones A (la croupe de l’État palestinien) de sorte à empêcher sa présence sur les terres.

Les forces israéliennes décrètent des ordonnances militaires qui se substituent à la loi souveraine (en violation directe de l’article 43 de la Convention de La Haye) et entravent tous les aspects du secteur agricole, ce qui empêche la population palestinienne d’accéder à ses terres et de les cultiver. Cela provoque l’abandon et la dégradation des terres agricoles, à la suite de quoi Israël impose un prétexte « légal » selon le quel ces terres sont « inexploitées ». Ce cercle vicieux doublé d’une impasse juridique conduit à transférer la propriété foncière à « l’État » (occupant). Les statistiques suivantes montrent l’ampleur et la férocité de l’attaque de l’occupation israélienne contre l’agriculture locale :

table_fr.pdf

Ces statistiques indiquent clairement comment l’occupation s’emploie à supprimer l’agriculture comme moyen efficace de résistance contre la colonisation. Ce sont les mains fermes et constantes des paysan.ne.s plantant les oliviers emblématiques dans la terre occupée de Palestine, ce sont leurs pieds qui confèrent à la terre sa fertilité. Le souffle des paysan.ne.s apporte brillance et saveur aux fruits, car il existe une relation symbiotique entre le paysan palestinien et la terre qui crée une identité que rien ne saurait effacer.

Sous les feux de la rampe

Sous les feux de la rampe 1

Campagne mondiale « Semences paysannes : patrimoine des peuples au service de l’humanité », un moyen de promouvoir la souveraineté alimentaire

Les semences paysannes sont le patrimoine des peuples au service de l’humanité. Les semences représentent la vie, la base de la production alimentaire mondiale, elles sont essentielles afin que les paysans produisent une alimentation saine correspondant à leur culture et cruciales pour les consommateurs et les citoyens qui recherchent une alimentation saine et variée. Les semences font partie de la culture paysanne, elles sont notre héritage, elles nous permettent de résister, de maintenir notre sagesse ancestrale et de défendre notre identité paysanne.

Cependant, sous couvert d’« amélioration » de la productivité des semences, les industries agroalimentaires ont créé un système semencier néolibéral qui a homogénéisé, appauvri et monopolisé les semences, causant ainsi la perte des trois quarts de la diversité des semences et annihilant une diversité que les peuples – grâce au travail des paysans – avaient mis 10 000 années à créer.

Trois sociétés Monsanto-Bayer, Syngenta-ChemChina et Dupont-Dow, contrôlent plus de 50% des semences commerciales du monde – il s’agit, de plus en plus, de semences génétiquement modifiées pour résister aux herbicides et produire des insecticides. Sous l’impulsion de l’OMC (Organisation mondiale du Commerce), la Banque mondiale et le FMI (Fonds monétaire international) et par le biais d’accords de libre-échange et de législations semencières protégeant les droits des obtenteurs telles que l’UPOV (Union pour la Protection des Obtentions végétales), ce système semencier permet uniquement la circulation de ses propres semences, et criminalise la sauvegarde, l’échange, l’utilisation, le don et la vente des semences paysannes locales. La situation est telle que les paysans ont perdu le contrôle sur les semences locales, qu’ils sont criminalisés quand ils utilisent et échangent leurs semences du patrimoine et sont fréquemment sujets à des rafles et à des confiscations de leurs semences. La biodiversité est menacée par l’utilisation d’engrais chimiques, de semences hybrides et d’organismes génétiquement modifiés – y compris les conséquences des nouvelles techniques d’obtention- développés par les sociétés multinationales. Les citoyens n’ont accès à une alimentation saine, variée et appropriée à leur culture, qu’avec difficulté.

La Via Campesina et ses alliés luttent pour changer cette situation. Dans le cadre de sa campagne mondiale « Semences paysannes : patrimoine des peuples au service de l’humanité » lancée à Rome en 2001, La Via Campesina et ses organisations membres ont réalisé des formations, des campagnes d’éducation, de soutien mutuel et d’échange de semences. Le mouvement paysan continue à lutter pour que les législations nationales et les traités internationaux garantissent le droit des paysans à sauvegarder, utiliser, échanger, vendre et protéger leurs semences contre le bio-piratage et la contamination génétique ; nous écrivons des livres sur l’histoire des semences, nous effectuons des études et des cartographies. Le réseau mondial d’écoles agroécologiques de La Via Campesina organise également des foires d’échange de semences. La campagne mondiale promeut ainsi la récupération des systèmes traditionnels pour la préservation, le maintien et l’échange des semences locales et le droit collectif inaliénable des paysans sur leurs semences.

Le 16 octobre 2018, lors de la Journée internationale d’action pour la souveraineté alimentaire des peuples et contre les multinationales, La Via Campesina a intensifié sa campagne en appelant à une action coordonnée nommée « Adoptez une semence[[Pour de plus amples informations se référer à l’encadré 1 de ce document.]] » . Le mouvement en appelle à chaque paysan/ne, chaque famille paysanne ou communauté pour qu’ils s’engagent à adopter une variété de plante, à devenir le gardien de cette semence, à en assurer sa propagation, reproduction et distribution et à s’engager dans la défense collective de leurs droits à les utiliser, échanger, vendre et protéger. Jusqu’à présent, des paysans du Brésil, de la Palestine, du Paraguay, de l’Inde, de Thaïlande, du Zimbabwe, de la Corée du Sud, de l’Indonésie du Canada et de plusieurs autres pays.se sont engagés dans la préservation de variétés natives et dans la formation d’autres paysans aux techniques agroécologiques – par des actions directes et des foires de semences.

Sans semences, il n’y a pas d’agriculture, sans agriculture, il n’y a pas d’alimentation, et sans alimentation il n’y a pas de peuple !

Sous les feux de la rampe 2

L’action « Adoptez une semence » parcourir le monde et les territoires

Les semences paysannes sont un patrimoine des peuples au service de l’humanité. C’est une position du mouvement paysan international et aussi le nom de la campagne lancée par La Via Campesina pour défendre et préserver les semences paysannes. Dans le cadre de cette campagne, La Via Campesina a lancé plusieurs fois et dans plusieurs régions du monde l’action « Adoptez une semence » appelant les paysans et les familles paysannes à échanger et multiplier des semences paysannes.

Lors de la journée internationale d’action pour la souveraineté alimentaire, le 16 octobre 2018, La Via Campesina a lancé un appel à ses organisations membres et alliées et à toutes les familles paysannes, afin de participer à l’action « adoptez une semence » (pour plus d’informations à ce sujet, lisez l’encadré 1). La première expérience était au Brésil et son organisation membre le Mouvement des Petits Agriculteurs (MPA).

L’échange mondial a été organisé au Brésil du 29 août au 4 septembre 2018, où une délégation de LVC a parcouru 1700 km à la visite de familles paysannes. Les délégués, venus de Corée, Costa Rica, Palestine, Suisse et du Zimbabwe, représentent des organisations qui sont déjà impliquées dans la conservation des semences au niveau de leurs pays. Lors de cet échange international, les délégués de LVC ont vu de près l’expérience du MPA (mouvement des petits agriculteurs) dans les états de Sergipe et de Bahia au nord-est du brésil, et le système de « maisons de semences » construites pour stocker les semences des communautés paysannes, chapeautés par une « maison mère des semences » qui stocke toutes les semences du territoire et sert également de lieu de production agricole et de formation. L’échange a été aussi l’occasion de débat et d’information sur les lois semencières, sur les pratiques agroécologiques et des expressions de la culture et l’art rural.

Ce 16 octobre 2019, qui est, rappelons le journée internationale de lutte pour la souveraineté alimentaire des peuples a encore été l’occasion d’un échange international de semences paysannes organisé en Palestine par l’Union des Comités d’Action Agricole (UAWC) et La Via Campesina. Des paysans venus des quatre coins du monde ont participé à l’échange : Honduras, Brézil, Puerto Rico, République Dominicaine, Afrique du Sud, Colombie, Pays Basque, Mozambique, Allemagne et Etats-Unis. L’UAWC est forte d’une grande expérience en matière de préservation des semences paysannes, et a créé sa première maison de semences il y a 17 ans à Hebron. La maison a pu sauver certaines variétés de l’extinction et défier l’occupation israélienne qui imposait des semences hybrides commercialisées par Bayer-Monsanto. Toutes les semences de la banque de l’UAWC proviennent des paysans, et passent un processus de vérification qui dure deux ans dans un laboratoire interne avant d’être redistribuées aux paysans (pour plus d’informations à ce sujet, lisez l’écho des campagnes 1).

Le prochain échange international de semences de La Via Campesina aura lieu en Corée en 2020. Des foires d’échange de semences sont organisées dans plusieurs régions du monde par les membres et les alliés du mouvement. L’action « adopte une semence » est un acte de solidarité, de résistance et de mysticisme qui doit être généralisé partout dans le monde, pour préserver les semences paysannes, base de notre agriculture et de notre vie.

Encadres

Encadré 1

Violence et capitalisme

La violence et le capitalisme ne sont pas étrangers l’un à l’autre, ils sont même jumeaux. Les conditions nécessaires à l’émergence du capitalisme aux XVe et XVIe siècles reposaient sur l’expulsion violente des paysan.ne.sdes terres communales en Europe ainsi que sur le pillage, le génocide et l’esclavage colonial dans l’hémisphère sud. Ce mélange toxique a produit ce que Marx appelle « l’accumulation primitive » de la richesse, qui a elle-même engendré le capitalisme.

De nos jours, à travers ce qui a été décrit comme « l’accumulation par la spoliation », la quête du profit à l’échelle mondiale voit un déploiement de la force dans le but de transformer en marchandises les terres et les ressources détenues en commun et qui pendant longtemps ont résisté au processus. Qu’il s’agisse des peuples autochtones en Amazonie, des petits exploitants agricoles au Honduras, des Massaïs protégeant leurs terres contre l’accaparement promu par le gouvernement dans le Serengeti, en Tanzanie, ou des millions d’Adivasis, ou peuples tribaux, qui défendent les forêts en Inde, l’alliance funeste entre l’expansion capitaliste et l’action de l’État conduit au déplacement de millions de personnes.

Le recours marqué à la force ne se produit pas uniquement lorsque le capitalisme s’étend et qu’il faut chasser les petits exploitants et les peuples autochtones se trouvant sur son chemin. Quand les populations ont la possibilité de faire appel à des institutions démocratiques pour obtenir des réformes de façon pacifique, les élites capitalistes et étatiques emploient souvent des méthodes sortant du cadre constitutionnel pour renverser le processus et préserver leur hégémonie économique et politique. S’en suit souvent un massacre, comme en Indonésie en 1965 et 1966, lorsque les efforts en faveur de la réforme agraire et d’une évolution parlementaire pacifique poussèrent les élites, dirigées par les militaires, à massacrer entre 500 000 et 1 million de personnes. Au Chili, dans les années 1970, les militaires noyèrent dans le sang la voie pacifique choisie par l’Unité populaire en tuant des milliers de personnes. Dans ces deux pays, même si la violence était tout aussi terrible dans les zones urbaines que rurales, elle était singulièrement brutale dans les campagnes et, ce, particulièrement à l’encontre des Indiens mapuches qui défendaient leurs terres communales au Chili.

Aujourd’hui, l’expansion capitaliste, la marchandisation et la préservation des systèmes d’hégémonie politique capitaliste s’associent pour promouvoir une nouvelle vague de violence mondiale. Aux Philippines, les consommateurs de drogues sont désignés comme boucs émissaires responsables des problèmes frappant le pays, lesquels découlent de l’alliance entre économie néolibérale et inégalités agraires extrêmes. Environ 27 000 d’entre eux ont ainsi été soumis à des exécutions extra-judiciaires au cours des trois ans et demi depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement Duterte. En Inde, les Musulmans ont été désignés « ennemis » de la « civilisation hindoue » par le BJP, scellant ainsi l’union entre économie néolibérale et nationalisme hindou et donnant lieu à des actes de violence collective contre les Musulmans, y compris de macabres affaires de lynchage.

Il est malheureux que de larges pans des classes moyennes aient adhéré à la rhétorique et l’idéologie du bouc émissaire promues par les forces de droite. Ce soutien de la classe moyenne, et même de la classe ouvrière, en faveur des forces racistes de droite s’accroît également dans l’hémisphère nord, où il cible les migrants, considérés comme responsables de la destruction des emplois, des inégalités et de la pauvreté qu’engendre la mondialisation menée par les entreprises. Le danger est que ce ressentiment des masses à l’encontre des migrants soit transformé par des démagogues tels que Donald Trump, les partisans du Brexit, Marine Le Pen en France ou Viktor Orban en Hongrie, en des mouvements similaires à ceux du fascisme traditionnel qui ont ravagé l’Europe dans les années 1930.

Plus que jamais, les exigences de justice et de paix nécessitent la création d’un front le plus large possible pour se dresser contre la violence capitaliste et fasciste.

Encadré 2

Contre le conservatisme : nous résistons pour vivre, nous marchons pour transformer !

Le conservatisme est essentiel à la montée de l’extrême-droite. Sa progression, au sein des gouvernements autoritaires du monde entier, joue sur l’idéal de la famille hétéro-patriarcale pour renforcer la division sexuelle du travail et la responsabilité des femmes dans le travail de reproduction de la vie. Les forces de l’extrême-droite s’en prennent au droit à l’avortement, persécutent les sexualités dissidentes, encouragent la violence et le harcèlement à l’encontre des femmes, institutionnalisent le racisme. Il s’agit d’un programme antiféministe qui, dans certains pays et territoires, est associé au discours contre l’Occident. Dans d’autres régions, il qualifie de « désordres » les actions menées par les femmes organisées au sein des mouvements de base. Ensemble, ces régimes exercent une violence brutale contre les femmes qui dirigent des processus de résistance.

Le capitalisme avance en piétinant le corps des femmes, leur travail et la nature, tout en renforçant le pouvoir des entreprises et en étendant la militarisation. Dans de nombreuses parties du monde, les femmes se trouvent au premier rang de la résistance. Elles ont prouvé leur grande capacité de mobilisation : le défi consiste à amplifier l’organisation permanente et populaire. Pour le relever, il faut lutter contre le capitalisme autoritaire et construire des processus capables de réorganiser l’économie, en plaçant au centre la durabilité de la vie. Et opposer au nationalisme notre internationalisme et la solidarité entre les peuples.

Pour les femmes, qui sont aujourd’hui la cible d’attaques, forger des alliances est plus important que jamais. Le néolibéralisme se présente en effet sous diverses formes, fragmentant les identités et dépolitisant des luttes historiques. Le féminisme n’est pas destiné à quelques-unes ; c’est un projet d’égalité, de liberté et d’autonomie pour toutes, réalisable seulement en opérant une transformation systémique, en garantissant la souveraineté et l’autodétermination des peuples. Les femmes se reconnaissent dans la résistance qui sauve des vies et préserve la communauté commune. C’est pourquoi le slogan choisi par la Marche mondiale des femmes pour la 5ème Action internationale en 2020 est « Résistons pour vivre, Marchons pour transformer ! »

Encadré 3

Réseaux sociaux : favoriser la haine tout en optimalisant les profits et le contrôle social

Fausses informations, manipulation de données, promotion de la haine, du racisme et de la misogynie. Il est de plus en plus clair que l’utilisation et les abus perpétrés par l’extrême droite sur les réseaux sociaux s’inscrivent dans sa stratégie de pouvoir. Non seulement pour remporter des élections, mais également dans le but d’encourager la normalisation de la violence en tant qu’élément de bon sens dont a besoin le capitalisme autoritaire pour s’imposer en détruisant les valeurs démocratiques.

De telles utilisations et de tels abus se produisent au sein d’infrastructures d’entreprise auxquelles se connecte une partie importante de la population, comme Facebook. Ces espaces ne sont ni publics ni démocratiques. Bien au contraire : algorithmes et portées sont définis par une entreprise pratiquant l’opacité et dont la richesse s’appuie sur la collecte et la manipulation des données. Son fonctionnement n’est ni rendu public ni remis en question, tandis que les utilisateurs sont tenus d’« accepter » les conditions générales de service alors qu’ils savent bien que Facebook se livre à des expérimentations en manipulant les sentiments, les besoins et les opinions, et en encourageant les extrémismes.

Les données sont transformées en capital. Or, les données ne sont pas là pour être collectées ; elles sont le fruit de la vie et des relations entre les personnes. Que ce soit à travers les applications pour téléphones portables ou les capteurs installés en ville, la surveillance de masse, coordonnée par les États et les entreprises, fait partie de l’optimisation des bénéfices. À ce titre, elle n’est donc pas isolée mais systémique.

Le racisme et la haine envers les pauvres et les femmes ne se multiplient pas seulement en tant qu’idées ; ils se retrouvent également au quotidien et génèrent une situation de fascisme social. Le virtuel se nourrit des vies concrètes de personnes luttant tous les jours contre des conditions de vie où la précarité et la violence sont croissantes. Le virtuel s’appuie sur une base matérielle, qui génère et a besoin de l’extractivisme, de l’énergie et des territoires pour stocker et traiter toutes ces données.

Développer une contre-hégémonie exige de notre part bien plus qu’une bonne stratégie de communication sur les réseaux sociaux. Il s’agit d’une bataille de longue haleine qui passe par l’élargissement de nos alliances anticapitalistes de sorte à collaborer avec celles et ceux qui luttent dans le domaine du numérique, dénoncent l’opacité et développent des technologies libres et non propriétaires.

Plus d’informations sur ce thème dans la newsletter Nyéléni num 37 sur La numérisation du système alimentaire.

Encadré 4

La production paysanne d’aliments, caillou dans la chaussure du système capitaliste

Défis et possibilités de lutte en faveur de la souveraineté alimentaire face à la vague conservatrice qui frappe le monde

C’est dans les champs, dans la production d’aliments, que se livre une partie importante de la lutte contre le système capitaliste. La montée de l’extrême droite dans plusieurs régions du monde entraîne une multiplication des menaces et des violations très graves des droits humains que subissaient déjà auparavant celles et ceux qui travaillent la terre.

Au Brésil, pays qui occupe la première place des taux de violence contre la population rurale, 1 678 paysan.ne.s ont été assassiné.e.s entre 1985 et 2003, selon les chiffres publiés par la CPT (Comissão pastoral da terra, Commission pastorale de la terre). Pour sa part, Global Witnessa indiqué que 2017 a été l’année la plus meurtrière dans le monde rural, depuis que cette ONG a commencé son travail de recensement, puisque 207 paysan.ne.s, militant.e.s de base, autochtones et écologistes furent tué.e.s.

Ces dernières années, l’agro-industrie est devenue la cause principale des conflits dans les campagnes. Les grandes multinationales agroindustrielles, la faiblesse des États (par inaction ou connivence) et les abus commis par les entreprises dans chaque pays ont renforcé plus encore un processus sanguinaire qui assoit le contrôle du capital sur les biens naturels avec la nouvelle vague fasciste mondiale.

« Si nous ne récupérons pas le contrôle sur nos communautés et territoires et si nous n’arrachons pas aux entreprises le pouvoir sur nos aliments, alors nous ne parviendrons pas à la souveraineté alimentaire » a averti le leader paysan Carlos Marentes, figure historique de La Vía Campesina (LVC) et représentant de l’organisation Proyecto de los Trabajadores Agrícolas Fronterizos (Projet pour les travailleurs agricoles frontaliers) en Amérique du nord.

Selon l’agronome féministe Miriam Nobre (Marche mondiale des femmes, Brésil), le néofascisme est représenté dans l’alliance unissant l’agro-industrie au trafic de drogues et à la militarisation, qui menace et spolie en permanence les populations locales, démantèle les politiques publiques et prétend revenir au modèle familial patriarcal pour que les femmes et les jeunes cessent d’être des acteurs clés du changement de système.

En Afrique australe, région confrontée aux régimes répressifs et aux autorités traditionnelles qui contrôlent les territoires et prennent des décisions retirant aux personnes leurs moyens d’existence, Mercia Andrews (Rural Women’s Assembly, Assemblée des femmes rurales) souligne qu’« il est important que les organisations, les mouvements paysans et les mouvements d’agriculteurs luttent contre ce niveau de violation de leurs droits. Dans beaucoup de cas, l’Assemblée des femmes rurales s’unie aux mouvements d’agriculteurs et paysans, et nous avons rejoint plusieurs campagnes revendiquant notre droit à dire NON. »

En Europe, le mouvement fasciste propose un « faux protectionnisme » et la xénophobie, prévient Andoni García, membre du comité de coordination ECVC. « À l’inverse, la souveraineté alimentaire constitue un frein au mouvement fasciste puisqu’elle parle de droits, de politiques publiques conçues à partir du droit à protéger les agricultures locales, les cultures paysannes, tout en respectant les droits individuels et collectifs, dans un esprit de solidarité et non de confrontation », ajoute-t-il.

Ce faux protectionnisme, qui bien souvent renvoie à des nationalismes exacerbés, Roma Malik y fait aussi référence et ajoute qu’il est important de relier la lutte en faveur de la souveraineté alimentaire menée par les organisations paysannes au droit à la terre. « Les entreprises [multinationales] arrivent en nombre, construisent des barrages, des centrales électriques, privatisent les rivières, abattent les forêts, assassinent les personnes ou les expulsent de leurs terres et de leurs maisons. En ce sens, la lutte pour le droit à la terre est aussi une lutte contre les gouvernements fascistes », indique-t-elle.

Carlos Marentes ajoute également que la souveraineté alimentaire « est l’un des objectifs pour faire face à la guerre lancée contre les pauvres, dans un système plus sauvage et prédateur que jamais qui s’emploie à veiller à ce que les multinationales contrôlent la production alimentaire, les moyens de production et la nature ».La clé réside dans le travail d’organisation et d’éveil des consciences pour défendre le droit à la vie, à l’alimentation, à la terre et à protéger les ressources naturelles.

Pour lire les entretiens dans leur intégralité, reportez-vous à la section « Aux premières lignes » de ce bulletin, page 4.

Sous les feux de la rampe

Un rapide aperçu des tendances politiques contemporaines

« Qu’on les qualifie de fascistes, de populistes autoritaires ou de contre-révolutionnaires, il ne fait aucun doute que des mouvements de colère méprisant les idées et les pratiques démocratiques et progressistes, et utilisant la force pour résoudre des conflits sociaux profondément enracinés se développent au niveau mondial. » Walden Bello, Counter Revolution, the Global Rise of the Far Right, page 3. Fernwood Publishing, 2019.

Pour la majorité d’entre nous, le fait d’être confronté à des régimes extrémistes autoritaires et violents, de lutter contre eux et de vivre sous leur domination n’est pas une nouveauté : les histoires de nombreuses sociétés/nations sont traversées de périodes où les dirigeants politiques associent et exploitent le charisme personnel, la ferveur religieuse, les insécurités économiques, la peur des « autres » et les promesses de restaurer des héritages glorieux (généralement imaginaires), afin d’imposer des régimes politiques qui privilégient certaines classes, confessions ou groupes sociaux particuliers, tout en s’attaquant aux droits et libertés fondamentales ainsi qu’à la dignité d’autrui. À de nombreuses reprises, dans le cadre de régimes coloniaux, d’apartheid, fascistes, militaires, dictatoriaux ou même démocratiques, nous avons été témoins de la manière dont la synergie toxique entre les intérêts liés à la classe, à la culture, à la religion et à l’idéologie peut engendrer l’oppression, l’extrême violence et la terreur.

Plus récemment, nous avons assistés à l’émergence de régimes autoritaires qui semblent être la conséquence des crises structurelles provoquées par le capitalisme néolibéral et, paradoxalement, découler des réponses apportées par des forces de gauche et des mouvements populaires progressistes aux ravages du néolibéralisme. Le néolibéralisme et la mondialisation menée par les entreprises ont non seulement échoué à apporter le bien-être social et économique à la majorité, mais ont également détruit l’environnement, affaibli les droits des travailleurs et des travailleuses ainsi que de celles et ceux pratiquant l’agriculture vivrière à petite échelle, miné les organisations ouvrières, exacerbé les inégalités et accru la faim et la malnutrition. À cause de la dérégulation financière et du choix d’accorder la priorité aux intérêts des entreprises plutôt qu’à l’intérêt public, l’épargne des classes moyennes et populaires a perdu en valeur tandis que leur dette a augmenté. Les gens se mobilisent pour demander le changement, mais deux tendances majeures permettent aux forces de droite de détourner ces demandes : 1) dans de nombreux pays, les forces politiques de gauche ont noué des alliances précaires avec les pouvoirs en place afin de se positionner dans le système politique ; 2) les forces de droite ont utilisé leurs propres ressources pour établir l’ère de la post-vérité, où la réalité est délibérément déformée dans le but d’influencer l’opinion publique et les comportements sociaux, ainsi que de renforcer le pouvoir des élites nationales et mondiales.

Alliées aux forces au pouvoir, les forces politiques de gauche se sont avérées incapables de démontrer en quoi leurs propres programmes et visions du changement étaient différents. Les champs politiques et idéologiques ont ainsi été livrés aux forces de droite, lesquelles ont exploité l’anxiété, la désillusion, la colère et le désespoir des millions de personnes malmenées par les crises économico-financières récurrentes, devenues la marque de fabrique du capitalisme mondialisé et de la mondialisation menée par les entreprises.

Bien que les forces de droite se soient présentées en critiques sévères du système actuel, elles ont nié l’implication du néolibéralisme dans les crises économiques et sociales et rejeté la faute sur des secteurs particuliers de la société, en les désignant selon des catégories de classes économiques, de groupes sociaux et de religion. Cela leur a permis d’obtenir le soutien d’un large éventail de classes et de groupes sociaux, y compris les classes moyennes et aisées, et de construire des mouvements basés sur les préjugés et la haine, sans pour autant toucher au système économique capitaliste. S’il est vrai que chaque régime est le produit de conditions historiques singulières à la région où il règne, l’on y retrouve, toutefois, les caractéristiques décrites ci-dessus à des degrés et des nuances variables.

Malgré une rhétorique qui prétend remédier à des conditions socio-économiques de plus en plus difficiles, ces régimes demeurent attachés au capitalisme et au néolibéralisme. Depuis leur arrivée au pouvoir politique, les conditions des classes ouvrières rurales et urbaines ne se sont pas améliorées ; les économies, revenus et emplois promis ne se sont pas non plus concrétisés. Mais, les entreprises et élites proches des régimes en place ont continué à obtenir des contrats leur permettant d’extraire les ressources, de construire de vastes projets d’infrastructures, de promouvoir l’agriculture industrielle et de favoriser le développement immobilier.

De nombreuses forces de droite sont parvenues au pouvoir grâce aux élections et revendiquent des mandats démocratiques pour promulguer des lois et des politiques au service de leurs programmes. Toutefois, ces forces sont opposées à une démocratie libérale dans laquelle tous les citoyens et toutes les citoyennes, sans distinction de classe, de culture ou de religion, jouissent des mêmes droits, des mêmes libertés et de la même égalité devant la loi, et où de solides partis d’opposition sont les garants du contrôle démocratique. Les menaces d’opposition politique que représentent les partis et les organisations sociales sont neutralisées par le biais du démantèlement de certains partis et la création d’alliances de circonstances avec d’autres, ainsi qu’en persécutant tout contestataire dans les médias ou par des moyens juridiques. Les processus démocratiques servent à établir des sociétés de la majorité au sein des quelles toutes les personnes identifiées comme des minorités sont privées de leurs droits, marginalisées et vivent dans l’insécurité.

La réinvention de la vérité et des faits, à travers la construction d’argumentaires présentant des réalités fictives, constituent des stratégies fondamentales pour les nouveaux régimes. Y figurent : le déclin de la nation et la nécessité de faire appel à des dirigeants forts pour ramener le pays à sa grandeur passée ;la supériorité raciale, religieuse et de genre ;les menaces pesant sur la sécurité, l’identité et la souveraineté du pays ; l’amélioration des conditions socio-économiques, etc. Ces argumentaires représentent des éléments essentiels pour que les régimes fascistes soient en mesure de consolider leur pouvoir, et ils sont relayés au public à travers les organes d’information généralistes, les réseaux sociaux, les manuels scolaires, les films, les programmes de divertissement et de service public. Ils fournissent les raisons à la criminalisation et à la violence extrême qui s’abattent sur ceux et celles qui sont présentés comme des ennemis/des menaces (groupes de population spécifiques, migrant.e.s, militant.e.s, avocat.e.s, journalistes, dirigeant.e.s de mouvement, etc.) ainsi qu’au maintien de la population dans un état d’incertitude et d’anxiété justifiant la « main de fer » indispensable pour préserver l’unité de la nation.

Les régimes autoritaires/fascistes menacent la souveraineté alimentaire car ils s’opposent aux droits fondamentaux, à l’égalité, à la diversité, à l’autonomie locale, à la coopération et à la solidarité. Ils soutiennent l’appropriation et le contrôle par le capital transnational des terres, de l’eau, des semences, des richesses naturelles, des ressources publiques et des systèmes alimentaires. Ils privent les populations locales de leur capacité d’action et censurent les voix et actions qui tentent de bâtir, en partant de la base, les démocraties des peuples.

Plus d’informations sur la situation en Asie ici.