L’écho des campagnes

L’écho des campagnes 1

Mondialisons la lutte, mondialisons l’espoir!

Elizabeth Mpofu, coordinateur général de La Via Campesina

Un proverbe africain dit : « Si tu veux aller vite, pars seul, mais si tu veux aller loin, pars accompagné ».
Je pense que la lutte pour la souveraineté alimentaire se trouve dans la dernière partie du proverbe. Elle représente une solution mondiale durable à la question de notre cohabitation avec la nature et les peuples à l’heure de nous nourrir. C’est une lutte qui nécessite des alliances permettant la complète reconnaissance et mise en pratique des droits paysans mais aussi l’équité et l’égalité aux niveaux social, économique et écologique. Tout ceci ne peut être atteint que par une action commune, collective, en alliance avec différents mouvements, différentes régions, différentes cultures et différents genres afin d’assurer une solidarité mondiale et d’obtenir un réel changement.
Pour construire et parvenir à la souveraineté alimentaire, il faut impérativement travailler et collaborer avec les autres –les paysans, les autochtones, les pêcheurs, les femmes, les hommes, les chercheurs évolutifs, les consommateurs…– pour pouvoir repenser les techniques agricoles et la mobilisation internationale. En partageant nos idées, en produisant des connaissances, nous sommes capables de former une société basée sur la justice et la solidarité, nous sommes capables de créer des communautés d’inclusion saines et d’améliorer la cohésion et l’intégration sociales. La Via Campesina connait l’importance des alliances, et ensemble, nous travaillons main dans la main avec d’autres mouvements et organisations pour promouvoir la souveraineté alimentaire dans de nombreux espaces, autant au niveau national qu’international. Les résultats sont visibles, la souveraineté alimentaire est incluse dans bon nombre de mesures, inscrite dans les constitutions de certains pays et, dans d’autres, des débats sont en court sur les mesures à prendre.

Aujourd’hui, la souveraineté alimentaire est un concept bien vivant grâce au travail permanent des alliances. C’est une lutte pour des systèmes alimentaires locaux basés sur l’agroécologie, l’accès aux marchés locaux, l’accès et le contrôle des ressources comme les terres, l’eau, les semences, etc., la reconnaissance des droits paysans et la résistance à l’agriculture industrielle comme les accords de libre-échange (ALE) ou les sociétés transnationales.

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L’Etat de Palestine : reconnu internationalement pourtant exempt de souveraineté alimentaire

Jamal Talab, Centre de recherche sur la terre, Palestine

La perte de la souveraineté alimentaire pour les peuples d’un Etat occupé peut surement doubler les impacts négatifs de la violation de leur droit fondamental à une vie digne. L’Etat de Palestine, reconnu comme Etat membre par les Nations unies, ne possède pas encore une complète souveraineté, dont au niveau des ressources naturelles. L’occupation israélienne contrôle 80% des eaux souterraines ainsi que 64% du territoire même de la Palestine, réservé pour l’extension illégale de colonies selon la Résolution 2334 de décembre 2017 des Nations unies.
En outre, l’occupation israélienne a construit un mur de l’apartheid (de 774 km), elle a ouvert des routes réservées seulement aux colonies (couvrant 1 270 km), elle a confisqué 50% des terres palestiniennes et arraché presque deux millions d’arbres fruitiers, dont 70% étaient des oliviers vieillissants. Elle a établi pas loin de 488 colonies et avant-postes sur les flancs des collines et des montagnes palestiniennes, pompé des eaux usées non traitées et envoyé les polluants (pesticides et engrais) vers les terres agricoles palestiniennes, entrainant la pollution des plantes et la dégradation des terres.

Le concept de la souveraineté alimentaire permet aux peuples de contrôler leur chaine ainsi que leur système alimentaires. Néanmoins,  tous les concepts ne sont pas applicables en Palestine. De plus, l’occupation assiège la bande de Gaza depuis presque dix ans et Israël détient un contrôle intégral des terres, de l’air et de l’eau. Les pêcheurs n’ont accès qu’à 25% du kilométrage autorisé en mer, affectant ainsi négativement leur capacité de pêche ainsi que leurs revenus.

La présence de presque 742 postes de contrôle israéliens en Palestine restreint considérablement le déplacement ou le transport des biens. Par-dessus tout, Israël a imposé des mesures d’obstacle qui détruisent les marchés locaux et empêchent les Palestiniens d’entrer en contact avec les producteurs ou les consommateurs des marchés israéliens, bien plus organisés et modernes. Lors d’une grève de la faim de 41 jours (Mai 2017) pour la dignité et la liberté, les prisonniers palestiniens ont demandé à la communauté internationale de se joindre à leur cause, pour la reconnaissance totale de leurs droits et la souveraineté alimentaire.

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Le mouvement des femmes et la souveraineté alimentaire

Sophie Dowllar, World March of Women

La marche mondiale des femmes a participé au Forum International de Nyéléni sur la souveraineté alimentaire au Mali en 2007 en tant que mouvement féministe et elle a permis aux femmes de s’exprimer en tant qu’entités politiques. L’un des aspects les plus importants de la souveraineté alimentaire est l’accès des femmes à la terre, à l’eau, aux semences et aux territoires. La terre devrait appartenir à ceux qui la cultivent. Aujourd’hui, ce sont les paysannes celles qui restent à la campagne et labourent la terre pour assurer la production alimentaire. Les paysannes se battent en permanence pour le sauvetage et le maintien de la biodiversité ainsi que la préservation des terres, cela se traduit par leur usage de pratiques durables et agro-écologiques. L’eau devrait être incluse dans le cadre de la souveraineté alimentaire. La privatisation et la marchandisation de l’eau comme bien commun est un crime contre la nature et contre l’humanité. Pour ces paysannes, protéger et sauvegarder les semences est une mission fondamentale et une manière de contribuer à la souveraineté alimentaire.

Afin de produire et de distribuer une alimentation nutritive pour tous, les mouvements des femmes sont déjà engagés dans différentes formes d’agricultures basées sur un modèle communautaire qui rassemblent les femmes vivant en ville et celles vivant à la campagne. Ces mouvements sont également impliqués dans des initiatives conjointes créant et renforçant les liens entre les femmes de différents secteurs : pêcheuses, migrantes, paysannes, écologistes, etc. Malgré les contradictions du fait de leur action dans une société capitaliste et patriarcale, ces initiatives créent des opportunités d’apprendre, d’organiser, de développer de nouvelles formes de convivialité, de forger des relations significatives pour une production alimentaire durable et pour résoudre les problèmes ensemble.  On trouve aussi une vision commune sur la préservation des semences, la souveraineté alimentaire et la relation entre les peuples et les territoires. L’affirmation du savoir et de la contribution des femmes à la production, à la préparation et à la distribution alimentaire est l’un des plus grands espoirs pour l’avenir nourri par le progrès de la souveraineté alimentaire. La reconnaissance de leur savoir autochtone et de leur contribution à la production, à la préparation et à la distribution alimentaire est nécessaire. La souveraineté alimentaire représente l’avenir.

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Pourquoi choisir la souveraineté alimentaire

Zainal Arifin Fuad, Serikat Petani Indonesia (SPI)

La souveraineté alimentaire est un paradigme alternatif à la sécurité alimentaire qui a d’abord été adopté par le gouvernement indonésien en 2009 suite à un long combat de la Fédération des paysans indonésiens (SPI) pour contrer l’introduction du Cadre de la sécurité alimentaire adopté par la FAO en 1996 pour vaincre la famine. La souveraineté alimentaire ne concerne pas seulement les pénuries alimentaires, mais aussi la réforme agraire, la biodiversité, l’environnement, l’énergie, les droits des travailleurs, les consommateurs, les institutions économiques, les institutions financières, les marchés, les transports et la politiques, tous ces domaines constituantune géopolitique basée sur l’approche alimentaire. La mise en œuvre de la sécurité alimentaire renforce la pauvreté, la faim et les conflits agraires à cause de l’action des sociétés qui fournissent et contrôlent l’alimentation à travers la révolution verte, l’accaparement des terres et des marchés libres.

Par conséquent, la SPI réalise que la souveraineté alimentaire devrait être soutenue par toutes les composantes de la société civile (intellectuels, étudiants, ONG, femmes, travailleurs et autres mouvements sociaux) et du gouvernement. Le slogan de la Via Campesina « La lutte des paysans, la victoire du peuple » signifie que le combat pour la souveraineté alimentaire concerne tout le monde.

Actuellement, en Indonésie, de nombreuses lois limitent la souveraineté alimentaire de manière explicite et implicite, telles que la loi de la protection des terres pour une agriculture alimentaire durable (2009), la loi sur les denrées alimentaires (2012), la loi sur la protection et l’autonomisation des cultivateurs (2013) ainsi que le programme de développement de Jokowi (2014-2019). Néanmoins, la marche à suivre est compliquée voire paradoxale au niveau de la mise en œuvre. Il existe de nombreuses contraintes et d’interventions de la part de nombreux acteurs, à la fois nationaux et internationaux, qui souhaitent toujours mettre en œuvre la sécurité alimentaire. La FAO a déjà ouvert la porte à l’agro-écologie en 2014 et des processus sont en cours à la Commission des droits de l’Homme à Genève sur la Déclaration des droits des paysans. Par conséquent, la SPI et la Via Campesina poursuivent leurs combats au niveau local, ainsi que dans le domaine des politiques publiques aux niveaux national, régional et international.

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Consommateurs et souveraineté alimentaire

Isa Álvarez, représentante d’URGENCI

Du point de vue des consommateurs, la souveraineté alimentaire est un droit essentiel pour s’assurer une vie pleine et digne. Il nous serait difficile d’envisager vivre dignement si notre autonomie dans notre choix d’alimentation était limitée.

De nos jours, le système capitaliste considère les citoyens principalement de deux manières : comme une force de travail pour alimenter le système de production, ou comme une niche dans le marché de consommateurs qui fait perdurer ce marché. Dans le même temps, grâce à des mécanismes de publicité massive, ce système a engendré un monde imaginaire où le consumérisme est le seul moyen d’accéder à ses droits, occultant complètement les droits humains, dont tous les citoyens disposent dès la naissance.

Il devient de plus en plus urgent que ce soit les peuples qui décident de leurs propres directives politiques dans tous les domaines, mais particulièrement dans celui de l’alimentation et de l’agriculture. Aujourd’hui, le marché mondialisé, qui est dans les mains des sociétés transnationales, nous inonde de produits sur-transformés qui nous empoisonnent, tout en suggérant que ces produits représentent le progrès et le citoyen moderne. Cela mène non seulement à la disparition d’autres formes d’alimentation plus adaptées à nos réels besoins, mais aussi à celle des petits agriculteurs et paysans.

Les impacts négatifs de ces produits comestibles (non alimentaires) sur notre santé sont déjà évidents. Curieusement, face à cette évidence, certaines fausses solutions pointent du doigt la responsabilité des citoyens – notamment celle des femmes – assumant leur rôle au foyer, comme si le fait de décider de ce que l’on mange dans le monde actuel était un acte libre dans un environnement neutre. Au contraire, nous ne devrions pas oublier le rôle et la capacité des politiques publiques de choisir (ou pas) nos produits alimentaires, ainsi que la nécessité de ces politiques de devenir le fruit de processus participatifs entre tous les citoyens et non pas le résultat de pressions appliquées par les grandes sociétés transnationales, qui n’ont que peu, sinon rien à voir avec les besoins humains.

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Le chemin vers la souveraineté alimentaires des peuples

Diego Montón, Secrétariat opérationnel – CLOC-Vía Campesina

Pour nous, il est impossible de parvenir à la souveraineté alimentaire des peuples dans le cadre du système capitaliste et patriarcal. De ce constat, il est nécessaire de bâtir un programme populaire basé sur la solidarité, la justice sociale et environnementale, la justice de genre ainsi que sur la souveraineté alimentaire.

Progresser vers la souveraineté alimentaire sur le continent disposant du plus haut niveau de concentration de terres revient à défendre la fonction sociale de la terre, mais aussi défendre les semences paysannes et résister à toute initiative visant à les privatiser. Par conséquent, le combat pour une réforme agraire intégrée et la construction de systèmes locaux de productions de semences sont des engagements essentiels pour la CLOC.

Parallèlement, nous devons transformer les modèles de production imposés par les sociétés transnationales et les classes dominantes au niveau national. La production agro-écologique est fondamentale pour conserver l’autonomie, la réalisation du droit  à l’alimentation et la durabilité environnementale des paysans et petits exploitants. Dans ce domaine, l’éducation et la formation jouent un rôle fondamental. C’est pour cette raison que la CLOC a créé l’IALAS ainsi que des écoles agro-écologiques dans divers pays.

Afin de renforcer le travail des paysans et des petits exploitants tout en créant des opportunités pour la jeunesse rurale, il est vital que l’état joue un rôle actif avec des politiques publiques qui devront :

  • Assurer un accès égal pour les femmes aux ressources et aux politiques
  • Assurer une vie digne dans les campagnes en garantissant un revenu minimum, une couverture de santé, l’accès à l’éducation et d’autres droits ;
  • Développer les agro-industries locales et de petites tailles dont la valeur ajoutée aux produits de base peut ainsi s’échanger sur les marchés urbains et locaux
  • Garantir des infrastructures aux marchés locaux
  • Subventionner le soutien logistique en transportant les produits des fermes jusqu’aux marchés
  • Définir différentes normes pour que les produits des paysans puissent être directement vendus sur les marchés locaux et éviter la concentration de population dans les villes à travers la planification urbaine et rurale
  • Renforcer les organisations de paysans et de petits exploitants
  • Promouvoir l’intégration entre les organisations populaires de la campagne et des villes qui leur permettent de débattre et de renforcer le statut de la souveraineté alimentaire comme droit pour tous les citoyens.

Afin de progresser sur cette voie, nous avons besoin d’États démocratiques forts ainsi que des résolutions de l’ONU qui contrôlent et pénalisent les sociétés transnationales et leurs pays d’origine lorsqu’ils commettent des violations des droits humains ou tentent de monopoliser le marché des denrées alimentaires. Dans le cadre de ces objectifs, tous les mouvements du continent travaillent main dans la main.

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Faire progresser la souveraineté alimentaire au Népal

Balram Banskota, Fédération de tous les paysans népalais

La souveraineté alimentaire est devenue l’étendard de la Fédération de tous les paysans népalais (ANPFa), la plus grande organisation de paysans au Népal. Le mouvement paysan du Népal a tendu la main à ses homologues nationaux et internationaux afin d’ouvrir la discussion sur la souveraineté alimentaire à un plus large public. Ils la présentent comme un nouveau modèle pour le développement agraire et rural et l’opposent au paradigme de développement néo-libéral en s’orientant davantage vers le socialisme. C’était lors du Mouvement du peuples-II [Il est le nom donné aux troubles politiques contre le gouvernement non-démocratique du roi Gyanendra au Népal. Le mouvement est également connu sous le nom de Jana Andolan-II (le mouvement du peuple).] que le message du mouvement paysan et le concept de souveraineté alimentaire est parvenu au niveau local. Le peuple avait, d’un côté, la souveraineté alimentaire et de l’autre, l’agenda politique d’une république démocratique fédérale. C’est la raison pour laquelle il a été possible d’inscrire la souveraineté alimentaire comme droit fondamental pour le peuple. La nouvelle constitution du Népal (2015) garantit au peuple le droit à la souveraineté alimentaire tel qu’il est dicté par la loi (article 36 relatif aux droits à l’alimentation, sous-article 3). Pourtant, bien que ces accomplissements majeurs soient à souligner, les textes législatifs pour mettre en œuvre ces droits doivent encore être rédigés. L’instabilité politique au Népal perdure et a un impact sur l’hégémonie régionale et le capitalisme mondialisé. En effet, le gouvernement actuel, soutenu par les forces néo-libérales et le soutien technique de la FAO, rédige le projet de loi sur la sécurité alimentaire et le droit à l’alimentation à l’encontre du mandat de la constitution. Nous comprenons comment les forces antipopulaires agissent contre la souveraineté alimentaire et les autres droits progressistes qui garantissent la progression du Népal vers le socialisme. Nous sommes tous bien préparés à la sensibilisation et à la manifestation politique de masse nécessaires pour soutenir la souveraineté alimentaire. L’ANPFa dirige aussi le processus de rédaction du projet de loi sur la souveraineté alimentaire  pour mettre en œuvre les droits constitutionnels du peuple. Nous espérons que nous parviendrons bientôt à mettre en œuvre la souveraineté alimentaire au Népal malgré tous ces défis.

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La souveraineté alimentaire témoigne de la richesse de notre lutte

Nettie Wiebe, Union Nationale des Fermiers (Canada)

Le terme de «souveraineté alimentaire» est devenu si familier et si fréquemment utilisé (et souvent mal utilisé) qu’il est difficile de se rappeler du temps où il ne faisait pas partie de notre vocabulaire.

Nous ne savons pas qui est à l’origine de cette formule, la « souveraineté alimentaire », mais nous savons comment et pourquoi elle est devenue une notion bien spécifique à La Via Campesina (LVC) et à d’autres mouvements. C’est un terme qui définit nos luttes, notre analyse et notre mouvement.

Le rassemblement qui a vu naître la LVC à Mons (Belgique) en 1993 a eu lieu dans un contexte où l’agenda néolibéral gagnait rapidement de la légitimité et du pouvoir grâce à des accords commerciaux régionaux et mondiaux, en particulier le GATT / OMC. En avril 1996, lorsque la première grande conférence a été organisée à Tlaxcala au Mexique, les centaines de représentants d’organisations paysannes, indigènes et rurales se sont unanimement opposés à ces politiques et pouvoirs qui menaçaient les paysans, les petits agriculteurs et les communautés rurales et indigènes à travers le monde.

Il n’a pas été difficile de mettre un nom sur ce contre quoi nous luttons – la destruction des communautés, des environnements, des cultures, des moyens de subsistance et des marchés locaux par l’agro-industrie et les gouvernements qui participent à cette destruction.

Il était en revanche plus difficile de nommer les alternatives en quelques mots. Je me souviens des débats nocturnes pendant lesquels nous tentions de trouver un terme qui désignerait ce pourquoi nous nous battons.

Le terme conventionnel de «sécurité alimentaire» ne convenait pas. Il s’agissait plus que de produire davantage de nourriture ou de la distribuer de manière plus efficace. Nous étions aux prises avec les questions fondamentales du pouvoir et de la démocratie: qui contrôle les ressources d’où viennent les ressources alimentaires comme la terre, l’eau, les graines et la génétique et à quelles fins? Qui décide de ce qui se développe, comment, où il est cultivé et pour qui? Notre langage devait exprimer les dimensions politiques de notre lutte.

La souveraineté alimentaire est un terme lourd de sens. Il induit le discours nécessaire quant au pouvoir, à la liberté, la démocratie, l’égalité, la justice, la durabilité et la culture. Les aliments ne sont plus seulement un simple produit de consommation. Ils sont réintégrés dans les contextes sociaux, écologiques, culturels et locaux et y sont reconnus comme sources de nutrition, comme moyens de subsistance.

Quelques mois plus tard, lors du Sommet Mondial de l’Alimentation à Rome, LVC a présenté publiquement certains des éléments de base du principe de souveraineté alimentaire. Et au cours des décennies qui se sont écoulées depuis, il est devenu un puissant transformateur, un concept largement utilisé qui englobe une multitude de luttes diverses dont l’objectif est de protéger la vie, de semer l’espoir et récolter la justice.

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La souveraineté alimentaire au Forum Mondial des peuples pêcheurs à petite échelle 

« Nous, le peuple El Molo, coexistons avec la nature. Nos moyens de subsistance et nos traditions sont liés à la nature et au lac [Turkana] où nous pêchons. À El Molo, nous avons un dicton: “Conservez, protégez et maintenez le lac de manière durable afin qu’il puisse servir votre famille et votre communauté“, c’est la source de votre vie, une relation bilatérale. Il n’y a pas d’aspect commercial, il s’agit de survivre. » ChristianaLouwa, El Molo Forum, Nord du Kenya

L’importance de la souveraineté alimentaire est depuis longtemps reconnue par la direction du Forum mondial des peuples pêcheurs (WFFP): la souveraineté alimentaire est un programme politique de petits producteurs alimentaires qui agissent pour la défense de nos rivières, de nos lacs, de nos océans et de nos terres. Elle est au cœur de notre lutte contre le système alimentaire néolibéral dominé par des sociétés multinationales qui, dans le contexte de la pêche, cherchent à privatiser et conférer les droits de pêche à quelques-uns seulement.

La souveraineté alimentaire nous offre un nouveau langage pour décrire ce qui constitue déjà le cœur et l’âme de la défense de nos territoires, de notre patrimoine et nos capacités à produire de la nourriture saine, bonne et abondante.

Elle fournit un cadre pour partager les connaissances et la sagesse indigènes, traditionnelles et nouvelles, et nourrir l’étude et le débat sur la souveraineté alimentaire chez les jeunes, les femmes et les hommes dans toutes les circonscriptions du Forum mondial des peuples pêcheurs. Notre vision s’appuie sur les «six piliers» de la souveraineté alimentaire [Définie au forum de Nyéléni pour la Souveraineté Alimentaire au Mali en 2007]:

  • Priorité aux aliments pour les personnes:

Les petits pêcheurs artisans et les marins sont au centre de la pêche et des politiques connexes et veillent à ce que la production alimentaire ne nuise pas aux générations futures.

  • Conférer des valeurs aux fournisseurs alimentaires:

Les droits humains de tous les petits pêcheurs impliqués dans l’ensemble de la chaîne de valeur de la pêche à petite échelle, y compris les jeunes, les femmes, les hommes et les pêcheurs autochtones, doivent être respectés et protégés.

  • Localiser les systèmes alimentaires:

Les communautés de pêcheurs décident indépendamment de leur propre système alimentaire. Ils sont au centre de la décision en ce qui concerne la transformation des produits de la pêche (salage, séchage, fumage, produits frais, gel, mise en conserve, etc.).

  • Mettre en place un encadrement local:

Les communautés de pêcheurs doivent avoir le contrôle sur les terres, les territoires aquatiques à l’intérieur des terres et la pêche maritime. Elles doivent aussi avoir accès aux zones de pêche – y compris les lacs, les rivières, les marais salants, les forêts de mangroves, les récifs coralliens et les eaux côtières -, un droit fondamental des communautés de pêcheurs.

  • Acquérir des connaissances et des compétences:

Les petits pêcheurs ont acquis leurs connaissances et compétences traditionnelles, coutumières et / ou autochtones sur plusieurs générations (transmises des parents aux enfants).

  • Travailler avec la nature:

Les petites communautés de pêcheurs partagent une longue histoire de travail et de respect de la nature. L’interconnexion entre les pêcheurs et la nature est profondément enracinée dans les traditions et les coutumes pratiques, en particulier pour les peuples autochtones, et elle s’exprime grâce à notre engagement envers l’agro-écologie. C’est sur la base de la souveraineté alimentaire que nous serons en mesure de lutter pendant la prochaine décennie. En mettant l’accent sur les jeunes, les femmes et les peuples autochtones, nous renforcerons la solidarité entre les mouvements de pêcheurs et les autres mouvements sociaux du monde entier.

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Souveraineté alimentaire et AFSA

L’Alliance pour la souveraineté alimentaire en Afrique (AFSA) entend la souveraineté alimentaire comme la lutte ultime pour protéger l’Afrique de l’agression du système alimentaire industriel. Jamais auparavant il n’y a eu de tentative plus coordonnée et mieux financée pour transformer les bases de l’agriculture paysanne africaine en une entreprise commerciale. Les politiques agricoles et alimentaires sont orientées vers des intérêts commerciaux. Grâce à des accords et à des transactions frauduleuses, nos gouvernements confient la responsabilité de nourrir l’Afrique aux entreprises. Le genre de production alimentaire envisagée par les entreprises est fortement orienté vers l’industrialisation de l’agriculture, s’appuyant sur des graines hybrides, des OGM et l’utilisation accrue d’engrais et de pesticides – ainsi que l’agriculture mécanisée et à grande échelle. Plutôt que d’être aidés, les producteurs alimentaires sont éliminés de leur système de production. Plutôt que d’intégrer les connaissances et l’expérience disponibles des producteurs alimentaires, les gouvernements font croire que la majorité des producteurs alimentaires ne sont plus nécessaires.

Ce processus permet également au patrimoine génétique de l’Afrique d’être privatisé par une poignée d’entreprises multinationales, tout en mettant à mal la contribution et le rôle de la diversité des semences locales et  des réseaux d’échange.

L’agriculture est utilisée pour déchirer notre tissu culturel et social, détruire notre environnement et pour nous subordonner aux forces du capitalisme mondial. Le bon côté, c’est que nous faisons de la souveraineté alimentaire et de l’agro-écologie notre histoire, notre solution et notre avenir. L’AFSA a fourni une plateforme politique d’envergure continentale sur la souveraineté alimentaire dans de nombreux endroits. Elle a également contribué à la discussion politique sur la souveraineté alimentaire et l’agro-écologie, élargi les programmes de souveraineté alimentaire pour pouvoir y inclure l’impact du système alimentaire sur la nutrition et la santé et a réussi à relever le problème de la Commission Économique et Régionale sur les lois relatives aux semences et à la biosécurité. L’AFSA a doublé ses membres pour atteindre 30 réseaux. Elle couvre maintenant 50 pays africains sur 56 et est reconnue aujourd’hui comme l’une des entités les plus encrées, les plus fortes et les plus importantes en Afrique. C’est une vaste plateforme pour les agriculteurs régionaux africains, les pêcheurs, les consommateurs, les jeunes, les femmes et les communautés religieuses, les réseaux d’organisations non gouvernementales africaines, entre autres alliés. L’objectif est d’amener davantage la cohésion continentale à un mouvement de souveraineté alimentaire déjà en développement en Afrique.

Sous les feux de la rampe

Sous les feux de la rampe 1

La déclaration des Nations unies sur les droits paysans et paysannes et des travailleurs en zones rurales

Introduction
Les paysan-ne-s et les personnes vivant dans les zones rurales, tels que les pêcheurs artisanaux, les éleveurs ou les travailleurs agricoles, représentent encore aujourd’hui la moitié de la population mondiale. La grande majorité d’entre eux subissent constamment des violations de leurs droits : ils souffrent de manière disproportionnée de la faim et de la malnutrition, subissent l’accaparement de leurs terres, de leurs ressources aquatiques, halieutiques, forestières, semencières et sont dépossédés de leurs moyens de subsistance. Ils ne peuvent ni maintenir ou développer leur économie locale, ni gagner un revenu leur permettant de vivre dignement. Il arrive fréquemment qu’ils soient enfermés, harcelés, criminalisés, voire tués pour la défense de leurs droits. De plus, les femmes vivant en zone rurale supportent généralement une part plus importante de travail non rémunéré et subissent des discriminations plus importantes pour accéder aux ressources naturelles ou productives, aux services financiers, à l’information, à l’emploi ou à la sécurité sociale et subissent encore de multiples violences qui revêtent de multiples formes.

Depuis 2001, Le mouvement international paysan La Via Campesina (LVC) plaide pour une reconnaissance des droits des paysans au sein du système des droits de l’Homme des Nations Unies. Après huit années de discussions internes, LVC a présenté en 2009 sa propre déclaration des droits des paysannes et paysans, dans laquelle les paysans exprimèrent de manière synthétique leurs aspirations et leurs demandes. Peu de temps après, en 2010, le Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies (CDH) mandata son comité consultatif d’élaborer une étude préliminaire analysant les moyens de renforcer les droits des paysannes et paysans et des autres personnes. Cette étude recommande (a) d’implémenter de manière plus efficace les normes existantes, (b) de combler les lacunes normatives par le droit international et (c) d’élaborer un nouvel instrument législatif sur les droits des personnes travaillant en zone rurale (Par. 63). En septembre 2012, le Conseil des Droits de l’Homme passa une résolution établissant un groupe de travail intergouvernemental ayant le mandat d’élaborer un projet de déclaration des droits des paysannes et paysans et autres personnes travaillant dans les zones rurales.

Pertinence de la déclaration
L’ancien Rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, Olivier de Schutter, a déclaré qu’il y a « quatre raisons principales d’adopter un nouvel instrument international relatif aux droits des paysans et autres personnes travaillant dans les zones rurales : c’est un outil nécessaire en droit international ; il permettra de combattre plus efficacement la faim dans le monde ; il sera un moyen de protéger l’agriculture familiale de la pression de l’agro-industrie ; il permettra également d’améliorer l’accès aux moyens de production dans les zones rurales. » Il a également souligné que « l’adoption d’une déclaration sur les droits des paysans et autres personnes travaillant en zone rurale augmentera la visibilité sur les droits déjà reconnus en droit international tout en permettant de faire reconnaître de nouveaux droits, comme le droit à la terre, le droit aux semences ou le droit à une compensation pour les pertes provoquées par les subsides accordés aux agriculteurs dans d’autres pays» .

Mobiliser pour les droits des paysans, des petits pêcheurs, des éleveurs et des autres personnes travaillant dans les zones rurales
Dans des pays comme l’Indonésie ou la Colombie, les paysan-ne-s ont historiquement toujours dû faire face à une profonde discrimination et à une violence omniprésente. L’appel pour la reconnaissance des droits des paysans a permis d’attirer l’attention de la population locale et a été un atout majeur pour leur permettre de faire respecter leurs droits. Cela leur a permis de renforcer leurs capacités de mobilisation et d’organisation ainsi que leurs revendications pour des politiques et des lois qui protègent et promeuvent leurs droits. Ces dernières années, plusieurs lois et politiques prenant spécifiquement en compte la situation des paysans ont été adoptées en Indonésie. En Colombie, les revendications des paysan-ne-s et des populations rurales ont figuré parmi les priorités de l’agenda politique national après des décennies de négligence.

Marche à suivre
Le groupe de travail intergouvernemental chargé d’élaborer le projet de déclaration a tenu sa quatrième session en mai 2017 [Voir la déclaration conjointe sur les droits des paysans et autres personnes travaillant dans les zones rurales avec the International Union of Food, Agricultural, Hotel, Restaurant, Catering, Tobacco and AlliedWorkers’ Associations (IUF), the World Forum of Fisher Peoples (WFFP), the World Alliance of Mobile Indigenous Peoples (WAMIP), International IndianTreaty Council (IITC), the Federation of Rural AdultCatholicMovements (FIMARC), and the Centro de EstudiosLegales y Sociales (CELS) présentée à la fin de la seconde session en février 2015.]. Mise à part l’importance d’avoir une déclaration des Nations Unies affirmant les droits des personnes travaillant en zone rurale, le processus d’élaboration a le potentiel de devenir un outil permettant :
• d’approfondir le dialogue et le rassemblement de différents groupes de personnes vivant en zone rurale et ;
• de sensibiliser la population et de contribuer au renforcement des capacités des mouvements de la société civile.
La reconnaissance des droits des personnes vivant en zone rurale dépasse le CDH des Nations Unies. Elle peut être réclamée aux autres agences de l’ONU, et de manière encore plus importante, aux autorités locales, nationales et régionales. Il appartient à tous, citoyens et organisations, de se joindre à cette lutte selon leurs moyens.

Sous les feux de la rampe 2

Le droit à la résistance

Trente-cinq paysans philippins, dont dix femmes, risque d’être emprisonnés à la suite d’une accusation de vol des propriétaires de plantation de cocotiers qui ont rassemblé un total de 19 plaintes à leur encontre. La culture de noix de coco est une zone agricole sensible au niveau de la distribution des terres dans la cadre du programme des réformes agraires. Aujourd’hui, les paysans doivent récolter plus de 22 000 dollars pour pouvoir payer leur propre caution et leur garantir une liberté temporaire. Malheureusement, la pauvreté et la récente destruction de leurs récoltes après le passage d’un typhon les empêche de réunir la somme demandée. Certains se retrouvent ainsi contraints de se cacher, emportant avec eux leurs enfants et forçant donc leur déscolarisation pour un certain temps. La criminalisation est l’un des outils utilisés par les propriétaires et les intérêts commerciaux pour harceler les paysans sans terre et les communautés rurales. Ils se servent ainsi du système législatif pour s’opposer aux réformes agraires qui menacent leur monopole de contrôle et de possession des terres. De nombreux cas, similaires à celui-là, ont été recensés dans des pays du Sud où les institutions et les structures judiciaires sont en train de devenir des instruments de répression et où les procédures judiciaires sont manipulées par ceux qui détiennent les richesses et le pouvoir politique.

La violence autour des luttes des peuples pour la souveraineté alimentaire devient affreusement banale et commune dans le monde. Elle apparait sous la forme de menaces, d’intimidation, de force physique et d’abus de pouvoir des autorités publiques, des élites et des acteurs non-étatiques. Du Cambodge au Brésil, les communautés rurales sont de plus en plus confrontées au danger de la violence lorsqu’ils se battent pour défendre leurs terres, leurs eaux, leurs forêts, leurs ressources, leurs moyens de subsistance et leurs droits de l’emprise des extractivistes, des mesures et projets destructeurs, souvent au nom du « développement ». Les femmes, les jeunes et les enfants sont les plus exposés. Amener les responsables des violations des droits humains en justice se solde par des échecs systématiques et ne fait que renforcer la culture de l’impunité tout en représentant un déni du droit à la justice des victimes.

La violence, l’abus de pouvoir et l’impunité ne sont pas inconnus au monde rural, mais la violation des droits des peuples et la criminalisation des défenseurs des droits se sont étendus et ont atteint des niveaux alarmants ces dernières années [Voir Bulletin Nyéléni n°14 et Newsletter Volume III No. 4, August 2016]. Cette croissance peut être attribuée au rapprochement entre intérêts politiques et commerciaux, aux lois répressives ainsi qu’au modèle de développement qui criminalise ceux qui s’opposent à l’accaparement des terres, à la déforestation, à l’industrie minière, aux barrages et aux injustices socio-économiques. Les communautés locales et les mouvements populaires en marche pour la construction de la souveraineté alimentaire sont les premières cibles visées car la souveraineté alimentaire entrave la croissance et le développement économiques basés sur des investissements à grande échelle, sur l’agriculture industrielle, les systèmes alimentaires, la privatisation et l’extractivisme. Le moyen le plus efficace et le plus simple pour nuire à la souveraineté alimentaire est d’affaiblir ses défenseurs. La violence physique et légale est devenue une arme de premier choix pour les entreprises, les élites et de nombreux gouvernements pour réduire au silence les dissidents et les opposants mais aussi et surtout pour empêcher les peuples d’imaginer des mondes différents du paradigme économique dominant.

Cependant, les mouvements des communautés et des peuples autour du monde s’organisent pour mettre un terme à la criminalisation des petits producteurs et à l’impunité des états et des entreprises dans des pays où les espaces pour une réelle démocratie se réduisent, voire sont inexistants, c’est le cas notamment pour l’Inde, le Pakistan, les Philippines, le Cambodge, la Thaïlande, l’Equateur, le Brésil et bien d’autres… Ces luttes veulent défendre la dignité humaine et naturelle, protéger les droits fondamentaux et les libertés mais aussi obtenir une comptabilité exacte de la part des institutions, des structures et des personnes au pouvoir. L’engagement indéfectible des mouvements populaires pour défendre la souveraineté alimentaire montre toute l’importance du renforcement et de la défense des alternatives au néolibéralisme et au pouvoir entrepreneurial, tout en articulant le bien-être et le progrès depuis les points de vue des victimes de différentes formes d’injustices, et notamment les femmes.

L’écho des campagnes

Les voix de la COP23

Manuel Pereira Araujo, MOKATIL – Est Timor:
Nous sommes commvaincu que la terre est notre corps, l’eau est notre sang et la lumière du soleil, notre énergie.

Marthin Hadiwinata, Kesatuan Nelayan Tradisional Indonesia (Pêcheurs traditionnels d’Indonésie) – Indonésie:
Les Nations Unies mettent en avant le concept de « Carbonne Bleu » comme une solution du changement climatique. Le carbonne bleu se réfère au carbonne qui est stocké dans les écosystème côtiers, comme les mangroves. Les mangroves peuvent absorber jusqu’à dix fois la quantité de carbonne qu’une forêt de pins par exemple. Toutefois, ces soit-disant régimes de carbonne-bleu sont comparables aux REDD (Reduced Emissions from Deforestation and Forest Degradation ) Réduction des émissions de CO2 provenant de la déforestation et de la dégradation des forêts/ Le problème est que ces systèmes excluent les personnes qui ont compté sur les écosystèmes côtiers pendant des générations comme source de nourriture et de médicaments. Les schémas de carbone bleus conduisent également à la criminalisation des pêcheurs. En vertu de la législation côtière en Indonésie, les personnes qui tentent d’accéder à ces mangroves «protégées» peuvent être arrêtées et inculpées. Le carbone bleu met d’avantage en danger les populations locales en privatisant leurs moyens de subsistance.

Katia Avilés-Vásquez, Organisation Boricuá pour l’Agroécologie – Puerto Rico:
À Porto Rico, après les ouragans de septembre 2017, les forces de la nature se sont rapidement transformées en problèmes sociaux désastreux créés par les hommes au pouvoir. Les femmes fut les plus touchées. Dans presque toutes les brigades de travail organisées pour faire parvenir des ressources de survie aux populations, l’urgence majeure était de mettre les femmes en sécurité, car les conditions qui étaient auparavant abusives s’étaient transformées littéralement en une question de vie ou de mort. Dans un cas, à Vieques, nous avons utilisé un gros bagage apporté avec de la nourriture pour aider une femme à échapper à une situation violente. Les femmes sont en première ligne lorsqu’une catastrophe survient. Mais elles ont aussi le plus grand rôle à jouer dans la reprise.
La plupart des personnes en charge de l’organisation des brigades de travail sont des femmes. Cependant, les porte-parole et les décideurs ont tendance à être principalement des hommes parce que les caractéristiques associées à ceux qui prennent le micro et se lèvent sont principalement des caractéristiques masculines. On nous apprend à refuser les qualités féminines. En parlant d’une transition juste dans les Caraïbes, il est très important de remettre en question cette notion de ce que nous considérons comme fort, de ce que nous considérons comme du leadership et de ce que nous considérons comme un succès. La Terre Mère est féminine. La puissance féminine nous a envoyé un ouragan pour nous secouer et nous rappeler que ces hommes doivent mettre fin à leur dépendance au pétrole et aux carburants fossiles.

Massa Koné, Convergence Globale des luttes pour la Terre et l’Eau – Mali:
Il était important pour nous de montrer notre résistance en étant présents à la COP23. Tout d’abord, je pense que parmi les nombreuses actions que nous avons menées à la COP23, l’action directe Ende Gelände («Ici et pas plus loin») contre l’énorme mine de charbon allemande était très symbolique. L’Allemagne n’aurait pas dû tenir la COP23 alors qu’elle avait une grande mine à ciel ouvert. C’est comme s’ils se moquaient de nous. Deuxièmement, je pense que le système capitaliste sonne le glas pour la Terre. Il va la noyer. Par conséquent, nous devons converger ensemble pour suggérer des propositions concrètes pour sortir de là où nous sommes.
Ce que nous devons faire, c’est de rassembler les intérêts de tous les différents courants: les paysans, les pêcheurs, les pasteurs, tous ensemble. Nous ne pouvons pas développer une réponse pour un seul flux, il nous faut des réponses qui prennent toutes les problématiques ensembles. Tous obtiennent leurs réponses à travers des solutions concrètes que nous appelons agroécologie et souveraineté alimentaire. Cette proposition inclut la reconnaissance des droits communs, l’autonomie des semences et l’autonomie de tous les acteurs de la production alimentaire. À un moment donné, à mesure que nous grandissons, nous serons une grande masse contre le système. Cette masse amplifiera notre lutte. Nous obtiendrons des résultats le jour où toute une masse de personnes se lèveront ensemble contre le système.


Fanny Métrat, Confédération Paysanne – France:

Les solutions proposées par les gouvernements à la COP23 bénéficient aux multinationales. Les gouvernements ne parlent jamais de réduire la dépendance aux combustibles fossiles ou de réduire la consommation ou les déchets. Ils parlent plutôt de marchés du carbone. Les marchés du carbone donnent aux entreprises qui ont le plus d’argent la capacité de payer afin de continuer allègrement à polluer. Les marchés du carbone sont une fausse solution parce qu’ils favorisent les profits des entreprises. Les gouvernements et les entreprises demandent aux paysans d’accepter de nouveaux organismes génétiquement modifiés et toutes les dernières technologies tout en continuant à promouvoir les grandes fermes industrielles.
Il est important de reconnaître que les fausses solutions sont enracinées dans le patriarcat. Nous ne voyons que des hommes aux tables de négociation et dans les salles des conseils d’administration. Ce sont les hommes de la COP23 qui décident quelles seront les fausses solutions qu’ils vont mettre en place. En revanche, dans La Via Campesina, la lutte féministe est très forte. Nous comprenons l’importance de la révolution féministe. Et avec de plus en plus de parité entre les sexes dans La Via Campesina, nous réussirons à être une structure qui porte la parole féministe avec force.

Encadres

Encadré 1

Le carbone brûle, les océans s’élèvent

Bien que la rencontre se soit tenue à Bonn en Allemagne, Fidji était l’hôte officiel de la COP23. Fidji, un pays constitué de 330 petites îles dans le Pacifique Sud, a affirmé ne pas disposer des infrastructures nécessaires pour accueillir une telle rencontre mondiale. Alors que l’Allemagne continue de brûler du charbon et autres combustibles fossiles qui fournissent 53 % de son électricité, les 870 000 citoyens des Fidji doivent confronter la rage meurtrière du changement climatique. Les graves inondations et pluies deviennent toujours plus réelles.
L’une des menaces les plus sérieuses pour les Fidji et pour toutes les nations côtières est la montée du niveau des mers. Celui-ci augmente à présent de 3,4 mm par an – le taux le plus élevé depuis 2000 ans ! La cause immédiate est le volume d’eau supplémentaire apporté aux océans par la fonte des calottes glaciaires, aggravé par la dilatation de l’eau quand sa température monte. Mais tout cela est lié à l’augmentation des émissions de GES due à la combustion continue des énergies fossiles. En juillet 2017, une fissure gigantesque dans la plate-forme de glace Larsen « C » en Antarctique a entrainé la libération de 5 800 kilomètres carrés de glace dans l’océan, produisant un nouvel iceberg quatre fois la taille de Londres en Angleterre. Toutes les nations côtières et insulaires, leurs peuples et écosystèmes, sont en grand danger lorsque la crise climatique s’accélère. Les efforts pour encourager la souveraineté alimentaire et l’agroécologie comme moyen de réduire les émissions aident à promouvoir la justice sociale pour les peuples des états-nations de faible altitude, y compris Fidji.

Encadré 2

Le Capitalisme, c’est quoi ?

Lors d’un forum ouvert pendant la COP22, LVC et autres participants alliés ont proposé de courtes définitions du capitalisme. Ils ont dit que le capitalisme c’est…

• Un système qui va à l’encontre de la propriété collective, contre la collectivité et la socialisation des moyens de production.
• Un système économique fondé sur le profit qui ne prend pas en compte l’intérêt général.
• Pas seulement un système économique, mais aussi un système politique parce que les politiques gouvernementales encouragent l’accumulation. Les individus n’ont pas le droit de décider comment organiser la production.
• Un système global. Les capitalistes résolvent leurs crises en se mondialisant toujours plus. Ils imposent l’exploitation des êtres humains à travers le monde. Le développement capitaliste n’est pas pour la nation mais pour un petit groupe de puissants.
• Individualisme et chacun pour soi. En comparaison, le peuple choisit la solidarité !
• L’exploitation de la nature. Les petits agriculteurs ne produisent pas des émissions de CO2 en excès, l’agro-alimentaire capitaliste si !
• Un système dans lequel seuls quelques membres de la communauté sont valorisés. On donne une valeur aux personnes en fonction de leur localisation, genre, race et sexualité. Le capitalisme crée des personnes jetables.
• Un système destructif qui nous oblige à travailler ensemble pour le vaincre.

Encadré 3

Convergence

Relèvement Juste et Transition Juste

Dans la lutte pour la justice climatique, nous avons beaucoup à apprendre les uns des autres et encore plus à faire ensemble. L’action collective, mûrie à travers des moments de réflexion critique avec les mouvements et organisations alliées, crée les conditions d’une convergence de plus en plus grande. Aujourd’hui, la lutte mondiale pour la souveraineté alimentaire est devenue partie intégrante du mouvement plus large pour la justice climatique, les transitions justes, et les relèvements justes.

Voilà comment cela a été décrit par le GGJA (Grassroots Global Justice Alliance) Alliance Globale Populaire pour la Justice:

La Transition Juste est un ensemble de principes unificateurs émanants de lieux précis, de processus et de pratiques axés sur une vision centrale qui renforcent le pouvoir économique et politique afin de passer d’une économie extractive à une économie régénératrice reconnaissant le droit des écosystèmes locaux et de la nature à maintenir des cycles naturels vitaux. Cela signifie approcher les cycles de production et de consommation de manière holistique et sans gaspillage. La transition elle-même doit être juste et équitable; redresser les dommages passés, restaurer l’environnement et créer de nouvelles relations de pouvoir pour l’avenir grâce à des réparations. Si le processus de transition n’est pas juste, le résultat ne le sera jamais. La transition juste décrit à la fois l’endroit vers lequel nous nous dirigeons et la façon d’y parvenir.

Le Relèvement Juste est un cadre visionnaire promu par la justice environnementale et les communautés de travail pour les efforts de rétablissement pendant les moments de catastrophes climatiques. Un rétablissement juste appelle à ne pas restaurer le même niveau extrème de consommation d’énergie et d’infrastructures fossiles et extractives. Il suit au contraire le leadership des communautés de première ligne dans la définition du type de rétablissement dont elles ont besoin, et saisit l’opportunité d’une reconstruction après la catastrophe qui sécurisera les énergies renouvelables et les économies régénératrices qui peuvent créer des emplois, protéger l’environnement et conduire à des communautés résilientes.

Quand l’accord de Paris a été adopté en 2015, l’alliance globable populaire pour la justice a publié le rapport «Nous sommes la Ligne rouge de la Terre Mère», décrivant cinq faiblesses fondamentales au sujet de l’accord mondial sur le climat:

1. L’accord repose sur des réductions d’émissions volontaires par opposition à des réductions obligatoires qui ne répondent pas aux objectifs que les scientifiques estiment nécessaires pour éviter une catastrophe climatique.
2. L’accord fait progresser les mécanismes d’échange de droits d’émission qui permettent aux pollueurs d’acheter des « compensations » et de maintenir des niveaux d’émissions extrêmement dangereux.
3. L’Accord repose sur des énergies polluantes et de fausses promesses, notamment la fracturation hydraulique, l’énergie nucléaire, les agrocarburants, la capture et la séquestration du carbone et d’autres propositions technologiques qui présentent de graves risques écologiques.
4. Le texte de l’accord omet toute mention des droits de l’homme ou des droits des peuples autochtones et des femmes.
5. L’Accord affaiblit ou supprime les droits de réparation dus au Sud par le Nord Global.

L’analyse les Nations Unies a réalisé des promesses faites par les pays du monde lors de l’adoption de l’Accord de Paris en 2015 estime que ces promesses conduiront probablement encore à des augmentations mondiales de température de près de 3 degrés Celsius au cours du siècle à venir. Le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) a constaté que même si tous les pays signataires de l’Accord de Paris respectaient leurs promesses, le monde serait encore 12 à 14 gigatonnes chaque année au dessus du niveau nécessaire pour maintenir la hausse de la température au-dessous de 2 degrés Celsius par rapport aux niveaux pré-industriels.

Des solutions justes de transition, qui incluent des modèles de souveraineté alimentaire, de logement durable et de démocratie énergétique, sont des campagnes inspirantes qui refusent le faux choix entre développement économique et protection de la terre, de l’eau, de la santé de la Terre Mère et de la santé de nos communautés. La Transition Juste reconnaît également que les besoins de la Nature sont aussi les nôtres et doivent être élevés et protégés par des droits légaux, et maintenus à travers des systèmes d’échange et de réciprocité durables.

Pour plus d’information sur Alliance Globale Populaire pour la Justice, vous pouvez visiter http://ggjalliance.org/

Encadré 4

La géo-ingénierie, de nouvelles menaces pour la souveraineté alimentaire.

L’une des propositions les plus dangereuses pour le changement climatique est ce qu’on appelle la géo- ingénierie, à savoir la manipulation technologique du climat faite à une grande échelle mondial afin d’enrayer les symptômes du chaos climatique.
Et ceci est dû à une convergence d’intérêts économiques de puissantes industries et d’intérêts géopolitiques et militaires. Pour les pays connaissant un niveau élevé d’émissions de carbone et leurs transnationales polluantes, la géo-ingénierie apparait comme la « solution technologique » qui leur permettra de continuer à émettre des gaz à effet de serre tout en pouvant faire de nouvelles affaires en vendant de la technologie pour faire baisser la température ou pour supprimer et stocker du carbone.

Ce sont des propositions technologiques cherchant à intervenir sur les écosystèmes terrestres, les océans et l’atmosphère. Dans certains cas, elles servent à bloquer ou refléter une partie de la lumière du soleil arrivant jusqu’à la terre et ainsi font baisser la température ; dans d’autres cas, elles permettent d’absorber le dioxyde de carbone de l’atmosphère et de le stocker dans les fonds géologiques marins ou terrestres. Elles comprennent également des techniques qui altèrent le climat local et régional, tel l’ensemencement des nuages et les propositions visant à rediriger ou dissoudre les ouragans. Toutes ces propositions ont des impacts environnementaux, sociaux et géopolitiques graves. Aucunes ne cherchent à modifier les causes du changement climatique. Si elles fonctionnaient, ce serait simplement pour en gérer les symptômes mais le changement climatique continuerait à augmenter. C’est pourquoi la géo-ingénierie ne fait que créer des marchés captifs.

L’une des propositions très répandue des spécialistes est de créer un méga-nuage volcanique artificiel sur l’Arctique en injectant des sulfates dans la stratosphère afin de bloquer la lumière du soleil. Selon des études scientifiques, cela pourrait faire baisser la température mais déséquilibrerait les pluies et les vents dans l’hémisphère Sud tout en perturbant la mousson en Asie, en produisant des sécheresses en Afrique et une augmentation des inondations en Amérique Latine ; ce qui menacerait les ressources en eau et l’alimentation de millions de personnes. En outre, il faudrait continuer à injecter des sulfates pour un temps indéfini car, si cela s’interrompait, la température remonterait de façon spectaculaire et il serait encore plus difficile de faire face aux impacts. En dépit de ces énormes risques, le Programme de géo-ingénierie de Harvard, aux Etats Unis, prévoit déjà d’effectuer des expériences en Arizona, sur des territoires de peuples autochtones.

Une autre des techniques encouragées –en particulier à la suite de la signature de l’Accord de Paris sur le changement climatique– est ce qu’on dénomme la capture et le stockage du carbone (CCS pour les sigles en anglais) et la bioénergie avec capture et stockage du carbone (BECCS pour les sigles en anglais). La CCS est une technologie inventée par l’industrie pétrolière pour pouvoir extraire du pétrole à une grande profondeur. On injecte du dioxyde de carbone à pression, ce qui permet de propulser le pétrole alors que théoriquement le carbone reste au fond. Or, l’industrie pétrolière a abandonné l’usage de cette technique (appelée à l’origine Enhanced Oil Recovery) parce qu’elle n’était pas économiquement viable. Néanmoins, si maintenant ils peuvent percevoir des subventions pour « séquestrer » et stocker le dioxyde de carbone, l’affaire devient juteuse : ils extraient plus de pétrole et augmentent leurs bénéfices bien qu’étant parmi les principaux coupables du changement climatique.

La proposition de bioénergie avec la CCS (BECCS) est encore plus perverse. Il s’agit de créer des méga-plantations d’arbres et de cultures en vue de « séquestrer » le carbone lors de leur croissance, ensuite de les brûler pour vendre la bioénergie et d’enterrer le carbone produit avec la CCS. Pour maintenir l’augmentation de la température en dessous de 2 degrés jusqu’en 2100 avec la BECCS, il faudrait planter de 500 millions à 6 milliards d’hectares de monocultures industrielles, ce qui serait dévastateur. Actuellement, toute la surface de terre cultivée à niveau mondial est de 1 milliard 500 millions d’hectares. En toute évidence, la BECCS entrerait en compétition avec la production d’aliments, les territoires des peuples autochtones, les zones naturelles, etc. Quoique la BECCS ne soit pas viable, il existe des gouvernements et des entreprises qui en font la promotion afin de « respecter » l’Accord de Paris et pour obtenir des crédits carbones, ce qui fait que les luttes pour la terre et l’eau ainsi que les menaces et la violence visant à expulser les paysans et les autochtones de leurs terres vont devenir de plus en plus fortes.

La géo-ingénierie est si risquée et présente tant d’impacts pour l’environnement, les peuples autochtones et les paysans, que la Convention sur la diversité biologique a décrété un moratoire contre son utilisation. Pour autant, les industries et les gouvernements, tirant profit de ce négoce du changement climatique, continuent à la promouvoir.

Du fait des graves menaces pesant sur la souveraineté alimentaire, les formes de vie des paysans et des peuples autochtones, l’environnement et la biodiversité, il est crucial que les mouvements sociaux et les organisations sociales rejettent toutes expériences et propositions de géo-ingénierie et luttent pour qu’elle soit interdite.

Pour plus d’informations sur les techniques de géo-ingénierie et ses impacts vous pouvez consulter : Silvia Ribeiro, Groupe ETC

Sous les feux de la rampe

Justice climatique d’en bas

Au sommet des Nations Unis sur le climat en 2015 (qu’on appelle aussi COP21), des mouvements sociaux du monde entier ont convergé à Paris en France pour réclamer des gouvernements qu’ils aboutissent à un accord contraignant pour inverser les effets de la crise climatique globale. Les mouvements se sont rejoints pour demander une justice climatique, conscients qu’à moins que de sérieuses actions soient prises, les phénomènes climatiques imprévisibles et extrêmes allaient continuer à menacer les vies de centaines de milliers de personnes, y compris et en particulier paysans, peuples indigènes, artisans pêcheurs, petits et moyens agriculteurs, femmes et jeunes.

Avec la signature de l’Accord de Paris, les gouvernements ont donné la priorité à un éventail d’antidotes qui, d’après ce qu’ils affirment, vont réduire l’émission de dangereux gaz à effet de serre (GES). Certains ont même assuré qu’ils avaient à cœur d’augmenter la résilience des paysans aux effets du réchauffement climatique. Ces fausses solutions, telles que la géo-ingénierie, les marchés du carbone, l’agriculture intelligente face au climat[1], la « réduction des émissions causées par le déboisement et la dégradation des forêts »(REDD) et autres programmes qui tous endommagent davantage la vie sur la Terre Mère. En mettant l’accent sur des réformes vertes et bleuesdans le but de tirer des profits et sur un statu quo pour la combustion et l’extraction de carburants fossiles, le secteur des entreprises, avec l’appui de la finance internationale, a reçu un feu vert pour accaparer de plus en plus de terres, eau, semences, et moyens de subsistance des peuples et de la Terre. Cependant, à Paris et au-delà, La Via Campesina (LVC) a travaillé avec ses alliés pour remettre en question les fausses solutions des capitalistes et proposer la souveraineté alimentaire comme solution fondamentale, « réelle » aux multiples crises crées par le système alimentaire agro-industriel.

Un an après COP21, et quelques jours seulement après que l’Accord de Paris soit entré en vigueur, La Via Campesina a organisé une rencontre en banlieue de Marrakech au Maroc pour tenir un Séminaire et Formation sur la Justice Climatique porté par les mouvements sociaux en parallèle de la COP22. Les enjeux du séminaire étaient de créer et approfondir une compréhension commune de la crise climatique et améliorer notre capacité à construire et consolider des réponses au capitalisme et à ses crises. Les délégués de LVC et ses alliés sont venus du Zimbabwe, Ghana, Palestine, Maroc, Tunisie, Guatemala, Venezuela, Brésil, Indonésie, Inde, France, Allemagne, Canada et Etats-Unis.

En dialogue les uns avec les autres, et en se basant sur des expériences directes de lutte populaire, les participants en formation ont développé un cadre de réalisation d’une justice climatique fondée sur la souveraineté alimentaire qu’on appelle la justice climatique d’en bas. La justice climatique d’en bas est un engagement radical à la construction d’un mouvement qui cherche à renforcer une société fondamentalement différente et respectant la vie, avec une économie politique contrôlée par et pour les communautés locales y compris paysans, peuples indigènes, artisans pêcheurs, travailleurs ruraux sans terre, travailleurs du secteur informel, avec en particulier femmes et jeunes parmi eux.

Au cours du séminaire de Marrakech, les participants ont débattu et développé les quatre thèmes de lutte ci-dessous pour orienter leur engagement envers la justice climatique :


1. Fausses solutions à la Crise Climatique :
Les gouvernements et grandes entreprises aux COPs des Nations Unies prennent des décisions qui vont à l’encontre des intérêts de la Terre et de ses citoyens. Du point de vue des capitalistes et de leurs défenseurs, les marchés du carbone, l’agriculture intelligente face au climat et autres fausses solutions sont nécessaires parce qu’elles favorisent les profits d’entreprise. Du point de vue des individus, ces mécanismes ne sont pas du tout des solutions parce qu’elles ne font qu’accentuer le changement climatique et continuent à privatiser et transformer en marchandise la Terre Mère et les vies humaines. D’après Dena Hoff (National Family Farm Coalition, Etats-Unis), « l’agriculture intelligente face au climat n’est qu’un autre stratagème. C’est une autre façon pour les grandes entreprises de gagner davantage de pouvoir sur le système agro-alimentaire en subordonnant les chaines alimentaires locales et en extrayant les richesses du sol. »

2. Le capitalisme est l’une des causes profondes de la Crise Climatique: Même si toutes les économies fondées sur le charbon et autres combustibles fossiles contribuent au changement climatique, les participants au séminaire ont reconnu que les relations capitalistes sont la cause principale des crises économique, sociale et écologique globales. On comprend le capitalisme comme un système d’exploitation et dépossession fondé sur la propriété privée sur la nature et les moyens de production, qui impose une hiérarchie de force de travail empêchant travailleurs, paysans et peuples indigènes de s’unir contre le capital. Dans cette hiérarchie, des travailleurs[[Hommes dépossédés de leurs ressources, travailleurs avec ou sans salaire.]], hommes, en général blancs, sont proches du sommet et bénéficient d’un privilège -un salaire. Les femmes, en particulier de couleur et indigènes, sont en bas de cette hiérarchie, pour la plupart exclues du salariat et les plus exploitées et menacées par le capitalisme. Avec l’intensification de la crise et du néolibéralisme, les jeunes générations sont contraintes à des conditions d’exploitation en bas de la hiérarchie. Cependant, ces groupes ne sont pas seulement des victimes d’exploitation. Ce sont des agents de changement qui utilisent leurs pouvoirs au sein du patrimoine commun pour construire des mouvements pour des changements systémiques à la base. Isabelle soc Carrillo (Coordinadora Nacional de Viudas de Guatemala) souligne la centralité des actions et perspectives des femmes indigènes pour les mouvements de justice climatiques : « les femmes qui ont conduit nos luttes ont été claires sur notre notre position face aux accords commerciaux avec le gouvernement parce que nous ne voulons pas que les entreprises nous imposent leur mode de vie. Nous allons poursuivre nos luttes, et n’arrêterons pas, jusqu’à ce que le gouvernement nous écoute. Au Guatemala nous avons notre propre cosmovision et nous nous battons pour qu’un jour, elle soit respectée. La Terre Mère n’est pas une entreprise, ni une marchandise, et elle n’a pas de prix. …Nous devons arriver à une entente entre la terre et nous-mêmes, parce que nous sommes la terre. Nous ne faisons qu’un ; nous sommes tous unis avec la Terre. La Terre peut sans-doute survivre sans nous, mais nous ne pouvons pas survivre sans la Terre Mère. »

3. Convergence de mouvements pour renforcer la justice globale populaire : Les délégués du séminaire de Marrakech sur le climat ont reconnu que la convergence et la création d’alliances était une priorité pour réaliser une justice climatique d’en bas. La convergence est un processus de formation d’alliances et de solidarités entre mouvements. Il se trouve que souvent les groupes travaillant sur des sujets tels que la souveraineté énergétique, les droits de l’Homme, la déconstruction de la patriarchie, la souveraineté indigène, et la souveraineté alimentaire soient distincts, agissant chacun de leur côté. Cette séparation rend difficile aux mouvements d’harmoniser leurs idées et de développer des actions communes. Collectivement, les coalitions de la base, les mouvements sociaux, paysans et agriculteurs œuvrant pour la justice climatique sont en première ligne et mènent la lutte. En formant des alliances, nous prenons des mesures concrètes pour encourager nos combats. Les alliances nous permettent d’agir avec succès et ainsi apporter de l’espoir dans le cœur des peuples pour poursuivre la lutte contre le capitalisme et pour la défense de la vie sur le Terre Mère.

4. Des récits de lutte pour la justice climatique d’en bas : Les délégués du séminaire ont partagé leurs expériences d’actions sur leurs territoires pour intensifier la justice climatique d’en bas et résister les agro-industries et grandes entreprises énergétiques « vertes ». Par exemple, nous avons entendu des délégués de : Brésil, luttant contre des méga-projets énergétiques et favorisant l’énergie et des systèmes alimentaires contrôlés par les communautés ; Palestine, œuvrant pour que les agriculteurs puissent accéder à la terre, à l’eau, et aux semences locales ; Tunisie, soutenant l’occupation des terres par des paysans qui développent l’agroécologie et des communautés autonomes ; Indonésie, défendant et reconquérant la terre pour mettre en place des projets agroécologiques ; Inde, contestant le contrôle des grandes entreprises sur les semences et valorisant le contrôle de la production alimentaire par les paysans ; Maroc, organisant sur plusieurs fronts pour regagner le contrôle de la terre et établir une justice social ; et Etats-Unis, affrontant le racisme environnemental et le colonialisme par des actions directes et initiatives contre les énergies fossiles et pour la souveraineté alimentaire. Ces solutions locales sont globalisées à travers nos réseaux pour créer un mouvement global de mouvements avec femmes et jeunes en premier plan.


Résultat:
Les réflexions apportés par les participants au séminaire de Marrakech sont particulièrement utiles maintenant que de plus en plus de peuples, organisations et mouvements, avec femmes et jeunes au premier plan, se lèvent contre les crises multiples du capitalisme. Dans le contexte de preuves considérables que le changement climatique est une réalité maintenant et à travers le monde, se mobiliser pour la justice climatique d’en bas est d’autant plus urgent. Quand nos mouvements se développent et se multiplient, nous renforçons notre capacité à lutter efficacement contre le capitalisme et pour une société réellement juste qui profite à tous les peuples et à la Terre Mère.

[1] Pour une définition de l’ « agriculture intelligente face au climat » utilisée dans ce bulletin, veuillez consulter ici.

L’echo des campagnes

L’echo des campagnes 1

Renforcer le rôle des femmes dans la pêche artisanale

Rehema Bavumu et Margaret Nakato, WFF et le Katosi Women Développements Trust (KWDT), Ouganda

La pêche est comprise comme étant une activité d’hommes, se rendant sur le lac avec leurs bateaux, et l’énorme travail effectué par les femmes dans la transformation, la distribution et la commercialisation des poissons est ignoré. La responsabilité de l’approvisionnement en nourriture pour les foyers de pêcheurs repose de façon disproportionnée sur les femmes qui doivent se procurer des poissons pour la consommation domestique alors que les hommes sont plus motivés pour pêcher en vue du marché afin de gérer le crédit servant à acheter le matériel de pêche et à avoir un revenu suffisant pour leur subsistance. Les femmes doivent aussi satisfaire les besoins alimentaires en pratiquant l’agriculture. Elles s’occupent aussi souvent des nombreux restaurants dans les communautés de pêcheurs afin de nourrir la communauté de pêche mobile. Alors que les pêcheurs établissent leur logement sur le site du débarquement, mais se déplacent souvent d’un site à un autre à la recherche de zones de pêche plus lucratives, les femmes se fixent sur un site de débarquement de pêche particulier et assument toutes les responsabilités des tâches domestiques.

Malheureusement, les défis, tels que les conflits relatifs à la terre et à l’eau dans les communautés de pêcheurs, entrainent la perte de l’accès aux zones de pêche, car de nouveaux propriétaires étendent leur domaine vers le lac et restreignent l’accès des pêcheurs à ces zones. Il en résulte que les femmes perdent également des terres pour la transformation des poissons entrainant des déperditions après la récolte et moins de poissons disponibles pour les communautés de pêcheurs, à la fois pour la consommation et la vente. Leurs vies en sont directement affectées, vu que les familles doivent se séparer lorsque les hommes sont arrêtés pour s’être introduits dans des zones de pêche restreintes et que le fardeau de les en sortir repose sur les femmes.

C’est pourquoi, le Fonds Katosi pour le développement des femmes (KWDT) a engagé les femmes à s’informer sur ces querelles foncières afin de s’assurer qu’elles soient incluses dans les groupes locaux de pression sur le foncier pour qu’elles puissent comprendre et devenir active en vue de résister aux expulsions. Les femmes sont en outre aidées pour acquérir des connaissances et des compétences afin d’améliorer leurs existences, y compris pour perfectionner leurs techniques de transformation du poisson, pour développer leurs stratégies de commercialisation, pour avoir accès au crédit ainsi que pour apprendre à travailler en groupe en vue d’examiner les normes sociales et culturelles qui empêchent les femmes d’accéder à leur autonomie.

Dans le but de provoquer et déclencher le changement, soutenir ce changement et transformer leurs vies, les femmes doivent être intégrées aux initiatives de développement dans les communautés de pêcheurs. Leurs immenses efforts ne doivent pas seulement être reconnus mais également stimulés.

L’echo des campagnes 2

Le cas de El Molo

Christiana Saiti Louwa, El Molo Forum and Thibault Josse, Mafifundise – Kenya

El Molo est une communauté de pêcheurs traditionnelle vivant autour du Lac Turkana situé au nord du Kenya près de la frontière avec l’Ethiopie. Pour El Molo, la pêche c’est la vie – ce sont des pratiques culturelles, un bien-être spirituel et leur principale source de subsistance. El Molo pratique des méthodes de pêche traditionnelles telles que la pêche au filet, à l’hameçon, au harpon et à la nasse. Les savoirs autochtones de pêche ont été préservés et transmis par les traditions orales et les pratiques de génération en génération. La pêche est gérée par les plus âgés de la communauté, en appliquant une pêche rotative et migratoire. La météo, le vent, la lune et les vagues indiquent à El Molo où, comment et que pêcher.

Les politiques en matière de pêche au Kenya ont été élaborées surtout pour la pêche en mer sans la participation et la consultation des pêcheurs, des communautés de pêcheurs et de leurs organisations, omettant donc de reconnaître leurs droits, leurs intérêts et les savoirs traditionnels ainsi que la gestion coutumière de la pêche. Par la suite, la pêche dans les eaux intérieures a été à peine rajoutée et sans aucune implication substantielle. Lorsqu’il y eut une révision de la politique en 2016, le mot « intérieur » a été artificiellement rajouté un peu partout. La politique traite, par exemple, de la conservation et de la gestion des zones d’élevage dans le Lac Navisha, alors que le gouvernement fait la promotion du tourisme et de l’industrialisation autour des lacs. Les conflits habituels entre le gouvernement et les communautés de pêcheurs sont causés par un manque de spécifications dans la politique sur la pêche à petite échelle. Pour autant, cela commence à changer grâce au plaidoyer et au lobbying intense des artisans pêcheurs. Les représentants des pêcheurs d’El Molo utilisent maintenant les Directives sur la pêche artisanale (cf. Encadré 2) et la Constitution du Kenya pour réclamer une politique qui reconnaisse véritablement la gestion traditionnelle de la pêche.

L’echo des campagnes 3

Lutte pour un territoire traditionnel et coutumier

Herman Kumare, National Fisheries Solidarity Movement (NAFSO), membre du WFFP, Sri Lanka

« C’est la terre où nous avons vécu, c’est la terre où nous mourons. »
Membre de la Communauté de Lahugala

Le 17 juillet 2010, la communauté Paanama de 5 villages du Lahugala dans le District Ampara a été expulsée de force de 1 200 acres de terrains sur le littoral et les lagons par des personnes masquées non identifiées équipées de mitrailleuses. Dans des villages voisins, environ 365 acres ont été saisis par l’Armée de l’air et délimités par une clôture électrique et 860 acres en plus, de trois autres villages, furent saisis par la Marine et également clôturés.

Par la suite, les villageois ont constaté qu’un complexe touristique le « Paanama Lagoon Cabana » se construisait sur les terres d’où ils avaient été expulsés. Ce complexe touristique est géré par la Marine qui en empoche les bénéfices. Les terres acquises par l’Armée de l’air ont été transformées en base aérienne pour l’armée. D’autre part, ces zones occupées par l’Armée de l’air et la Marine sont en lien avec la Réserve nationale de Lahugala, qui est une réserve pour les éléphants ainsi que zone de conservation de la forêt. En outre, la Marine a restreint, et même interdit dans certaines zones, les activités de pêche pendant la journée et la nuit. Ce déplacement forcé des populations a affecté les moyens de subsistance de 350 familles qui dépendent de la riziculture, de la pêche et des pratiques agricoles traditionnelles connues comme culture Chena. Les villageois ont complètement perdu leurs sources de revenu et leurs vivres ont été coupés.

Afin d’organiser une campagne contre ces accaparements de terre, et pour réclamer le respect de leurs droits humains, le peuple Paanama a créé l’Organisation pour la Protection du Paanama Paththu (OPPP), avec le soutien du Mouvement national de solidarité pour la pêche (NAFSO). Le 11 février 2015, le peuple Paanama a connu pour la première fois la victoire de ses luttes – le Cabinet ministériel a émis un ordre de libérer 340 acres des 365 acres de terres saisis par l’Armée de l’air. Cependant, 13 mois plus tard, la décision n’avait toujours pas été exécutée par les autorités locales. Préoccupée par ce fait, la communauté Paanama a alors décidé d’occuper ses propres terres même sans autorisation légale. Depuis le 26 mars 2016, et jusqu’à ce jour, 35 familles réoccupent par la force leurs terres et ont commencé à les cultiver.

En déplaçant par la force le peuple Paanama, la Marine et l’Armée de l’air ont accaparé leurs terres traditionnelles et coutumières soi-disant pour des besoins d’utilité publique. Or, la construction d’une base aérienne pour l’armée et d’hôtels ne peut être considérée comme étant d’utilité publique. De plus, les actions présentes et passées ont confirmé que l’accaparement des terrains littoraux appartenant au peuple Paanama est bien organisé et soutenu par des membres du gouvernement. Les expulsions par la force étaient parfaitement connues du Secrétariat d’Etat, de la Police, des Forces spéciales, de la Marine et de l’Armée de l’air. A ce jour, l’OPPP poursuit sa lutte pour récupérer ses terres, en lançant des campagnes de plaidoyer et de lobbying et en entreprenant des actions en justice. Ils mènent des actions spécifiques telles que la rédaction et la signature de titres de propriété foncière ainsi que le renforcement de la base des soutiens au Sri Lanka et au niveau international.

L’écho des campagnes

L’écho des campagnes : Témoignages d’enfants appartenant à des communautés de producteurs d’aliments

1 – Philippines

Elsa Novo, présidente du NKP (Aeta Womens Federation) et Fernando Luis, directeur régional du Peoples Development Institute (PDI) ont mené des interviews basés sur trois questions (1) Quels sont vos plats préférés; (2) Quelles tâches dans la production alimentaire aimez-vous le plus?; (3) Quels sont les jeux et endroits préférés pour jouer et s’amuser? Ils ont interrogé 10 enfants autochtones Aeta à Zambales, âgés entre 7 et 13 ans, 5 garçons et 5 filles respectivement.

Mlle Elsa Novo, présidente de la Fédération des femmes des peuples autochtones Aeta dans l’est du Barangay du Mont Pinatubo, Municipalité de Botolan a animé l’atelier sur les dessins, tandis que Fernando Luis a noté les réponses lors des interviews.

Parmi les dix enfants, six d’entre eux ont indiqué aimer les plats de viande philippins comme le porc sinigang, le porc adobo et le poulet adobo tandis que les quatre autres ont dit aimer les fruits et les plats de légumes philippins comme le pinakbet, le kare-kare et autres.

A la deuxième question, concernant les activités agricoles, quatre enfant ont répondu aimer planter des légumes, des tubercules et des légumineuses, deux ont dit aimer arroser les plantes et les deux autres préferer le désherbage. Un enfant Aeta a précisé aimer labourer et l’autre travailler en jachère.

Sur la question des jeux, trois d’entre eux ont dit aimer jouer au basketball et au badminton. Sept enfants Aeta ont indiqué aimer les jeux traditionnels comme le cache-cache ou encore le jeu de l’élastique chinois.

2 – Colombie

Je m’appelle Juan Simón Briceño Ávilaet j’ai 7 ans. Je viens de la ville de Barinitas au Venezuela. Maintenant nous habitons dans un petit village appellé Brasil à Viotá, Cundinamarca en Colombie. Nous habitons à la campagne et ça me plait de vivre ici, parce que je suis libre de me promener et jouer. Mon jeu préféré est les garçons superhéros, et je joue au football avec mes amis de l’école. Mon plat favori est la salade d’œuf, avec de la laitue et des carottes. Les œufs viennent des poules qu’on garde dans le poulailler derrière la maison. Les laitues viennent de graines qu’on plante dans notre potager, et les carottes viennent aussi de graines qu’on plante dans notre potager. Les laitues sont prêtes à être cueillies quand elles sont bien grosses et ont beaucoup de feuilles, et les carottes sont prêtes quand elles ont de grandes feuilles et la tige fait surface (le collet de la carotte). J’aime cette salade parce que je sais comment la préparer, mais comment je la prépare est un secret. Pour les tâches à la maison, j’aime donner le maïs aux poules, mais il y a des fois où en allant chercher les œufs je les fais tomber, et parfois ils se cassent. Je nourris aussi les lapins. Nous avons deux lapins : Ramona et Pepe. Ramona a un bon caractère mais Pepe n’aime pas être câliné. Ils aiment beaucoup les feuilles d’une plante qu’on appelle l’Oseille Crépue, mais il y a une autre plante qu’on ne leur donne pas parce que ce n’est pas bon pour eux. Ses feuilles sont plissées et vert foncées. Je plante aussi du maïs doux et des haricots avec ma maman. Les deux sont multicolores, comme un arc-en-ciel, et je plante des pommes de terre avec mon papa et mon petit frère Martin. Nous aimons planter plein de choses différentes, comme ça nous avons toujours des choses à manger.

3 – Espagne

Je m’appelle Salome Schranz Moreno et j’ai 12 ans. Je vais à l’école Doce Olivos d’Orgiva à Alpujarra (Grenade, Andalousie). Ma famille et nos amis allons travailler notre jardin dans un projet de potager collectif. Il y a quelques jours, nous y sommes allés pour une raison particulière : des mauvaises herbes avaient poussé dans le potager et nous empêchaient de planter. Alors nous avons décidé d’y faire une « torna peón »   pour accélérer les choses. J’ai pris en charge les enfants parce qu’ils ont tous entre 3 et 6 ans, et moi j’ai 12 ans.

Pendant que les mamans et papas se sont mis à désherber, je me suis occupée des petits. Je leur ai d’abord raconté des histoires et ensuite nous sommes allés dans un parc pas loin. Nous avons joué, ri et nous sommes bien amusés. L’heure du dîner a fini par arriver. Nous sommes retournés au potager pour manger. Il y avait une omelette et toutes sortes de plats avec des légumes. Nous avons mangé, et en avons bien profité.

Nous allons aussi à ce potager pour faire d’autres choses, comme semer et planter. Ma maman, mon papa, nos amis Yvon et Raúl, mon frère et moi sommes allés récolter des olives, même mon frère qui a 3 ans. Quand nous récoltons, nous le faisons de 10 heures le matin jusqu’à 17 ou 18 heures le soir. Dee 10h à 10h30, nous préparons le filet. De 10h30 à 13h30, nous récoltons. De 13h30 à 14h30 nous nous reposons et mangeons et enfin de 15h à 17 ou 18h nous continuons à récolter. Après plusieurs jours, nous amenons les olives au pressoir et ensuite nous partageons l’huile.

El torna peón : quand quelqu’un offre de l’aide à un ami sur leur potager ou ferme, et après avoir était aidé, l’ami offre à son tour son aide à ses compagnons.

L’écho des campagnes 2

Allaitement et souveraineté alimentaire pour les nourrrissons et jeunes enfants – expérience en Inde

Dr. JP Dadhich MD, FNNF[1]

La Stratégie mondiale pour l’alimentation du nourrisson et du jeune enfant recommande l’allaitement exclusif pendant les six premiers mois de la vie et l’allaitement maternel pendant un minimum de deux ans en complément d’une alimentation adaptée après six mois. L’allaitement maternel est une méthode durable et souveraine pour apporter nourriture et nutrition aux nourrissons et jeunes enfants, essentiel à la survie, à la santé et au développent des enfants et à la santé de leurs mères.

En Inde, environ 25 millions de bébés naissent chaque année et seulement 41.6% d’entre eux sont allaités dans l’heure suivant la naissance. Par ailleurs, 54.9% des nourrissons de moins de six mois sont exclusivement allaités et seulement 67.5% des enfants sont encore allaités à 20-23 mois[2]. Cela veut dire qu’une large proportion d’enfants de moins de deux ans sont privés de leur droit de recevoir une source d’alimentation souveraine et sont dépendant de produits fabriqués et commercialisés. Ceci est particulièrement sérieux pour les enfants de mois de six mois pour qui le lait maternel est le seul aliment recommandé.

La raison sous-jacente de la condition déplorable des pratiques en matière d’allaitement est une action extrêmement lente ces dix dernières annéessur diverses politiques et programmes relatifs à l’alimentation des nourrissons et jeunes enfants. Le rapport du World Breastfeeding Trends Initiative (WBTi)[3]met en évidence la nécessité de mettre en œuvre la loi pour la protection effectivede l’allaitement maternel (Acte IMS[4]), de rendre universel la protection de la maternité, d’offrir l’accès à des services de conseil sur l’allaitement par des professionnels formés et qualifiés à toutes les femmes enceintes et allaitantes, y compris lors de circonstances exceptionnelles telles que urgences et VIH, ainsi qu’un système efficace de contrôle et d’évaluation des programmes d’allaitement.


[1] Directeur – Technical, Breastfeeding Promotion Network of India (BPNI) et membre, International Baby Food Action Network (IBFAN) Global Council.

[2] Plus d’info ici (en anglais) et ici (en anglais).

[3] Plus d’info ici (en anglais)

[4] The Infant Milk Substitutes, Feeding Bottles and Infant Foods (Regulation of Production, Supply and Distribution) Act, 1992 as Amended in 2003 (IMS Act).

Encadres

Encadré 1

La Conférence sur les Océans des Nations Unies – Quelle Conférence sur les océans ?

Les 5-9 juin 2017, les Gouvernements des Fiji et de la Suède ont accueilli la Conférence de haut-niveau sur les Océans des Nations Unies au siège de l’ONU à New York. Le but en était de soutenir la mise en œuvre de l’Objectif de développement durable (ODD) 14 : Conserver et exploiter de manière durable les océans, les mers et les ressources marines aux fins du développement durable.

Quel que soit l’endroit où nous cherchons, les résultats en sont présentés comme un énorme succès et si vous osez les remettre en question il vaut mieux être préparé à affronter les forces de l’hégémonie. Donc essayons de nous y préparer.

Déjà avant le début de la conférence, le Forum mondial des populations de pêcheurs (WFFP) et le Forum mondial des pêcheurs et travailleurs de la pêche (WFF) avaient expliqué le manque d’engagement démocratique dans le processus visant à développer les ODD et en avait conclu que « le processus de développement des ODD a, au mieux, laissé les mouvements mondiaux de pêcheurs [WFFP et WFF] en marge de la participation, alors qu’on octroyait un espace d’influence plus important aux entreprises et aux grandes ONG pour informer des objectifs durant le processus « (cf. Encadré 3 pour plus d’information sur la déclaration). Ce n’est donc pas une surprise qu’un engagement clair envers les droits humains – concernant l’ODD 14 – soit particulièrement absent alors que l’on met l’accent sur plus de science naturelle, technologie marine, développement macro-économique et zones de protection marine.

Alors, quel type de « second souffle » – tel que suggéré par le responsable onusien du Département des Affaires économiques et sociales, Monsieur Wu Hongbo – cette conférence a-t-elle fourni ? Etait-ce à propos d’un changement fondamental dans la façon dont les élites politiques et économiques gouvernent et contrôlent les ressources des océans ? Ou était-ce une opportunité pour passer à la vitesse supérieure et de faire plus au moins la même chose mais avec une détermination accélérée ?

Or, si l’on regarde de près les deux principaux résultats de la conférence – l’Appel à l’action et les 1 372 engagements volontaires – on a un début de réponse.
L’appel en lui-même liste 22 appels spécifiques dont seulement un concerne la pêche à petite échelle :  » Renforcement des capacités et de l’assistance technique fournie aux artisans pêcheurs et pêcheurs à petite échelle dans les pays en développement, afin de permettre et d’améliorer leur accès aux ressources marines et aux marchés… » Pour autant, il n’est pas indiqué comment y arriver et le choix des mots rend cet appel ouvert à tous types d’interprétation. Comme le WFFP l’a déjà expliqué ailleurs, c’est une porte ouverte à la privatisation de la pêche et à la spoliation des communautés de pêcheurs à petite échelle. En outre, cet appel spécifique ne concerne que les pays en développement ; ceci est particulièrement problématique si l’on considère que les communautés de pêcheurs à petite-échelle doivent faire face aux mêmes menaces quel que soit l’endroit où ils se trouvent dans le monde. Il est prévu que l’Appel à l’action soit approuvé lors de la 71ème session de l’Assemblée générale des Nations Unies.

Parmi rien de moins que les 1 372 Engagements volontaires proposés principalement par les Gouvernements, les entreprises et les organisations internationales de conservation, seules 240 affirment cibler l’ODD 14b : « Fournir l’accès des artisans pêcheurs aux ressources marines et aux marchés « . Ces engagements devraient donc cibler le 14b, il est important de voir comment ? Il est à noter que seulement une poignée de ces engagements concerne les Directives internationales visant à assurer la durabilité de la pêche artisanale, l’instrument international de loin le plus complet sur la pêche artisanale approuvé par l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) en 2014.

En jetant un coup d’œil aux diffusions sur le Web et au rapport officiel de la conférence nous pouvons affiner un peu plus la réponse à la question. On y met fortement l’accent sur les Zones marines protégées, l’Economie bleue et la Planification de l’espace maritime- pour ne mentionner que quelques-uns des thèmes clés -, alors qu’on y aborde à peine les Directives sur la pêche artisanale durable et qu’on ne tient pas compte de l’approche basée sur les droits humains. Cela pourrait paraître scandaleux pour certains mais pour d’autres c’est ce à quoi on doit s’attendre. On peut donc en conclure que les Chefs d’Etat et de Gouvernement, ainsi que les Représentants de haut niveau, ont convenu d’un autre Appel à l’action qui ouvre la porte en grand aux acteurs non étatiques en vue d’informer et de fournir les financements pour les Engagements volontaires concernant la mise en œuvre de l’ODD 14.

Peut-être donc que Monsieur Wu Hongbo a raison de dire que la conférence apportera un « second souffle ». La mise en œuvre du processus de l’ODD 14 – par le biais d’une série de décisions dénommée appel à l’action et engagements volontaires – est remise entre les mains d’acteurs privés puissants disposant de suffisamment de capital et de ressources humaines. Le fait de céder la souveraineté des Organisations des Nations Unies aux transnationales avait déjà démarré il y a près de 20 ans mais l’ODD sur les Océans ouvre un nouveau chapitre en vue d’une capture sans précédent par les entreprises de la gouvernance des océans.

C’est pourquoi, le WFF et le WFFP ont émis une « Déclaration sur les ODD et la Conférence sur les Océans des Nations Unies  » afin de dénoncer ce scénario tendancieux qui a alimenté la Conférence. Vous pourrez lire ci-dessous la suite dans le cadre de leurs luttes !

Encadré 2

Mise en œuvre des Directives volontaires visant à assurer la durabilité de la pêche artisanale

Avec l’adoption des Directives volontaires visant à assurer la durabilité de la pêche artisanale (Ci-après Directives SSF) par le Comité des pêches de la FAO, on a reconnu pour la première fois l’importance et la contribution des artisans pêcheurs aux moyens de subsistance et à la sécurité alimentaire, en particulier pour certaines de communautés les plus pauvres et les plus éloignées partout dans le monde. Fondées sur les normes internationales des droits humains, les Directives SSF ont une portée mondiale, une couverture d’ensemble, et s’appliquent aux pêches à petite échelle dans tous les contextes en mettant un accent plus spécifique sur les besoins des communautés d’artisans pêcheurs dans les pays en développement.

Les artisans pêcheurs ont non seulement contribué au processus d’élaboration et de négociation de ces directives mais ils jouent actuellement un rôle fondamental, et sont en première ligne, pour la divulgation et la mise en application desdites Directives SSF. Au cours de ces 16 derniers mois, les peuples de pêcheurs, membres des deux forums internationaux – le Forum mondial des pêcheurs et des travailleurs de la pêche (WFF) et le Forum mondial des populations de pêcheur (WFFP) – avec le soutien du Collectif international d’appui à la pêche artisanale (ICSF), Crocevia Centro Internazionale et l’Institut Transnational (TNI) ont organisé 8 ateliers à niveau national et 3 ateliers à niveau sous-régional sur les Directives SSF et leur mise en application. L’un des principaux aspects visait à mieux faire connaître ces directives auprès des organisations d’artisans pêcheurs, des travailleurs de la pêche et de leurs communautés au moyen d’actions aux niveaux local, national et sous-régional tout en renforçant leurs capacités afin d’utiliser ces Directives SSF dans les pays pilotes. De même, le Groupe de travail sur la pêche du Comité international de la Planification pour la souveraineté alimentaire (CIP) a travaillé afin que les Directives SSF deviennent un outil dynamique au service des artisans pêcheurs. Les Directives SSF ont été résumées, simplifiées et traduites en plusieurs langues dont le Khmer, Vietnamien, Laotien, Ourdou, Sindhi et Kiswahili (Swahili). Un large éventail de matériel audio-visuel et infographique a été produit. En outre, afin de mettre en relief l’importance du genre dans ce secteur, l’ICSF a été chargé de rédiger un guide de mise en œuvre tenant compte de l’égalité des genres en y impliquant la participation de la société civile et des mouvements sociaux.

Les Directives SSF représentent un véritable tournant pour des millions des femmes et d’hommes qui travaillent dans le secteur de la pêche artisanale et en dépendent. Non seulement les Organisations de la société civile mais également les Gouvernements devraient mettre en application ces Directives SSF et contribuer à la réalisation progressive du droit à une alimentation adéquate. La Tanzanie en est un exemple positif. En reconnaissant l’importance du secteur, le gouvernement de Tanzanie s’est récemment engagé à utiliser les Directives SSF comme outil pour lutter contre la faim et éradiquer la pauvreté tout en promettant d’inclure les Directives SSF au cadre réglementaire national.

Encadré 3

Déclaration sur les Objectifs de Développement Durable (ODD) et sur la Conférence de l’ONU sur l’océan

4 juin 2017, voici un extrait de la déclaration du WFF et WFFP. Le document complet est ici.

« Notre solution :
Nous nous engageons à soutenir l’ONU, sur la base des valeurs à la base de la Charte de l’ONU : la paix, la justice, le respect, les droits de l’homme, la tolérance et la solidarité. Afin de soutenir ces valeurs, chaque pays devrait consulter de manière plus systématique les parlements, les gouvernements infranationaux, la société civile et le pouvoir exécutif des gouvernements, dans un processus de gouvernance démocratique et menée par les pays, la gouvernance sur laquelle l’ONU est fondée.

Les Directives visant à assurer la durabilité de la pêche artisanale dans le contexte de la sécurité alimentaire et de l’éradication de la pauvreté ont été approuvées par le Comité des pêches (COFI) de la FAO en 2014. Les directives sont le résultat d’un processus de développement participatif et ascendant facilité par la FAO et impliquant plus de 4000 représentants de gouvernements, de communautés de pêche, du WFF, du WFFP, et d’acteurs de plus de 120 pays. Leur développement ressemble à un processus légitime, démocratique, mené par les pays, et elles se basent sur les principes fondamentaux de l’ONU : la justice, le respect, les droits de l’homme, la tolérance et la solidarité. Nous tenons à exprimer notre reconnaissance du soutien de la FAO dans le processus de développement des Directives.

Lors de sa 32ème séance en juillet 2016, le Comité des pêches (COFI) de la FAO a adopté à l’unanimité le Cadre stratégique mondial (CSM) pour faciliter la mise en œuvre des directives visant à assurer la durabilité de la pêche artisanale. Le CSM vise à faciliter l’interaction entre les gouvernements et la société civile pour soutenir la mise en œuvre des directives à tous les niveaux et à promouvoir une vision et une approche commune, basée sur les principes des directives mêmes.

Nous nous engageons à continuer à collaborer avec la FAO pour développer davantage le CSM afin de faire avancer les principes clés des directives, tout en mettant l’accent sur l’approche basée sur les droits de l’homme, la reconnaissance et la protection des droits fonciers des pêcheurs artisanaux, les droits des pêcheurs artisanaux de maintenir le contrôle et la propriété de la chaine de valeur, y compris le marché au niveau local et régional, et la promotion de la participation pleine et effective des pêcheurs artisanaux – en particulier les femmes, les jeunes et les peuples indigènes – à la mise en œuvre des directives.

Nous, les représentants de plus de 20 millions de pêcheurs, continuerons à coopérer de manière constructive avec les gouvernements nationaux et avec la FAO pour mettre en œuvre les directives sur la pêche artisanale et pour développer ultérieurement le CSM. Nous appelons les états membres de l’ONU à collaborer avecmnous pour assurer la réalisation de notre droit à une alimentation adéquate et aux droits similaires ainsi que la protection de l’environnement. Tout ceci peut s’achever à travers le développement du CSM et la mise en œuvre des directives visant à assurer la durabilité de la pêche artisanale. »

Encadres

Encadré 1

Lutter contre l’impact de la publicité des grandes entreprises agroalimentaires sur la santé des enfants en Colombie

Les enfants sont considérés comme un créneau lucratif pour les grandes entreprises agro-alimentaires responsables de la production de produits alimentaires ultra-transformés, c’est-à-dire à forte concentration en sucre, sel et graisse. Ces produits ainsi que les boissons sucrées ont été l’une des principales raisons du nombre croissant de cas de diabète et d’obésité chez les enfants et les adolescents du monde entier. En Colombie, 15,7 % des enfants âgés entre 5 et 17 ans souffrent de surpoids. Certaines provinces, comme les îles San Andrés, affichent des taux proches de 30 %, ce qui les place à des niveaux comparables à ceux du Mexique, le pays connu pour avoir les taux d’obésité infantile les plus élevés du monde.

La pandémie d’obésité chez les enfants s’est développée à un rythme très rapide en Colombie: les entreprises considèrent les enfants et les adolescents comme de simples consommateurs de produits pauvres en nutriments. 96 % de toute la publicité destinée aux enfants dans l’une des grandes chaînes de télévision colombiennes vante les mérites de la malbouffe (étude réalisée en 2012). A travers ces canaux, les entreprises ciblent le jeune public via des campagnes publicitaires agressives, en particulier par la télévision, Internet et les panneaux publicitaires à proximité des écoles.

L’association colombienne de parents « Red Papaz » et FIAN Colombie en coopération avec Educar Consumidores, Vital Strategies et Global Health Advocacy Incubator ont donc développé une vaste campagne à travers le pays, intitulée « Arrêtez de manger des mensonges; ne les donnez pas à vos enfants ». Cette campagne souligne:

1) que les enfants ne sont pas seulement des consommateurs, mais avant tout des détenteurs de droits protégés par la Constitution colombienne;
2) que la pandémie d’obésité n’est pas le résultat de mauvais choix de vie individuels, mais plutôt le résultat de choix systémiques favorisant un régime alimentaire qui sert les intérêts commerciaux des grandes entreprises.
En ce sens, la campagne exhorte l’Etat colombien à totalement interdire la publicité pour la malbouffe destinée aux enfants et à transformer le système agroalimentaire existant en adoptant l’agroécologie et la réalisation de la souveraineté alimentaire.

Encadré 2

Les enfants et la pêche, dans la communauté Katosi

« Bien que le petit port de pêche de Katosi, dans le district de Mukono, en Ouganda central, soit devenu un port commercial destiné à l’exportation du poisson, le volume des activités du port a diminué au fil des ans. Je me souviens encore clairement, quand j’étais enfant, de l’animation qui régnait dans ce pôle commercial. Le lever du soleil sur des rives du lac le baignait dans une lumière dorée. Entre 9 et 12 heures du matin, l’endroit s’animait de plus en plus, avec l’arrivée des bateaux débarquant leur poisson, des femmes venant des ateliers de transformation et des commerçantes de tout le pays se pressaient sur le quai pour acheter du poisson frais. Ma mère avait le droit de pêcher sur le quota quotidien de ses deux beaux-fils pêcheurs. Le poisson était notre nourriture quotidienne, mangé sous toutes les formes, formes et tailles, tandis que, le soir, tout le village baignait dans l’arôme du poisson entrain d’être fumé. » Margaret Nakato, coordonnatrice du Katosi Women Development Trust et directrice exécutive du Forum mondial des pêcheurs (WFF).

L’étude de base récemment menée par le KWDT sur les communautés de pêcheurs révèle que les enfants constituent plus de 54% de la population totale des communautés de pêcheurs (Rapport de base du KWDT pour le lancement du projet, 2017). L’accès à du poisson en quantité suffisante pour la consommation au niveau des ménages est essentiel pour répondre aux besoins alimentaires des enfants. Cependant, l’accès réduit aux zones de pêche et aux ressources halieutiques, conjugué à l’exportation du poisson, a considérablement réduit la consommation de poisson par les enfants, autant que par les adultes (si ce n’est plus).

Lors d’une entrevue avec une des femmes du site de Nangoma Landing, elle a expliqué: « Si votre mari n’est pas pêcheur, vous ne pouvez pas manger de poisson ces jours-ci. Et même lorsqu’il est pêcheur, il ne peut pas toujours avoir assez de poisson pour la vente et pour nourrir sa famille « .

Le KWDT a activement mobilisé les femmes et les enfants dans des activités de développement et a renforcé leur rôle dans le rétablissement des stocks halieutiques, ainsi que dans la réduction de la pression sur le secteur de la pêche en soutenant des activités de femmes dans diverses activités génératrices de revenus. La meilleure façon de garantir le droit des enfants à la consommation de poisson est d’assurer l’accès à la pêche pour les femmes et les communautés locales.

Encadré 3

Sem-Terrinha »: Mouvement Bresilien des Travailleurs sans Terre, enfants et Souveraineté Alimentaire

Né il y a 34 ans, le Mouvement des travailleurs sans terre (MST) au Brésil est organisé autour de trois objectifs principaux: les luttes pour la terre, la réforme agraire et pour le socialisme. Nous sommes organisés en plusieurs fronts d’action, à savoir la production, la santé, la jeunesse, la culture, l’éducation, les droits humains.

Nos enfants, que nous appelons les «Sem-Terrinha» (les enfants sans terre), participent à notre organisation depuis ses débuts, en ayant été activement impliqués dès les premières occupations de terres, étant donné que nous croyons que tout le monde doit être impliqué dans les luttes collectives.

Cette conception a conduit le MST à développer au fil du temps des activités spécialement centrées sur les enfants. Quelques exemples: les «cirandas» pour enfants (espaces pédagogiques pour le développement et les soins); organisation de réunions des « Sem-Terrinha », de visites sur le terrain des luttes organisées par les élèves des écoles rurales, ou encore la publication du journal « Sem-Terrinha » et le magazine « Sem Terrinha ».

Notre expérience la plus récente avec les « Sem Terrinha » a été un voyage culturel sur le thème « Manger sainement: un droit pour tous ». Ce voyage a eu lieu en 2015 et est au cœur du débat sur la réforme agraire pour les peuples. Il a mobilisé des enfants et des adolescents élèves des écoles rurales et des écoles des campements à travers tout le pays. Les principaux objectifs de ce voyage étaient:

1. Renforcer et diffuser la diversité des expériences vécues dans les différentes régions autour des thématiques de l’alimentation saine et de ses relations avec la réforme agraire populaire;
2. Travailler avec les familles sur la question de l’alimentation et de la production alimentaire tant dans les villages que les campements;
3. Contribuer à l’éducation alimentaire des familles sans terre et à la lutte générale pour le droit à une nourriture adéquate, exempte de pesticides;
4. Renforcer les initiatives de réorganisation de l’alimentation scolaire;
5. Étudier et débattre des relations entre une alimentation saine, la souveraineté alimentaire, l’agroécologie, l’agriculture paysanne et la réforme agraire populaire;
6. Introduire, dans les écoles élémentaires, le débat sur l’agroécologie et sur les pratiques de l’agriculture écologique;
7. Reprendre le débat sur la manière de garantir que le lien entre l’éducation, le travail socialement productif et le contenu éducatif est rétabli et maintenu.

Pendant le voyage, des centaines d’activités ont été menées à travers le pays, allant d’études spécifiques sur les habitudes alimentaires et l’histoire des aliments, la compréhension de ce qui est produit dans les villages et campements, la recherche sur les agroécosystèmes, des ateliers de cuisine locale, la découverte des pratiques de terrain et d’expériences dans le domaine de l’agroécologie.

Les éléments fondateurs des luttes du MST étaient également présents lors des activités du voyage: interventions théâtrales, campagnes de sensibilisation, auditions publiques, marches visant à dénoncer l’utilisation des pesticides et des semences transgéniques ou encore initiatives de lutte contre les monopoles et la standardisation alimentaire imposés par les sociétés transnationales et l’agro-industrie.

Lors du voyage, nous avons pu constater des changements majeurs dans les écoles où les débats avaient été organisés: abolition de l’utilisation de boissons gazeuses et d’aliments transformés dans les repas scolaires, introduction d’aliments agroécologiques produits localement dans les menus des cantines, création de jardins potagers scolaires pour approvisionner les écoles ou encore la mise en place de banques de semences autochtones.

Il faut éduquer les enfants au fait que manger est un acte politique! C’est un grand défi qui motive nos luttes! Combattons ensemble et construisons la réforme agraire populaire!

Encadré 4

« SATU PO IMPARAI » * (Apprendre dans les champs)
Projet d’éducation rurale pour l’environnemental et alimentaire rurale

Ce projet a été fondé en 2007 pour rapprocher le monde scolaire et le monde rural tout en valorisant le rôle multifonctionnel des fermes. Au niveau des fermes, il visait également à renforcer leur rôle dans la transmission des connaissances, du patrimoine et des saveurs de la production alimentaire locale tout en insistant sur la durabilité environnementale, sociale et économique.

Les trois actions principales sont: les sorties scolaires dans les fermes pédagogiques, le développement de réseaux de fermes pédagogiques et les actions dans les cantines scolaires, dont nous parlerons ici.

Les acteurs de cette action sont la Province du Medio Campidano, l’Agence Régionale de Laore Sardinia, le bureau de santé local, les écoles, les fermes, les directeurs des cantines scolaires et les associations concernées qui ont créé un groupe de travail en 2011 avec le programme de travail suivant:

1. Analyse de la situation actuelle des cantines scolaires;
2. Élaboration d’un document d’appel d’offres public pour des repas scolaires de qualité et durables, en circuit ultra-court (0 Km);
3. Distribution du dossier d’appel d’offres aux collectivités locales, suivi du service de cantine scolaire selon le document et expérimentation de nouvelles pratiques.

Le document d’appel d’offres a été élaboré en juin 2011 et envoyé aux 24 conseils locaux de la province qui offrent des services de cantine scolaire. Le document contenait les propositions suivantes pour un cahier des charges:

1. 70% des produits doivent être de qualité certifiée (Appelation d’origine certifiée, Indication d’origine géographique protégée, Agrobio), être des aliments traditionnels produits localement et issus d’une chaîne d’approvisionnement en circuit court. Un minimum de 30% des produits doivent provenir de l’agriculture biologique certifiée;
2. Les en-cas doivent être fabriqués à partir de produits locaux;
3. Un plan d’éducation alimentaire doit être développé;
4. Autres éléments de la durabilité environnementale: prise en compte des réseaux d’eau, la vaisselle jetable et les couverts doivent être biodégradables et compostables, utilisation de détergents et de savons écologiques, utilisation d’appareils économes en énergie, gestion des déchets.

Le cahier des charges a été approuvé et adopté par trois conseils en 2011 et adopté par la majorité des autres conseils en 2012 et 2013.
À la lumière du suivi qui en a été réalisé et des avis favorables reçus par l’opinion publique, nous pouvons dire que le projet (qui a donné lieu à une publication en 2015) a pleinement atteint ses objectifs bien au-delà de nos plus hautes attentes.

Le projet a apporté une « valeur sociale » à l’alimentation, en encourageant des relations positives au sein de la communauté et en renforçant la prise de conscience entre les producteurs et les consommateurs. Il a également permis de lancer une discussion sur la question de «l’éducation alimentaire» mais aussi sur les questions d’égalité (une alimentation scolaire de qualité pour tous), et plus largement sur la souveraineté alimentaire.

Sous les feux de la rampe

La place de la nutrition infantile dans la souveraineté alimentaire

Dans notre travail politique de sensibilisation, d’éducation et de mobilisation pour la souveraineté alimentaire, quelle importance accordons-nous à la question de l’alimentation de nos filles et fils autour de nous? S’agit-il d’une question mineure qui n’intéresse que les mères de famille? Nous proposons ci-dessous quelques réflexions sur les raisons pour lesquelles le thème de la nutrition de nos enfants et leur participation active à notre mouvement est vital pour l’avenir de la souveraineté alimentaire.

De la malnutrition à l’obésité infantile – quel est le discours dominant?

Le discours public sur la nutrition et l’enfance a été dominé par une approche médico-scientifique: pendant des décennies, la principale préoccupation a été la dénutrition, de sorte que le débat a principalement tourné autour des mesures anthropométriques telles que les statistiques sur l’indice de poids pour l’âge, l’indice de taille pour l’âge et la carence en vitamines. Ces derniers temps, c’est le taux de surcharge pondérale qui a commencé à attirer l’attention du public en raison de sa hausse spectaculaire. Le dernier rapport SOFIde la FAO sur L’État de l’insécurité alimentaire dans le mondeindique que, bien que les taux de malnutrition continuent à diminuer, le taux de surpoids continue d’augmenter. La question de l’obésité infantile est donc susceptible de devenir une question prioritaire à l’ordre du jour des politiques des agences internationales.

L’obésité et la surcharge pondérale étaient souvent considérées comme des problèmes dans les pays à revenus élevés. Toutefois, la prévalence de ces troubles augmente dans les pays à revenu faible et intermédiaire, principalement dans les zones urbaines. En Afrique, le nombre de filles en surpoids et obèses a doublé, passant de 5,4 millions en 1990 à 10,6 millions en 2014. En 2014, environ la moitié des filles en surpoids provenaient d’Asie, alors qu’au Mexique, on estime qu’environ 30 % des filles sont en surpoids.

Quels sont les facteurs qui expliquent cette pandémie? Il existe différentes approches. D’une part, les institutions et agences internationales propagent une approche individualiste et moraliste qui reproche subtilement aux familles de ne pas bien nourrir les enfants et de les laisser regarder la télévision ou Internet toute la journée au lieu de faire du sport. Dans ce discours, le mode de vie urbain, avec son organisation de la journée, ses types de travail et ses relations sociales, change les habitudes alimentaires pour leur substituer des habitudes plus modernes, engendrées par un soi-disant développement. La solution proposée par cette approche consiste à mieux informer et éduquer les consommateurs afin qu’ils fassent des choix alimentaires plus sains dans les rayons des supermarchés et à les encourager à faire de l’exercice.

La géopolitique du régime « occidental »

Évidemment, cette approche ne s’interroge pas sur les déterminants historiques, politiques, socio-économiques et culturels qui conditionnent le type d’aliments produits ni sur les facteurs qui façonnent les habitudes alimentaires des communautés. C’est une approche qui ignore les relations de pouvoir, l’oppression et la discrimination. Elle ne demande pas qui a décidé et comment a été imposé au monde entier le régime alimentaire urbain ou « occidental », riche en graisses, sucres, glucides raffinés, viande et produits animaux mais pauvre en légumes, légumineuses et céréales secondaires. L’augmentation de la consommation de ces produits est étroitement liée aux politiques agricoles menées par les grandes puissances agricoles mondiales. Ces politiques ont instauré une série d’incitations (subventions à la production, recherche publique, aides à l’exportation) qui ont conduit à concentrer la production sur les céréales de base (blé, maïs, riz) ainsi que les oléagineux. D’autre part, la libéralisation du commerce des produits agroalimentaires et de la pêche, ainsi que la promotion des investissements étrangers dans l’ensemble de la chaîne alimentaire, ont joué un rôle central dans l’expansion des sociétés transnationales tout au long de la chaîne alimentaire. C’est grâce à ce système alimentaire mondial que le régime alimentaire composé de « malbouffe » ou d’aliments comestibles ultra-transformés – comme les frites de pommes de terre, les pâtes blanches, les hamburgers et les boissons sucrées – a pu se propager à aussi grande vitesse à travers le monde.

Le régime alimentaire « occidental » ne s’est pas seulement imposé à travers des facteurs physiques comme la géopolitique et l’économie. Il a également besoin d’une superstructure culturelle qui lui permet de modifier les mentalités et donc changer les habitudes alimentaires et culturelles afin de les rendre favorables au système alimentaire agro-industriel. Il suffit de voir les publicités agressives des grandes entreprises dont le but est de capter l’attention des enfants et des jeunes afin former leurs goûts et leurs habitudes alimentaires dès leur plus jeune âge. Cela est illustré par le tableau ci-dessous sur la situation en Colombie.

Les cantines scolaires et l’agriculture paysanne

Jusqu’à présent, le principal point de rencontre entre la nutrition infantile et la souveraineté alimentaire a été les cantines scolaires et les politiques publiques de promotion de l’agriculture paysanne. Les programmes publics d’alimentation scolaire font partie de la politique sociale dans plusieurs pays du monde. Bien que ces programmes se soient avérés avoir un effet positif tant sur la régularité de la fréquentation scolaire que sur l’amélioration de l’état nutritionnel, sa couverture reste relativement faible et est estimée à 15 % de la population enfantine. Des pays comme l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud ont d’importants programmes d’alimentation scolaire. Dans le cas du Brésil, la politique publique d’alimentation scolaire vise à garantir le droit des élèves à une alimentation saine et, pour cette raison, elle a été conçue dans le cadre de la politique publique d’encouragement à l’agriculture paysanne locale en établissant un quota obligatoire pour la fourniture à chaque école d’au moins 30 % d’aliments provenant de l’agriculture paysanne. Des systèmes similaires existent au niveau municipal en Europe et aux États-Unis. Voir ci-dessous l’expérience sur l’île méditerranéenne de Sardaigne.

Le sens de l’alimentation infantile

Une alimentation saine et nutritive est essentielle au bon développement et à la croissance des enfants dès leur gestation. C’est peut-être à ce stade de la vie que l’alimentation est la plus importante dans la vie des êtres humains: non seulement elle jette les bases de tout développement physique et spirituel ultérieur, mais elle donne du goût, de l’arôme, de la saveur, de la couleur et de la texture aux liens les plus profonds qui nous relient, via l’alimentation à nos familles et nos communautés, ainsi qu’à notre pays natal.

Malgré ce sens transcendantal, le mouvement pour la souveraineté alimentaire n’a que peu réfléchi sur la question de la nutrition des enfants. Est-ce que c’est parce que ce thème est perçu comme ne faisant pas partie de la sphère traditionnelle « masculine » et de pouvoir mais plutôt rattaché aux domaines associés à la question de la féminité et de la reproduction/charge d’enfants?

Le fait est que l’interprétation de cette dimension de l’alimentation est entre les mains des institutions et des professionnels de la santé. Plus récemment, l’alimentation et la nutrition sont devenus les domaines privilégiés « d’investissement » des grandes initiatives de nutrition venus du milieu de l’entreprise, comme par exemple la Fondation Gates.

Plusieurs questions se posent alors: quelle est notre compréhension de la nutrition infantile dans une perspective de souveraineté alimentaire? Comment construire cette perspective dans le dialogue avec les enfants eux-mêmes, avec les enseignants, les cuisiniers, les agriculteurs, les vendeurs, les sages-femmes, les éducateurs de santé et autres responsables de nos pratiques alimentaires et de santé communautaire? Comment aborder entre mères et pères une répartition équitable des soins génésiques pour nourrir nos enfants de façon saine et nutritive? Au sein de notre mouvement, il est temps de donner à la nutrition infantile l’importance qu’elle mérite.