Bulletin n° 45 – Éditorial

Souveraineté alimentaire – Résister à la mainmise de l’agro-industrie sur nos systèmes alimentaires

Cette année marque les 25 ans de l’introduction du paradigme de souveraineté alimentaire au Somment Mondial de l’Alimentation en 1996 à Rome, en défi direct à la sécurité alimentaire basée sur le marché promu par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). La souveraineté alimentaire reconnait l’autonomie et le pouvoir des petits producteurs et des ouvriers agricoles face à l’augmentation du pouvoir des grandes entreprises sur l’ensemble du monde alimentaire. Depuis son lancement, le mouvement de souveraineté alimentaire a grandi, s’est diversifié et a donné naissance à de nombreuses initiatives pour faire face aux injustices historiques et émergentes, aux inégalités, aux abus de droits, et aux oppressions. Aujourd’hui, le mouvement est à la pointe d’un réel changement systémique, avec des millions de personnes à travers le monde engagées et soutenant des économies solidaires, l’agroécologie, les marchés de territoires, les coopératives, la défense de la terre et des territoires, les droits des paysans, des travailleurs, des migrants, des peuples autochtones, des femmes et des personnes vivant dans des crises prolongées.

Ironiquement, cette année, les Nations Unies vont convoquer un Sommet sur les Systèmes Alimentaires (UNFSS) qui est l’opposé polaire de la souveraineté alimentaire. La structure, le contenu, la gouvernance et les résultats de l‘UNFSS sont dominés par des acteurs affiliés au Forum Economique Mondial (FEM), ainsi que des fonctionnaires gouvernementaux et de l’ONU qui estiment que lutter avec succès contre la faim, le chômage, le changement climatique et la perte de biodiversité nécessite la participation centrale des grandes entreprises puisqu’elles disposent de capital, de technologies et d’infrastructures qui surpassent la plus part des nations et tout le système des Nations Unies.

La coïncidence de ces deux moments met clairement en lumière des idées fondamentalement opposées des systèmes alimentaires. L’UNFSS adopte une vision qui sert les intérêts d’un système alimentaire industrialisé, globalisé, contrôlé par les grandes entreprises. En renforçant la dépendance sur les chaînes de valeur mondiales dominées par les multinationales, et sur des mécanismes à forte intensité de capital et de marché, cette approche ne tient pas compte des droits humains et empêche une réelle transformation des systèmes alimentaires.

La souveraineté alimentaire, par contre, s’attaque aux causes profondes de la faim et de la malnutrition, valorise le contrôle démocratique des systèmes alimentaires, confronte les asymétries de pouvoir et appelle à des changements économiques, sociaux et de gouvernance radicaux en vue de construire des systèmes alimentaires justes, égalitaires, ancrés dans les territoires, en harmonie avec la nature, revitalisant la biodiversité et garantissant les droits des peuples et des communautés.

Les grandes entreprises utilisent leurs ressources considérables pour coopter la conceptualisation et la gouvernance des systèmes alimentaires à travers le financement, le commerce, l’investissement et les plateformes multi-acteurs. L’UNFSS est un exemple dangereusement parfait d’un partenariat multi-acteurs conçu par les multinationales, où les grandes entreprises peuvent influencer la prise de décisions publiques au plus haut niveau mais sans engagements d’utilité publique de leur part. Le processus de l’UNFSS a été caractérisé par un manque de transparence dans la prise de décision et la forte implication des grandes entreprises à tous les niveaux de sa structure, créant de sérieux problèmes de responsabilité, de légitimité et de contrôle démocratique de l’ONU.

Au cours de l’année passée, nous avons démontré notre capacité à nous mobiliser à travers de multiples circonscriptions autour du monde contre l’accaparement de la nourriture et de la souveraineté alimentaire par les grandes entreprises. Nous avons réussi à remettre en question la légitimité du Sommet et avons empêché un accord formel sur la création de nouvelles institutions, tel qu’un panel d’experts sur les systèmes alimentaires. La Contre-Mobilisation pour Transformer les Systèmes Alimentaires, organisée les 25-28 juillet derniers, a engagé près de 11000 personnes dans le monde.

La nourriture est un besoin fondamental et un droit de l’homme : les systèmes alimentaires assurent un moyen de subsistance à près d’un tiers de l’humanité et sont intimement connectés à la santé et aux écosystèmes. Nous devons donc continuer à renforcer la convergence des mouvements en faveur des aliments, de la santé, de l’environnement et de la justice climatique, tout en protestant contre les systèmes alimentaires agro-industriels qui détruisent notre planète et nos communautés.

FIAN et Focus on the Global South

L’écho des campagnes

L’écho des campagnes 1

Des illustrations et des bandes-dessinés pour promouvoir la souveraineté alimentaire et les droits des paysan.ne.s

« Le livre d’illustrations sur l’agriculture naturelle publié par Amrita Bhoomi explore les expériences des femmes et des hommes exerçant l’agriculture en milieu rural et leurs pratiques écologiques pour restaurer les sols. Il dénonce aussi les horreurs de l’agriculture industrielle. Grâce à notre travail auprès des paysan.ne.s et des enfants au Centre Amrita Bhoomi, nous avons rassemblé leurs témoignages et contributions en nous servant des figures de l’oiseau blanc local et du lombric généreux pour relier toutes ces histoires », expliquent Chilli et Yemee qui ont travaillé sur cet ouvrage (en kannada uniquement). « En reprenant des symboles et des contes locaux, nous avons créé une histoire pour apprendre aux enfants l’importance de l’agroécologie et de l’agriculture naturelle en tant qu’alternatives. À présent, les écoliers des villages alentours utilisent ce livre et élaborent des petits projets. », ajoute Chukki Nanjudaswamy du Centre Amrita Bhoomi.

De son côté, la Confédération Paysanne, en France, a développé une histoire graphique sur la privatisation du système semencier. Damien Houdebine, Secrétaire National en charge du pôle végétal, nous parle de cette bande-dessinée intitulée Histoire de semences : Résistances à la privatisation du vivant : « Les débats sur les semences et sur les OGM sont très médiatisés mais beaucoup trop d’informations imprécises circulent ! Nous avons voulu créer un matériel accessible, pédagogique et en particulier dirigé vers la jeunesse. Défi réalisé ! La publication de cette bande-dessinée est un vrai succès. Elle est sur toutes les tables, dans toutes les fêtes paysannes, et nous accompagne dans nos actions pour la souveraineté alimentaire ! »

Militant au sein du MNCI Somos Tierra (Mouvement national paysan autochtone) en Argentine, Carlos Julio est aussi l’artiste qui a dessiné les croquis de Droits pour les paysannes. Il explique que « le meilleur compliment que je reçois pour mon travail de dessinateur, c’est quand les camarades du MNCI me disent ‘ce dessin reflète qui je suis’, ‘il exprime nos luttes’, ‘il exprime notre vie’, etc. Un autre compliment qui me touche particulièrement, c’est quand ils me disent ‘ça m’a fait beaucoup rire’. Je sais aussi que quand on a un débat ou qu’on développe des documents, les dessins aident à interroger la réalité et à transmettre un message par-delà les mots. J’ai pris beaucoup de plaisir à faire les illustrations de Droits pour les paysannes et femmes du monde rural ! Montrer la vie paysanne, faire apparaître un sourire, faire réfléchir et discuter. Ce n’est pas rien. »

L’écho des campagnes 2

Voz campesina, le rôle des radios locales pour promouvoir la souveraineté alimentaire

Azul Cordo, Radio Mundo Real

Il y a dix ans, Radio Mundo Real et la Coordination latinoaméricaine des organisations rurales (CLOC-Via Campesina) créèrent Voz Campesina (voix paysanne), un programme radiophonique qui aborde les principaux sujets du mouvement paysan, ses luttes, défis et accomplissements. Il couvre aussi les manifestations organisées par la CLOC et ses alliés.

Voz Campesina, tout en ayant sa propre mission, fait entendre la perspective paysanne et populaire, anticapitaliste, antiraciste, anticoloniale et féministe sur des problématiques qui concernent tout le monde. Ainsi, au cours des douze derniers mois, le programme a proposé une analyse de la pandémie de COVID-19, en expliquant qu’elle est la conséquence de la crise du système néolibéral que nous vivons depuis plusieurs années et en mettant en exergue les solutions déjà mises en œuvre par les paysan.ne.s comme l’agroécologie et la souveraineté alimentaire.

Chaque édition cherche à garantir la représentation des hommes, des femmes et autres personnes, jeunes et moins jeunes, membres de la CLOC et issus des régions d’Amérique du Sud, centrale et des Caraïbes. Les contenus mettent l’accent sur les expériences paysannes en matière d’accès à la terre ainsi que sur l’analyse et la contestation dans les territoires. Le défi consiste à amplifier sa diffusion. Disponible sur les sites Internet de Radio Mundo Real et de la CLOC, le programme peut également être réécouter sur les plates-formes de podcast.

L’écho des campagnes 3

Journaux paysans, exemple de Corée du Sud

Jeungsik Shim, rédacteur en chef de KPL News, Corée du Sud

KPL News est un journal de presse écrite géré et distribué par la Ligue coréenne paysanne (KLP, de son sigle en anglais). Dès sa création en 1990, KPL a compris le besoin de compter sur son propre média. KPL luttait en faveur des questions paysannes mais les médias existants n’y accordaient aucune attention ou déformaient les sujets. Finalement, en 2006, KPL a pris le contrôle d’un hebdomadaire spécialisé dans l’agriculture et a publié le premier numéro de KPL News (Han-kuk-nong-jung en coréen) le 25 septembre.

Spécialisé dans l’agriculture, ce journal paraît toutes les semaines et traite l’information concernant les zones rurales et la population paysanne. Il sort tous les lundis, quatre fois par mois, 48 fois par an et est distribué à plus de 30 000 paysan.ne.s dans tout le pays. Il en existe aussi une version en ligne, qui est actualisée régulièrement de sorte que les lecteurs et les lectrices ne recevant pas la version papier puissent lire le journal partout dans le pays.

L’écho des campagnes 4

L’arpillería, un art pour raconter et ne pas oublier

Blanca Nubia Anaya Díaz, membre du Mouvement social de défense des Ríos Sogamoso et Chucurí (Movimiento Social en defensa de Ríos Sogamoso y Chucurí), Colombie

Affilié au mouvement Ríos Vivos (rivières vivantes) de Colombie, le Mouvement social de défense des fleuves Sogamoso et Chucurí a vu le jour pour lutter contre le barrage Hidrosogamoso.

La technique de l’arpillería est un art qui sert à raconter, d’une autre façon, ce que nous avons vécu. Dans le cadre de nos efforts pour alerter sur le problème et diffuser le message, nous avons pris du fil, des aiguilles, des chutes de tissu et nous sommes mises à broder des scènes de la vie quotidienne sur des toiles de jute.

Nous fabriquons ces souvenirs pour que les personnes qui les voient ne laissent pas les méga-projets causer les mêmes dommages sur leurs territoires. Nous reproduisons ce que nous avons vécu ; c’est pour cela que les scènes montrent des poissons morts et peu de personnes. On utilise du matériel rustique et on étaye le travail avec du collage. Nous voulons montrer aux gens ce que nous avons perdu.

Notre intention est de continuer à faire de l’arpillería car c’est un art très beau. De fils en aiguilles, on bavarde, discute et raconte. En commençant à fabriquer ces souvenirs, nous avons découvert que nos morts n’étaient pas pour rien, que les personnes déplacées de nos communautés n’étaient pas les méchants, que derrière tout cela il y avait un contexte que nous découvrons peu à peu et que nous reproduisons sur du jute.

Nous allons continuer à coudre car nous voulons que les souvenirs empêchent la répétition et apportent la paix. Nous, les femmes, nous luttons pour la paix, armées d’un fil et d’une aiguille.

Encadres

Encadré 1

Le Bulletin Nyéléni facilite une pédagogie des peuples dans la lutte pour la souveraineté alimentaire

En 2007, le Forum de Nyéléni rassemblait les représentant.e.s issu.e.s de mouvements et d’organisations de petits producteurs, de consommateurs ainsi que de la société civile engagés dans la lutte pour la souveraineté alimentaire. Ces participant.e.s ont partagé leurs savoirs, visions, stratégies et pratiques visant à transformer leurs communautés, sociétés et économies grâce aux principes de la souveraineté alimentaire. Les discussions ont révélé la richesse des connaissances créées en permanence par les praticien.ne.s de la souveraineté alimentaire même en proie à des défis sociaux, économiques, environnementaux ou politiques. Elles ont aussi mis en exergue le caractère central de la souveraineté alimentaire en tant que plateforme capable de forger des alliances pour lutter contre le néolibéralisme, le capitalisme mondial, l’autoritarisme ainsi que l’injustice, l’inégalité et la violence sous toutes leurs formes. Les participant.e.s se sont engagé.e.s à bâtir la solidarité entre et au sein des mouvements, cultures et régions en renforçant la communication, l’éducation politique, la sensibilisation et l’apprentissage entre pairs.

Le Bulletin Nyéléni fut créé dans le but de répondre à tous ces engagements : pour donner une voix aux priorités, préoccupations, expériences et connaissances du mouvement pour la souveraineté alimentaire, et pour susciter le dialogue entre secteurs et acteurs.

Le Bulletin se veut un outil d’éducation permettant de contextualiser et d’expliquer des sujets complexes aux acteurs du mouvement, en particulier aux personnes qui sont sur le terrain et en première ligne. Il entend aussi être le conduit par lequel mettre les expériences de vécu de ces acteurs au premier plan. Si des chercheurs alliés sont invités à rédiger des articles, le Bulletin propose avant tout l’analyse et les points de vue des mouvements. Ces analyses sont complétées par les témoignages directs des acteurs de terrain, les informations sur les luttes et initiatives ainsi que des documents de sensibilisation produits par les mouvements partout dans le monde. Ce sont les membres du mouvement qui choisissent les sujets traités par chaque numéro. Les articles sont rédigés dans un style accessible et facile à traduire dans d’autres langues. Il est possible de télécharger le Bulletin et/ou de le lire en ligne gratuitement (en anglais, espagnol et français) sur la page nyeleni.org, la totalité du contenu étant libre de droit.

Encadré 2

Brasil de Fato [1]: une alternative pour la communication populaire contre l’hégémonie des médias de masse

Officiellement inauguré le 25 janvier 2003 à l’occasion du Forum social mondial à Porto Alegre, Brasil de Fato a pour objectif d’ouvrir des pistes dans la bataille contre le modèle dominant en matière de communication. Depuis sa création, ce média traite de sujets économiques et politiques et promeut les activités et les luttes menées par les mouvements sociaux et d’Amérique latine, ce, sous un angle de gauche et en proposant une analyse de la conjoncture et des évènements au niveau national et international.

En tant que moyen de communication alternative, il contribue à l’analyse et à la contextualisation d’un autre Brésil, à savoir, un Brésil en mobilisation permanente. Il identifie les scénarios de lutte politique dans le but d’élaborer un programme de communication traitant des sujets que les grands médias minimisent, voire occultent, à dessein. Les médias de communication alternative affirment la vision d’un autre monde proposé par les théoriciens de gauche, donnent une place au traitement de la critique et la valorisation culturelle que portent les classes populaires et de travailleurs/travailleuses, défendent leurs intérêts politiques et encouragent le débat d’idées. Espace de contestation profondément engagé en faveur d’une transformation, Brasil de Fato est donc porteur d’une vision solidaire internationale, se veut pluraliste sur le plan des idées et constitue source d’information et de réflexion pour les militant.e.s de la lutte sociale.

Grâce aux médias comme Brasil de Fato, il est possible de créer une stratégie de communication face à l’hégémonie des groupes dominants dans le domaine de la communication et de changer l’agenda politique à l’échelle nationale et internationale en y ajoutant les voix des mouvements qui luttent en faveur de la construction d’un autre monde.


[1] Brasil de Fato est un journal en ligne brésilien et une agence de radio, www.brasildefato.com.br

Encadré 3

Chants paysans, porteurs de sagesse, de souvenirs et de résistance

Pour saisir la richesse et la diversité de l’histoire et de l’évolution des pratiques paysannes et autochtones, il suffit d’écouter le nombre infini de chants et chansons présents dans toutes les communautés du monde. Dans cette section, nous proposons deux chansons, d’Ouganda et de Turquie, qui parlent des luttes locales menées par les populations paysannes et autochtones.

Icamo Irudu Laki, Ouganda (en langue Luo/Lango)

Cette chanson a été composée au cours de la période de pénurie alimentaire qui a suivi l’abandon des cultures vivrières locales, dont les semences étaient contrôlées par la population locale, en faveur de nouvelles cultures introduites par le gouvernement. La récolte produite par ces nouvelles cultures a été vendue à bas prix à des intermédiaires, si bien que les paysan.ne.s n’avaient plus les moyens d’acheter de la nourriture pour eux-mêmes et leurs familles. Les nouvelles cultures les ont placé.e.s en situation de dépendance vis-à-vis des négociants en semences et du gouvernement car il leur était impossible de conserver les semences, de les multiplier et de les échanger librement. Les paysan.ne.s ont donc perdu leur souveraineté alimentaire. La chanson les encourage à revenir aux cultures vivrières locales qui favorisent un système semencier géré par les paysan.ne.s et permet de répondre à la malnutrition et à la faim. La chanson explique aussi que manger des cultures locales est similaire au fait de se brosser les dents car ces cultures sont saines et libres de tout produit chimique. Lorsqu’elle est chantée, les femmes prononcent certains mots supplémentaires pour signifier qu’elles sont parvenues à surmonter la pénurie d’aliments au sein de leurs foyers grâce aux cultures vivrières traditionnelles et locales.

Version originale en Luo/Lango

ICAMO IRUDU LAKI          
 Icamo irudu laki X3
 Can dek rac
 Gin omio lango camo ajonga doo
 Can dek rac
  
 Nen ibot Joci gi doo
 Can dek rac
 Gin omio lango camo ajonga doo
 Can dek rac
Traduction
  
MANGEZ ET BROSSEZ-VOUS LES DENTS
Mangez vos aliments locaux et brossez-vous les dents X3
Le manque de nourriture c’est mauvais
La raison que les Langi* mangent des aliments locaux sans pâte ni friture
Le manque de nourriture c’est mauvais

Regardez ça comme ceux de Joci**
Le manque de nourriture c’est mauvais
La raison que les Langi* mangent des aliments locaux sans pâte ni friture
Le manque de nourriture c’est mauvais

*Les Langi sont un peuple agro-pasteur de la sous-région du Lango, située dans le nord de l’Ouganda.

**Joci est le nom d’une personne/un voisin dont la famille n’a pas suffisamment à manger. On peut le remplacer par le nom de toute autre personne en situation de pénurie alimentaire.

İşkencedere’den (Eşkincidere) elime kalan bir çakıl taşı”, Turquie

Cette chanson a été composée au cours de la résistance menée par la population d’Ikızdere contre une société privée bénéficiant de liens étroits avec le gouvernement et avec une très mauvaise réputation pour ce qui est de la destruction des terres et de la nature. Profitant d’un décret présidentiel, l’entreprise ravage actuellement la vallée d’İşkencedere dans le but d’y installer une carrière nécessaire à la construction d’un port à İkizdere, Rize. Emmenés par les paysannes, les villageois d’Ikızdere ont mené des actions pour stopper la destruction de leur vallée en organisant des patrouilles de surveillance et ont saisi la justice pour obtenir une interdiction. Les femmes sont aux premières lignes du combat pour leurs terres et les droits à la nature. Les routes étant bloquées par l’armée, les habitant.e.s surveillent les opérations depuis les arbres en y accédant par les sentiers forestiers et de montagne.

Version originale en turque

İşkencedere’den (Eşkincidere) elime kalan bir çakıl taşı
  
Bir gün Boğacak seni anaların gözyaşı
Hep bulanık akıyor İşkencedereleri
  
İki tabur askerle beklersin dozerleri
Ben köyümde büyüdüm
Bilmiyorum şehri
Vermedin insanlara, dozer kadar değeri
  
Traduction
                
Un caillou d’Eşkencidere dans mes mains.

Un jour, les larmes des mères t’étoufferont.

L’Eşkencidere coule pleine de boue à présent.
Tu as mis deux bataillons de soldats pour attendre les bulldozers. 
Je suis née dans un village ; je ne connais pas la ville.
Pour toi, les gens n’ont pas d’importance, mais les bulldozers, si !

   

Encadré 4

L’École de communication de la CLOC-Via Campesina

En 2020, la Coordination latinoaméricaine des organisations rurales (CLOC-Via Campesina) a organisé la cinquième édition de l’École continentale de communication, dans le cadre de son processus de formation technique, politique et idéologique à but organisationnel. Dans la suite de différentes éditions réalisées par plusieurs pays et toujours à l’intention des chargé.e.s de communication des organisations membres de la CLOC et de ses alliés historiques, l’École de 2020 s’est déroulée en ligne.

La CLOC est une articulation, au niveau continental, des organisations paysannes, autochtones, de femmes et de personnes d’ascendance africaine présentes dans 21 pays d’Amérique latine et des Caraïbes.

La cinquième édition de l’École a été l’occasion d’étudier le contexte actuel des enjeux de communication. En effet, d’un côté, la communication sert d’instrument de manipulation à l’impérialisme à l’encontre de pays progressistes et des mouvements sociaux, tandis que, d’un autre côté, elle peut être un outil populaire au service de la construction et du renforcement du mouvement paysan. Par ailleurs, l’École a permis d’approfondir le concept d’internationalisme et ce qu’il implique pour les luttes des peuples.

Au cours des activités, les chargé.e.s de communication ont pris connaissance et évalué le travail mené par la CLOC sur le continent dans le domaine de la communication en tant que stratégie anti-hégémonique inscrite dans la lutte des classes et au service de la souveraineté alimentaire, de la réforme agraire ainsi que de l’agroécologie.

Des ateliers pratiques furent aussi organisés et permirent de réunir les facilitateurs et facilitatrices experts ainsi que les militant.e.s des organisations de la CLOC et de ses alliés, comme les Mouvements ALBA, la Journée continentale pour la démocratie et contre le néolibéralisme, Radio Mundo Real, Código Sur, sans oublier les chargé.e.s de communication ayant travaillé pour d’anciens gouvernements progressistes, tels que celui du Brésilien Luiz Inácio Lula da Silva.

Les ateliers ont permis aux chargé.e.s de communication de renforcer leurs capacités dans des domaines comme la photographie, la vidéo, l’audio, le graphisme, les réseaux sociaux, les bulletins d’information ou la communication interne.

« Ce fut un espace important pour l’échange de connaissances et leurs mises à jour, particulièrement au regard des nombreuses activités que nous réalisons en tant que militant.e.s et chargé.e.s de communication au sein de nos organisations. Dans l’ensemble, cela a répondu à nos attentes, bien que rien ne soit jamais suffisant lorsqu’il s’agit d’améliorer notre travail et contribuer à la grande bataille des idées sur le plan de la communication ».

– Participante de la cinquième École de communication de la CLOC.

Le très riche processus de formation en communication populaire réalisé lors de cette cinquième École a débouché sur de très nombreux apprentissages, sur l’identification de plusieurs défis et surtout sur un collectif qui ne cesse d’élargir ses rêves et espoirs porteurs de transformation et qui se renforce dans l’esprit révolutionnaire et internationaliste.

Communiquer pour construire et transformer. Unité, lutte et résistance dans nos territoires pour le socialisme et la souveraineté de nos peuples !

Sous les feux de la rampe

Sous les feux de la rampe

Le rôle de la communication rurale populaire dans les luttes des peuples

Dans toute lutte, la communication constitue un outil fondamental mais qui s’avère absolument essentiel pour les luttes disséminées sur l’ensemble d’un territoire. La lutte paysanne peut physiquement couvrir des milliers de kilomètres entre personnes, mais elle est unifiée. En zone rurale, la communication populaire remplit plusieurs fonctions : transmettre les connaissances, résister aux grands groupes de média privés, reconnaître d’autres communautés, aller là où les médias dominants ne vont pas, travailler à partir de la solidarité, contribuer à l’éducation populaire et appuyer la lutte.

Nous avons interrogé plusieurs personnes sur la question de la communication rurale populaire : Viviana Catrileo, du Chili, dirigeante de l’Association nationale des femmes rurales et autochtones (ANAMURI) qui est membre de la Coordination latinoaméricaine des organisations rurales (ou CLOC-La Via Campesina) ; Elizabeth Mpofu, du Zimbabwe, coordinatrice générale de La Via Campesina ; Anuka De Silva du Mouvement pour la terre et la réforme agricole au Sri Lanka (MONLAR) et membre du Comité de coordination internationale (CCI) de La Via Campesina, ainsi que du média paysan Visura Radio.

« La communication rurale populaire existe sous différentes formes et s’appuie sur nos traditions de populations paysannes et peuples autochtones. Celles-ci englobent les chansons paysannes, les misticas, la peinture, l’art, la danse, entres autres », explique Elizabeth Mpofu au sujet du rôle joué par la communication au sein des communautés. Cette communication est essentielle pour les échanges entre générations et vise plusieurs objectifs : « Il s’agit non seulement d’affirmer notre identité et notre appartenance, mais aussi de perpétuer notre harmonie avec la Terre Mère, notre source de vie, notre gratitude à l’égard des sources d’alimentation, et de préserver la dignité de l’humanité et le respect envers elle ».

Conter les histoires de lutte et de résistance, transmettre les leçons et enseignements à propos des formes d’organisations et de sociétés sont des fonctions essentielles. Particulièrement lorsque, comme le décrit Viviana Catrileo, « la modernité et les conceptions capitalistes du développement détruisent la valeur de la vie pluridimensionnelle dans nos territoires, sa diversité culturelle et spirituelle, en lien avec la philosophie du kvme mogen, ou ‘vivre bien’, exprimée à son maximum ».

Selon Anuka De Silva, il faut des médias populaires car les populations n’ont pas de place au sein des médias de communication de masse et n’y ont, bien souvent, pas accès non plus. « Nous avons vraiment besoin de construire un groupe solidaire de médias forts pour la lutte des peuples », ajoute-t-elle.

La communication populaire relie les personnes, unit les luttes, encourage la solidarité et traverse les frontières. Citant l’expérience de La Via Campesina, Elizabeth Mpofu raconte que le slogan de ce large mouvement mondial, ‘Globalisons la lutte ! Globalisons l’espoir !’, s’est concrétisé grâce aux médias citoyens et locaux qui « ont créé un réseau solidaire mondial et forgé des alliances ». « Grâce au travail d’éveil des consciences réalisé par les médias alternatifs, nous avons pu élargir et relier nos luttes, et construire le mouvement pour la souveraineté alimentaire », ajoute-t-elle. Au Sri Lanka, Visura Radio aide à diffuser les connaissances des paysan.ne.s, à formuler les problèmes liés à la santé et l’environnement, ainsi qu’à relayer les témoignages montrant qu’il est possible de construire une réalité plus vivable et ses avantages. Voilà comment elle contribue au renforcement et au développement de la souveraineté alimentaire.

Mais toute initiative défiant le pouvoir fait inévitablement face à des risques et des difficultés. Anuka De Silva raconte qu’« ici, l’armée est au pouvoir et tente de nous contrôler ; nous avons reçu des menaces par rapport à notre sécurité ». Viviana Catrileo souligne aussi qu’« il est de plus en plus dangereux et difficile de rêver et de communiquer à partir d’un angle anti-hégémonique surtout lorsque ce sont nous, les pauvres et les spoliés, qui entendons faire notre propre communication comme alternative au modèle néolibéral » . Et d’ajouter : « La criminalisation des contestations sociales retombe aussi sur les médias populaires et les personnes qui y travaillent car eux aussi représentent une menace pour l’ordre établi ».

De même, le maintien de l’indépendance économique ou le manque de moyens matériels sont des difficultés importantes. La gestion du temps et le nombre insuffisant de personnes pour réaliser le travail (très souvent les salariés n’ont pas de ressources) sont aussi des questions que les médias populaires doivent surmonter pour continuer leur travail.

La communication s’inscrit dans un tout. Selon Elizabeth Mpofu, elle fait partie des ingrédients qui contribuent au plat final. « La Via Campesina est comme une marmite qu’on cuisine et où l’on mélange et associe différents ingrédients pour obtenir un bon plat sain et savoureux ; la personne qui le déguste peut identifier chacun des ingrédients tout en appréciant l’ensemble qu’ils constituent. Voilà l’importance qu’accorde La Via Campesina à la communication rurale populaire : elle englobe et épouse toute la diversité pour construire une voix collective ».

Dans cette diversité se trouve l’intersection des luttes, le besoin d’une communication populaire, rurale et depuis un angle féministe. « Ce féminisme qui cherche à rendre justice aux femmes dans la lutte historique des peuples et leurs révolutions est une invitation à ajouter les voix que les sociétés patriarcales ont rendues anonymes et marginales pendant des siècles. », assure Catrileo. Elle souligne aussi l’intersection avec le territoire : « Les luttes paysannes et populaires dans lesquelles nous nous inscrivons en tant que femmes s’expriment de façon claire dans les territoires, le respect et les soins apportés à la Terre Mère ainsi que dans la défense de la biodiversité dont dépend l’équilibre de la nature ».

La communication rurale populaire est un élément clé dans la lutte des peuples. Elle accompagne, construit, diffuse et unit les luttes tout en enseignant à vivre selon d’autres modes. « À chaque rencontre de La Via Campesina, nous chantons, dansons, faisons des misticas et échangeons des informations d’une manière qui encourage non pas la concurrence entre les membres mais plutôt la complémentarité », conclut Elizabeth Mpofu.

Bulletin n° 44 – Éditorial

La communication au service de la souveraineté alimentaire : culture des peuples et éducation populaire

Illustration : Chille et Yemee, École d’agroécologie Amrita Bhoomi, Inde.

La souveraineté alimentaire, parmi les multiples idées qu’elle comprend, consiste à défendre la foultitude de diversités qu’abrite notre planète et à célébrer les millions de pratiques, goûts, cultures et coutumes qui sont les nôtres. Le rôle que jouent les cultures rurales populaires des personnes pratiquant l’agriculture paysanne, l’agriculture familiale, la pêche artisanale et issues de peuples autochtones est un pilier important de cette lutte pour la souveraineté alimentaire. Ces populations sont les dépositaires d’une tradition riche et variée de formes de communication orales et visuelles, que ce soit à travers le folklore, les contes et légendes, les proverbes et chansons, les peintures murales et bien d’autres. Ces différentes formes de communication servent aussi à se souvenir et à garder une trace des histoires de lutte et de survie humaines.

Or, aujourd’hui, cette diversité se trouve menacée. Tout comme le modèle agroindustriel impose une vision homogène et unique du système agroalimentaire mondial, l’ensemble « internationalo-industrio-médiatique » a lui aussi produit une forme centralisée et unique de communication du courant dominant. Aujourd’hui, une poignée de multinationales contrôle la plupart de ce que nous lisons ou regardons, ainsi que les façons dont les gens accèdent à l’information.

Malgré ces défis, les populations et communautés organisées, partout dans le monde, résistent à cette marginalisation de la culture des peuples. La présente édition du Bulletin Nyéléni parle des démarches de communication populaires et dirigées par les communautés, dans toute leur richesse et s’inspirant de la culture, du contexte ainsi que des symboles locaux. Ce bulletin explore le caractère central de ces approches en matière de pédagogie au sein des populations paysannes, d’agriculteurs familiaux, artisans pêcheurs et peuples autochtones, ainsi que leur aspect crucial concernant la formation politique et l’éducation populaire mais également comme élément essentiel dans notre lutte pour la souveraineté alimentaire.

Les Amis de la Terre International, Real World Radio et La Via Campesina

L’écho des campagnes

L’écho des campagnes 1

Travailleurs dans l’agriculture et l’alimentation

Extraits de Faire Entendre les Voix du Terrain pages 9-13    

Durant la pandémie, les autorités gouvernementales ont qualifié les travailleurs agricoles et du secteur alimentaire de « travailleurs essentiels », ce qui signifie qu’ils ont dû continuer à travailler dans des conditions dans lesquelles ils sont traité comme facilement remplaçables, les employeurs négligeant souvent de mettre en place des mesures de protection adéquates[1]. Le travail qu’ils font est essentiel ; leur santé et leur vie, il semble au contraire, ne le sont pas. C’est le cas des ouvriers des chaînes d’approvisionnement alimentaire qui participent à nourrir la planète – mais qui, paradoxalement, sont le moins à même de se nourrir eux-mêmes parce que leur salaire ou revenu est insuffisant pour assurer leur sécurité alimentaire par l’accès à une nourriture suffisante, saine et nourrissante.  Les risques sont élevés dans les industries alimentaires et agricoles en raison de faiblesses systémiques. 5% seulement des ouvriers agricoles bénéficient d’un système d’inspection du travail ou d’une protection légale de leur droit à la santé et à la sécurité. Les foyers de COVID-19 dans des usines de transformation de la viande à travers le monde donne la meilleure illustration des risques élevés et du prix payé par les ouvriers de la viande en assurant l’approvisionnement alimentaire des marchés, magasins, supermarchés, cantines, restaurants, cafés et bars. Des dizaines de milliers d’ouvriers dans les usines de transformation de la viande ont attrapé la maladie à cause d’une combinaison de facteurs : des mauvaises conditions de travail souvent majoritairement des travailleurs migrants, des conditions de travail et de santé et sécurité fréquemment insuffisantes et surpeuplées, et dans certain cas, des conditions d’habitation insalubres[2].  L’industrie mondiale de la transformation de la viande est contrôlée par un petit nombre de grandes multinationales avec un pouvoir important sur les ouvriers et les gouvernements. COVID-19 a mis en évidence comment les entreprises utilisent leur poids politique pour influencer les gouvernements[3]. Alors que des bénéfices colossaux sont réalisés et des dividendes sont payés aux actionnaires, la pandémie est utilisée pour geler les salaires et les avantages de la protection sociale.

Pour plus d’information: Le COVID-19 et ses répercussions sur l’agriculture et la sécurité alimentaire.

Instruments et outils de l’OIT en agriculture :

  • Convention sur l’inspection du travail (agriculture), 1969 (nº 129)
  • Convention sur le droit d’association (agriculture), 1921 (nº 11)
  • Convention sur les plantations, 1958 (nº 110)
  • Convention sur les organisations de travailleurs ruraux, 1975 (nº 141)
  • Convention sur la santé et la sécurité dans l’agriculture, 2001 (nº 184)
  • Recommandation sur les socles de protection sociale, 2012 (nº 202)
  • La sécurité et la santé dans l’agriculture. Recueil de directives pratiques, 2011

L’écho des campagnes 2

Paysans et petits exploitants familiaux

Extraits de Faire Entendre les Voix du Terrain pages 20-24

Les associations de paysans/petits agriculteurs familiaux soulignent que la pandémie a révélé l’insoutenabilité et les insuffisances du système alimentaire global contrôlé par des grandes entreprises, et les inégalités et faiblesses qu’il reproduit. Les mesures de confinement ont impacté de manière disproportionnée les paysans et leurs communautés et d’autant plus les pauvres et les classes ouvrières. Les Etats ont profité de la pandémie pour exercer un contrôle autoritaire plus étendu sur les populations. On a observé une croissance des cas d’expropriation des terres et des ressources en eau, des assassinats de leaders sociaux, ainsi que des violences domestiques à l’encontre des femmes. La pandémie a été utilisée comme une opportunité pour avancer des réformes néolibérales et pro-entreprises dans des pays de toutes les régions. Les fermetures de marchés locaux (fermiers, hebdomadaires,  marchés de village etc.) tout en gardant les supermarchés ouverts ont eu des effets désastreux sur les moyens de subsistance des petits producteurs, et n’ont pas étaient justifiées par les besoins de sécurité.

Paysans at agriculteurs familiaux ont été à l’origine de la mise en place d’initiatives et mécanismes pour les personnes et communautés vulnérables. Les associations de paysans ont organisé des campagnes de dissémination d’information sur la prévention de la contagion, ont appelé à des mesures pour protéger les ouvriers agricoles et du secteur alimentaire, et dénoncé les violences contre les leaders et les peuples, en particulier les femmes. Ils ont appelé à des changements radicaux des systèmes alimentaires pour davantage d’équité et durabilité, et des politiques publiques sociales adéquates et des mécanismes de protection des plus vulnérables. Celles-ci comprennent la production domestique d’aliments pour la consommation domestique ; des marchés territoriaux avec des chaines d’approvisionnement courtes et des liens efficaces entre zones rurales et urbaines ; l’agroécologie ; une régulation des prix en faveur des producteurs plutôt que des intermédiaires ; l’accès aux et le contrôle des ressources naturelles par les producteurs ; des aides aux fermes familiales et aux associations de femmes et des financements directs de leur organisations ; et des mesures financières adaptées y compris des taux d’intérêts bas à crédit.

L’écho des campagnes 3

Pecheurs

Extraits de Faire Entendre les Voix du Terrain pages 14-17

Des millions d’hommes et de femmes sont directement impliqués dans la pêche artisanale, y compris la transformation et la commercialisation du poisson et dépendent du poisson comme source saine et abordable de protéine. Les pécheurs rapportent que les confinements indiscriminés démontre une tendance préexistante à minimiser le rôle du poisson dans les systèmes alimentaires. En même temps, les mesures de distanciation sociale et la fermeture des marchés locaux ont empêché de nombreux petits pêcheurs d’aller pêcher. La stigmatisation en raison du virus des marchés de produits frais où le poisson est souvent commercialisé a aussi créé des problèmes. Les femmes représentent 80 à 90 % du secteur post-récolte et travaillent à proximité des installations de traitement et de vente au détail, ce qui les expose à un risque plus élevé de contracter le COVID-19. Dans les usines de transformation du monde entier, les femmes ont tendance à occuper des postes temporaires et moins bien rémunérés, n’ont pas accès aux protections sociales après avoir perdu leur emploi, sont plus susceptibles d’être licenciées et ne peuvent pas défendre leurs droits au travail. Beaucoup de pêcheurs migrants ont étés bloqués sur des bateaux ou dans les ports, incapables de rentrer chez eux, vivant dans des conditions de vie exiguës sans eau ni nourriture adéquates. Pendant ce temps, les bateaux-usines congélateurs, et ceux qui pratiquent la pêche industrielle pour produire de la farine de poisson sont autorisés à poursuivre leurs activités. D’autre part, il y a de nombreux exemples de communautés de pêcheurs qui ont contribué à remédier à l’insécurité alimentaire des populations dans leurs communautés. À Oaxaca, au Mexique, les pêcheurs locaux ont donné leur temps et utilisent leurs bateaux pour fournir chaque semaine 50 à 60 tonnes de produits de la mer gratuitement à leurs communautés . Dans le Kwazulu-Natal, en Afrique du Sud, ils se sont organisés pour fournir 100 colis de nourriture aux plus démunis.

L’écho des campagnes 4

Peuples Autochtones

Extraits de Faire Entendre les Voix du Terrain pages 17-19

Les associations de peuples autochtones ont rapporté que le COVID-19 a aggravé de nombreux problèmes structurels préexistants tels que le manque d’infrastructures de base : eau, électricité, routes non-goudronnées. Les effets sur la santé des populations autochtones en raison de la pollution engendrée par les mines situées sur leurs territoires exacerbent l’injustice, la discrimination, les inégalités, les violations du droit à l’alimentation et à la nutrition, du droit à la santé et d’autres droits de l’Homme qu’elles subissaient déjà. La perte de la biodiversité et des habitats où vivent de nombreuses populations autochtones génère les conditions nécessaires au développement de maladies infectieuses telles que l’actuel COVID-19.

Les principales activités des peuples autochtones – production agricole de subsistance, pêche à petite échelle, élevage et cueillette – ont été affectés par les mesures de confinement.

En certains endroits, une eau propre et des installations sanitaires simples ne sont pas disponibles dans les communautés, augmentant leur vulnérabilité. Face à cette situation, les peuples autochtones ont mis en place leurs propres initiatives de contrôle sanitaire, par le biais de pratiques ancestrales ou actuelles. Des jeunes voix autochtones témoignent : «  la pandémie a révélé les inégalités, la discrimination, la sectorisation, la division des classes et les fondamentalismes des sociétés dominantes envers les peuples autochtones ». De même, «on constate des actes de criminalisation lorsqu’ils défendent leurs droits. Ceci est également une pandémie ». En regardant vers l’avenir, les peuples autochtones sont clairs qu’ils continueront à promouvoir la souveraineté alimentaire, la souveraineté traditionnelle, garantir un logement décent, relancer leurs formes traditionnelles d’aide sanitaire, promouvoir des actions de protection des personnes âgées détentrices de savoirs traditionnels avec une approche anticoloniale et une responsabilisation. Ils doivent préserver les pratiques communautaires, les pratiques traditionnelles.

L’écho des campagnes 5

Pasteurs

Extraits de Faire Entendre les Voix du Terrain page 41

Les associations pastorales de 12 pays d’Afrique de l’Ouest ont noté que le COVID-19 a renforcé des crises multiples affectant des territoires déjà fortement touchés par l’insécurité qui règne dans la région depuis plusieurs années.

L’un des risques est la mort du bétail en raison de la limitation des déplacements et des migrations saisonnières. La migration saisonnière est une pratique développée pour faire face aux chocs. S’ils ne peuvent pas la pratiquer, l’ensemble de leurs mécanismes de résilience sera menacé et nous risquons d’assister à une récurrence de la famine entraînant un éclatement des familles et un exode massif vers les centres urbains.

On pourrait observer une recrudescence des conflits ruraux et une réduction significative de l’offre de protéines animales pour les populations locales.

D’autres pasteurs en Iran et en Mongolie font aussi face à l‘impact des mesures de confinement. Le report de la migration saisonnière pourrait entraîner une perte de poids et des maladies chez le bétail en raison de la hausse des températures dans les zones d’hivernage, ainsi que des dépenses supplémentaires pour l’achat d’aliments et d’eau. Les éleveurs ne peuvent plus vendre les matières premières, notamment la laine, le cachemire, ainsi que les produits carnés parce que les marchés locaux, les usines et les lieux touristiques sont fermés.

L’écho des campagnes 6

Urbains précaires en situation d’insécurité alimentaire

Extraits de Faire Entendre les Voix du Terrain page 25-29

L’incidence des infections par le virus COVID-19 est plus élevée dans les villes qu’ailleurs, où les inégalités socio-territoriales dans les zones urbaines contribuent de manière significative aux inégalités dans l’accès à une alimentation adéquate. Les consommateurs qui achètent leurs aliments dans les supermarchés ont vu leur approvisionnement gravement perturbé, en particulier au début de la pandémie du Covid-19. En outre, il a été constaté une augmentation de la consommation de produits industrialisés, de faible qualité nutritionnelle. L’un des programmes publics de sécurité alimentaire et nutritionnelle les plus pertinents, qui a été abandonné dans de nombreuses villes, est l’alimentation scolaire. Une enquête de la FAO montre que parmi les villes ayant répondu à une enquête électronique, 88% ont déclaré avoir suspendu l’offre de repas fournis aux élèves. En revanche, la livraison aux consommateurs dans le cadre de l’agriculture soutenue par la communauté (AMAP) a été autorisée unilatéralement dans tous les pays, même lorsque d’autres formes de vente directe ont été arrêtées, principalement parce que les aliments ne sont pas emballés et sont manipulés en toute sécurité par les producteurs.

L’écho des campagnes 7

Les femmes

Extraits de Genre, COVID-19 et systèmes alimentaires : impacts, réponses communautaires et revendications politiques féministes.

Nous pensons que le droit à l’alimentation, la sécurité alimentaire et la nutrition ainsi que la souveraineté alimentaire ne seront jamais réalisés sans assurer le plein respect, la protection et la réalisation des droits des femmes et le démantèlement des relations de pouvoir patriarcales, féodales et néolibérales.

Nous voulons aller au – delà de l’ objectif universellement accepté d’égalité entre les sexes et d’autonomisation des femmes, qui n’affirme pas explicitement la centralité des droits des femmes, la reconnaissance de notre autodétermination, de notre autonomie et de notre pouvoir de décision dans tous les aspects de notre vie et de notre corps, y compris la nourriture que nous produisons et consommons. Nous reconnaissons, à la lumière de cette pandémie, la nécessité de déconstruire le discours dominant sur les femmes qui sont très souvent présentées comme des victimes ayant besoin de politiques de lutte contre la pauvreté et d’aide sociale.

Nous considérons que le système alimentaire mondial actuel est construit sur la discrimination fondée sur le sexe et la violation des droits des femmes et qu’il perpétue ces pratiques. Afin de parvenir à une société juste et équitable dans laquelle les femmes peuvent pleinement jouir de leurs droits et de leur autodétermination, nous devons mettre au centre le modèle alternatif de consommation et de production fondé sur l’agroécologie et le paradigme de la souveraineté alimentaire.

Nous considérons que toute revendication politique doit être fondée sur des principes féministes clés tels que la justice, l’égalité et l’équité entre les genres, la non-discrimination et l’intersectionnalité, la participation et la reconnaissance.

L’écho des campagnes 8

La jeunesse

Extraits de La jeunesse exige une transformation radicale de nos systèmes alimentaires.

Le Covid-19 et les réponses des gouvernements ont des effets dévastateurs sur les jeunes et sur nos communautés dans le monde entier. Nous subissons les effets combinés d’une crise sanitaire aiguë, d’une crise alimentaire actuelle et imminente, et d’une crise climatique – qui sont toutes des conséquences de crises systémiques bien plus larges.

En cette période de crises multiples, les jeunes sont confrontés à plusieurs défis. Alors que les marchés échouent, que les écoles ferment et que les emplois disparaissent, nous voyons les opportunités disparaître et notre avenir s’effriter. Cependant, nous ne restons pas les bras croisés.

En tant que communauté de jeunes du monde entier, nous sommes actifs dans le développement de solutions aux défis auxquels nos communautés sont confrontées : nous nous organisons pour continuer à fournir une alimentation à nos communautés et à prendre soin des personnes âgées ainsi que de nos enfants ; nous réduisons la distance entre le producteur et le consommateur ; nous défendons les programmes d’alimentation scolaire et les marchés locaux ; nous reconstruisons les économies et les territoires ruraux, en veillant à ce que les jeunes puissent rester et revenir à la campagne ; nous prenons soin de la terre et la soignons en cultivant des aliments nourrissants grâce à l’agroécologie ; nous nous opposons à la violence domestique contre les femmes et les filles ainsi qu’au racisme, à l’homophobie, à la xénophobie et au patriarcat ; et nous défendons les droits des travailleurs et des migrants ainsi que les droits des populations rurales. Nous imaginons également de nouvelles façons d’organiser le monde : en envisageant des systèmes alimentaires sains, durables et dignes, et en prenant des mesures pour les réaliser.


[1] En Anglais.

[2] En Anglais.

[3] https://www.oxfam.org/fr/publications/covid-19-les-profits-de-la-crise

Encadres

Encadré 1

COVID- 19 souligne pourquoi les chaînes mondiales d’approvisionnement alimentaire contrôlées par des entreprises doivent disparaître

La pandémie du COVID-19 a montré la fragilité des chaînes mondiales d’approvisionnement alimentaire qui ont de manière croissante dominé la production et la distribution alimentaires autant dans le Nord que dans le Sud au niveau mondial.  La chaîne s’est déjà brisée dans l’un de ses maillons les plus critiques : le travail des migrants. Les travailleurs ont été victimes du COVID-19 du fait qu’ils n’avaient pas le matériel de protection de base , comme des masques, et qu’ils travaillent dans des conditions de surpeuplement qui se moquent des règles de distance sociale. Mais la chaîne d’approvisionnement mondial n’est pas seulement menacée par des problèmes au niveau de la production et de la transformation mais aussi par des goulets d’étranglement au niveau du transport et en particulier dans des centres comme Rosario, en Argentine, en raison de la peur des gens de ce que le transport de longue distance soit un transmetteur majeur du virus. La crise alimentaire mondiale de 2007-2008 aurait dû souligner la vulnérabilité des  chaînes d’approvisionnement mondiales contrôlées par des entreprises mais elles se sont étendues davantage.

Quels changements du système alimentaire mondial s’imposent à nous suite à cette débâcle du COVID -19 ? La mesure, sans doute la plus importante, est de rendre la production alimentaire dans les mains de systèmes durables de petits producteurs locaux. De plus, la production locale, moins intensive en carbone, est meilleure pour le climat que la production basée sur des chaînes d’approvisionnement.

Les technologies de l’agriculture paysanne traditionnelle et autochtone devraient être respectées car elles sont pleines de sagesse et représentent l’évolution d’un équilibre largement favorable entre la communauté et la biosphère. On dit qu’il ne faut pas rater l’occasion d’une bonne crise. Le bon côté de la crise du COVID-19 est l’opportunité qu’elle représente pour la souveraineté alimentaire.

Article complet.

Encadré 2

Relocalisation des systèmes alimentaires et agroécologie, les pistes à suivre

La crise du COVID-19 a démontré la résilience des systèmes alimentaires locaux et des filières courtes d’approvisionnement. Ceux-ci sont davantage capables d’innover en temps de crise tout en nourrissant les gens avec des aliments locaux et sains sans être dépendants d’un grand nombre de liens dans la chaîne d’approvisionnement.

Les initiatives les plus efficaces pour lutter contre les crises du COVID sont nées de diverses communautés locales organisées à différents niveaux, travaillant parfois avec des instances gouvernementales coopérantes et des autorités publiques.  Elles ont mobilisé et organisé la distribution de parcelles de terre, de repas cuisinés, livrés des biens essentiels, du matériel de protection sanitaire, des semences, des intrants de production et d’autres aides de subsistance pour les familles et les communautés vulnérables, dans leur propre pays tout comme dans d’autres pays et régions.

Dans chaque région, les fermes familiales, les pêcheurs, les organisations de consommateurs ont créé et renforcé des liens directs entre l’agriculture communautaire (AMAP), les pêcheries communautaires ainsi que des livraisons directes aux ménages, l’extension de coopératives alimentaires et les programmes sociaux. Là où c’était possible, les producteurs ont utilisé des plateformes en ligne pour vendre leur produit en direct. Des plans d’aide mutuelle comme les soupes populaires  jusqu’aux AMAP et cliniques communautaires ont aidé à pallier la faim et la pauvreté.

Les propositions les plus importantes pour un changement systémique exigées par ces communautés sont : l’agroécologie et la relocalisation des systèmes alimentaires – encourageant la production agroécologique-, l’économie sociale et la protection sociale, la vente en coopérative et les circuits courts d’approvisionnement, ainsi que l’assurance d’un environnement de travail sûr et le fonctionnement adéquat de marchés alimentaires territoriaux, de même que d’autres moyens de fournir des denrées alimentaires produites localement par de petits producteurs notamment via des marchés publics. 

Sous les feux de la rampe

Sous les feux de la rampe 1

Voix du terrain : Seule une transformation radicale du système alimentaire pourrait venir à bout du COVID-19

L’émergence, l’expansion et les impacts dévastateurs de la pandémie du COVID-19 accentuent les injustices systémiques existantes et évitables. La manière dont nous construisons, organisons et gouvernons nos systèmes alimentaires est déterminante et module ces injustices. Des décennies de politiques néolibérales, réduisant le rôle de l’état et privilégiant un système alimentaire de marché libre, ont conduit à ce démantèlement des politiques et des régulations publiques et ont donné la priorité à l’exportation de produits de base et aux profits des industries alimentaires au détriment des moyens de subsistance des petits producteurs, des systèmes alimentaires locaux et de la souveraineté alimentaire. COVID-19 est la plus récente d’une série de maladies contagieuses et de crises liées au système alimentaire industriel et ce ne sera pas la dernière.

Les plus affectés par la pandémie sont : les femmes, les jeunes, les réfugiés et les migrants, les travailleurs et les petits producteurs, les sans-terre, les urbains précaires en situation d’insécurité alimentaire et les autochtones. Beaucoup de gens n’ont pas pu se confiner car ils dépendent de salaires journaliers, sont sans réserves financières et n’ont pas de système de protection sociale ou d‘aide publique pour les soutenir en temps de crise. COVID-19 a mis en évidence combien la soi-disante compétitivité du modèle agricole industriel se construit sur une importante insécurité et l’exploitation des travailleurs, sur les bas salaires et les mauvaises conditions de travail ainsi que sur les risques environnementaux et de santé.

COVID-19 rend encore plus criante la nécessité de transformer le système alimentaire vers un système de souveraineté alimentaire, d’agroécologie, basé sur les droits humains et la justice. Cette crise ne peut pas se résoudre avec des mesures d’urgence et des plans de relance qui perpétuent le même système.

Or peu de gouvernements ont répondu en visant l’application des droits humains ou en se centrant sur les besoins des communautés marginalisées. Les politiques officielles et les soutiens financiers ont favorisé surtout les entreprises, les grands producteurs et les chaînes d’approvisionnement mondiales leur assurant ainsi le capital et la force de travail dont ils ont besoin pour poursuivre leurs activités. Les réponses gouvernementales ont été et continuent d’être le reflet des inégalités historiques, économiques et sociales dans et entre les pays. Aujourd’hui, les pays en développement sont confrontés à un nouveau spectre de fuite des capitaux, de prêts importants assortis de conditions entraînant une augmentation de la dette, et de politiques d’ajustement structurel imminentes.

Des rapports de terrain montrent que les réponses officielles reflètent le plus souvent des approches cloisonnées, sans préparation et coordination. Il y a également une coopération internationale insuffisante pour faire face aux facteurs qui ont conduit à l’émergence et l’expansion dévastatrice du COVID-19 ainsi que pour répondre adéquatement aux besoins à court terme et à la reprise à long terme.

De manière inquiétante, nombreux sont les gouvernements qui invoquent des mesures d’urgence – au nom du contrôle de la pandémie- qui leur permettent de contrôler presque tous les aspects de gouvernance et de sécurité sans contrôle démocratique. Ces pouvoirs ont été utilisés pour criminaliser la dissidence et pour imposer brutalement des confinements injustes. Bien que les gouvernements et les institutions mondiales parlent de “reconstruire en mieux”, leurs politiques montrent davantage de soutien aux grandes entreprises, favorisant la numérisation des entreprises et les nouvelles technologies. A l’opposé, les réponses communautaires ont mis en avant des valeurs de communauté, de solidarité, de résilience, de durabilité et de dignité humaine. Ces deux approches ne peuvent pas coexister. 

Les mouvements du terrain ont des demandes claires, basées sur les évidences de ce qui est nécessaire pour une Juste Relance après le COVID-19 :

1. Rompre avec les approches néolibérales du passé

2. Mettre en œuvre la Souveraineté Alimentaire

3. Réaffirmer la primauté de la sphère publique.

4. Renforcer la gouvernance alimentaire mondiale basée sur les droits humains.

Nous revendiquons un changement de paradigme qui donne aux systèmes alimentaires, le statut de biens communs pour le bien-être des populations et de la planète, qui soit basé sur l’importance des droits humains, qui mette la souveraineté alimentaire en pratique, reconnaisse la primauté des politiques publiques et renforce un modèle de gouvernance inclusif, démocratique, cohérent pour rendre effectif le droit à une nourriture adéquate pour tous, maintenant et dans le futur.

Sous les feux de la rampe 2

L’Agroécologie peut-elle arrêter le COVID- 21, 22, et 23?

Les agents pathogènes émergent de manière récurrente d’un système agroalimentaire mondial fondé sur les inégalités, l’exploitation du travail et cette sorte d’extractivisme débridé qui vole aux communautés leurs ressources naturelles et sociales. En réponse, certains représentants de l’industrie proposent d’intensifier davantage l’agriculture sous prétexte de préserver des zones “sauvages”, une approche qui, tout en soutenant le modèle de l’agrobusiness, entraîne une plus grande déforestation et la propagation de maladies. 

Ce type d’approche “land sparing” laisse de côté de nombreux paysans, autochtones et petits agriculteurs qui sont intégrés dans l’écosystème des forêts et produisent des aliments et des fibres pour un usage local et régional. De fait, la préservation des terres paysannes et autochtones maintient des niveaux élevés d’agro-biodiversité et de vie sauvage qui empêchent les agents pathogènes de se répandre.

Pandemic Research for the People (PReP) est une organisation de paysans, de membres de communautés et de chercheurs examinant comment l’agriculture pourrait être ré-imaginée pour stopper les coronavirus et en premier lieu, l’émergence d’autres agents pathogènes. Nous défendons l’agroécologie, une approche largement expérimentée, à la fois environnementale par rapport aux paysans, aux pauvres et aux autochtones, qui envisage l’agriculture comme partie de l’écologie grâce à qui l’humanité produit son alimentation. Une matrice agroécologique diversifiée de parcelles agricoles, d’agroforesterie, de pâturages toutes intégrées dans la forêt, peut conserver la diversité bioculturelle, rendant plus difficile pour les maladies zoonotiques  de passer la ligne des infections, de s’échapper et de voyager ensuite sur le réseau mondial. Cette diversité soutient également des conditions économiques et sociales des peuples qui cultivent la terre. 

Les agroécologies paysannes sont bien plus qu’une affaire de terres et d’alimentation, toutes importantes soient-elles. Elles permettent de stopper des pandémies et d’autres biens sociaux naissent de ce contexte global. Les agroécologies se basent sur des politiques pratiques qui placent l’organisation et le pouvoir dans les mains des travailleurs, des précaires, des autochtones, des personnes “racisées”.  Elles remplacent la dynamique des formes d’urbanisation et d’industrialisation agricole écologiquement (et épidémiologiquement) néfastes, opérant en faveur d’un capitalisme racial et patriarcal. Elles placent la planète et les gens avant les profits dont seuls quelques-uns profitent. 

Bulletin n° 43 – Éditorial

Souveraineté alimentaire en temps de pandémie

Ilustration: Travailleurs Agricoles – Cueilleurs de fruits et légumes – Portrait de Travailleurs Essentiels #6 par Carolyn Olson, carolynolson.ne

Au moment où l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) a déclaré le 30 janvier 2020 que le COVID19 était une urgence de santé publique au niveau international, personne ne s’imaginait l’amplitude des dommages que ferait cette maladie à travers le monde et combien de temps cela durerait. Au vu du parcours mortel que créait le COVID de pays en pays, il est devenu évident que les actions ou inactions gouvernementales tout comme le contexte politique, économique et social, étaient autant responsables que le virus, des impacts causés.

La pandémie du COVID-19 est loin de faiblir : les infections continuent de surgir dans de nombreux pays avec l’émergence de nouveaux variants plus contagieux du SARS-COV-2 virus. Les vaccins tant attendus ont commencé circuler mais pourraient bien être hors d’atteinte pour la majorité du monde pendant des mois ou même des années suite à une sorte d’”apartheid vaccinale”. Malgré la disponibilité limitée des vaccins -vu le temps nécessaire à la production et au testing -, beaucoup de pays riches ont acheté des stocks de vaccins suffisants pour immuniser leur population au moins deux fois; et ils soutiennent le contrôle de monopole des compagnies pharmaceutiques sur les vaccins via les droits de propriété intellectuelle légalement applicables dans l’Organisation Mondiale du Commerce .

Cette édition de la Nyéléni newsletter présente des extraits de documents et de recherches menées par des praticiens et des défenseurs de la souveraineté alimentaire, et en particulier, Faire Entendre les Voix du Terrain: de la pandémie COVID-19 à une transformation radicale de nos systèmes alimentaires, préparés par le Mécanisme de la Société Civile et les Peuples Autochtones pour les relations avec le Comité de Sécurité Alimentaire Mondiale. Les liens vers les rapports et les documents sont joints aux extraits.

Focus on the Global South et les Amis de la Terre International

L’écho des campagnes

L’écho des campagnes 1

Changement climatique et petits pêcheurs

Fatima Majeed, Pakistan Fisherfolk Forum, Ibrahim Haidery, Karachi, Pakistan 

Le changement climatique a eu de profondes conséquences sur nos vies de petits pêcheurs et pêcheuses. Il a perturbé la saison de la pêche, augmenté le niveau de la mer et réduit les ressources en poissons. Le nombre de petits pêcheurs a diminué, car ils ne peuvent plus subvenir à leurs besoins grâce à la pêche. Les femmes, en particulier, sont forcées d’accepter de travailler dans de petites usines afin de gagner un peu d’argent pour se nourrir et nourrir leur famille.  

Dans les familles de petits pêcheurs au Pakistan, la plupart des tâches ménagères sont assurées par les femmes : elles gèrent les dépenses du foyer, l’éducation des enfants, les joies et les peines de la famille. Les petits pêcheurs ne consomment pas le poisson qu’ils attrapent, il s’agit de leur source de revenus. Lorsque les captures sont faibles ou inexistantes, leur situation est pire que celle des travailleurs journaliers. La plupart des petits pêcheurs et de leurs familles n’ont pas accès à trois repas par jour. À chaque fois, presque toute la nourriture sur la table correspond à l’intégralité de ce qu’un pêcheur a pu ramener ce jour-là.  

À travers ses campagnes de sensibilisation, le Pakistan Fisherfolk Forum, membre du World Forum of Fisher Peoples (WFFP) et du Global Network for the Right to Food and Nutrition, revendique la formulation de politiques de pêche durables au niveau de chaque province, afin de pallier aux effets du changement climatique. Ce Forum exige également la suppression de plusieurs centrales au charbon et barrages au Pakistan, et réclame une production d’énergie renouvelable respectueuse du climat et qui corresponde aux besoins des communautés et des individus.  

L’écho des campagnes  2

He Kai kei aku ringa – De la nourriture produite de mes propres mains

Moko Morris, Te Waka Kai Ora Aotearoa, affiliations tribales à Te Ātiawa et Te Aitanga a Mahaki, Aotearoa, Nouvelle-Zélande

Inspiré par La Via Campesina, Te Waka Kai Ora Aotearoa (Autorité biologique nationale maorie d’Aotearoa) a développé un système indigène de certification pour les aliments produits en conformité avec les valeurs traditionnelles maories. Hua Parakore – c’est ainsi que s’appelle ce système de certification – signifie littéralement  » un produit pur » ou « kai atua » – les aliments donnés par les dieux. Hua Parakore fait référence à la profonde connexion que nous entretenons avec la nature et à notre manière de prendre soin de nos territoires, des écosystèmes et de la biodiversité. Nous espérons que bientôt, celui qui traversera notre pays pourra immédiatement apercevoir sur les Marae (maisons de réunion), sur les fermes, sur les écoles, sur les crèches, le logo proclamant notre attachement à une production alimentaire reposant sur des valeurs indigènes, parlant de notre histoire et renforçant la souveraineté alimentaire.

Un nouveau projet de loi déposé devant le Parlement entend mettre en place une unique norme nationale pour les produits biologiques. L’objectif de cette loi est de soutenir le secteur biologique, mais sans tenir aucunement compte de notre système, pourtant bien connu et respecté.

Aucune disposition de la loi ne prévoit d’endosser l’esprit du Te Tiriti o Waitangi (Traité de Waitangi), signé entre la couronne britannique et le peuple maori en 1840, et qui oblige le gouvernement de la Nouvelle-Zélande à respecter et à protéger les droits du peuple maori. Cette obligation englobe la protection des droits à nos taonga (trésors), c’est-à-dire, entre autres, nos territoires, ainsi que les Ngā Hua Māori (produits de la Nature) et les  Kai Atua (aliments donnés par les dieux). 

La loi actuelle renforce donc le projet colonialiste et méconnaît nos droits. Au lieu de reconnaître, de protéger et de promouvoir à Aotearoa/Nouvelle-Zélande les systèmes alimentaires indigènes qui nous ont permis de nous nourrir durant des siècles tout en respectant la nature, le gouvernement soutient un secteur alimentaire biologique guidé par des intérêts commerciaux et qui débouchera sur un paysage de monoculture. Nous demeurons attachés à notre droit à l’alimentation et à notre autodétermination. 

L’écho des campagnes 3

Reconnaissance juridique des systèmes fonciers coutumiers au Mali

Massa Koné, Convergence malienne contre l’accaparement des terres

La loi foncière malienne, dite Code domanial et foncier, reconnaît le principe des droits fonciers coutumiers des communautés, mais ces dispositions ne sont pas mises en œuvre en pratique. Les titres fonciers que les investisseurs maliens et internationaux acquièrent auprès des services de l’État à coups d’abus de pouvoir, de violence, etc., prennent le pas sur les droits fonciers coutumiers des communautés qui vivent sur les terres concernées depuis des décennies. Grâce à des années de mobilisation et de revendication populaires, le gouvernement malien a fini par approuver une nouvelle loi sur les terres agricoles (LFA) en 2017, suivis de deux décrets d’application en 2018. Alors que les cadres juridiques hérités de l’époque coloniale allouaient toutes les terres à l’État, la LFA reconnaît qu’il existe des terres agricoles appartenant aux communautés, ce qui constitue un précédent historique.

La sécurité et la gestion foncières des terres communautaires se trouvent maintenant entre les mains des communautés, à travers les « commissions foncières villageoises », qui sont établies après débats et validation des assemblées villageoises. Ces commissions comportent au moins sept membres désignés, parmi lesquels des femmes, des jeunes et des représentants des différentes activités agricoles présentes dans le village. La terre ne se trouve donc plus entre les mains de quelques hommes, comme les chefs de village, les chefs de terre ou les chefs par lignage, qui en avaient jusqu’alors toute la responsabilité. En outre, les accords sur la gestion des terres et des ressources naturelles locales, qui sont les règles de base à respecter, sont transcrits et déposées collectivement auprès des autorités administratives et juridiques. Les commissions foncières ont trois fonctions principales : (1) gérer tous les problèmes liés au foncier ; (2) prévenir et gérer les conflits ; (3) établir un certificat de propriété des terres qui sera légalisé par les autorités et offrira le même degré de protection juridique qu’un titre de propriété foncière. 

La LFA créé donc un espace pour que les communautés gèrent elles-mêmes leurs ressources selon des droits collectifs et conformément aux règles définies par chaque communauté. Il s’agit d’une manière de protéger les populations rurales contre l’accaparement des terres et la spéculation foncière, et d’offrir la possibilité de développer la pratique de l’agroécologie. La lutte n’est cependant pas terminé. Les mouvements sociaux, les organisations paysannes et certaines organisations de la société civile soutiennent actuellement l’application de la loi, en particulier en accompagnant la création des commissions foncières villageoises en plaçant chaque communauté au centre du processus. En outre, le Code domanial et foncier est actuellement en cours de révision et une mobilisation permanente est nécessaire pour garantir qu’il le soit conformément à la LFA, à une période ou de nombreux acteurs entendent renverser la vapeur face aux avancées permises par la loi.